FouTaPaPa

17/11/2013

Traduisez « Equipe en Or » en Hongrois. Car c’est bien sur les rives du Danube qu’est née la première équipe que l’on osera décrire comme « la meilleure au Monde », au début des années 50. Emmenée par le regretté Ferenc Puskas, les Onze magyar survole la planète football pendant une demi-décennie. Juste le temps de laisser une trace indélébile dans l’Histoire du ballon rond, mais pas de remporter une Coupe du Monde…

Face à l’Histoire, il y a deux sortes d’acteurs. Ceux qui la vivent, et ceux qui la font. Il fut un temps où, avant de faire partie d’une anonyme Union Européenne, la Hongrie fit partie de cette seconde catégorie. Sous ses airs antipathiques et sa langue qui brûle les yeux, le peuple magyar fut bien à l’origine du premier des renouveaux du football. Celui qui, aux cyniques victoires de l’Italie Mussolinienne comme au traumatisme de la Guerre, répondit par l’émotion. Porteur d’espoir, source de lumière, le « Onze d’or » permis à toute une nation de sortir de l’ombre, sans oublier d’illuminer le football de son talent, de sa fougue, de sa créativité. Plus que les ingrédients d’une révolution, nous faisons face à la recette d’une Renaissance…

Construire

Ainsi va la loi de la majorité des états d’Europe centrale, transbahutés dans des cacophonies géopolitiques où elle peine à s’exprimer. Tour à tour sous domination ottomane, souveraine, décimée puis incluse dans l’Empire austro-hongrois, la Hongrie tombe entre les mains soviétiques au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Piloté à distance par Moscou, Budapest devient l’un des satellites du régime Stalinien, où la présence communiste au sein du gouvernement n’a déjà plus rien de partielle. Fort de l’exemple donné par le « Grand Voisin », le pouvoir hongrois décide rapidement de donner les moyens au sport local de représenter dignement la patrie. Naturellement, c’est vers le football, sport populaire au-delà des considérations politiques, que convergent tous les regards.

Gustav Sebes, alors chef du comité national d’éducation physique et sportive, est chargé en 1949 de bâtir une équipe nationale compétitive. Un peu plus de 10 ans après la défaite des Hongrois en finale de la Coupe du Monde 1938 en France, l’on espère une nouvelle génération capable, cette fois-ci, de ramener un tel trophée sur les bords du Danube. Privé de Mondial 1950 au Brésil, Sebes peut calmement préparer son équipe aux joutes du football mondial. Il bénéficie, qui plus est, d’une flopée de jeunes joueurs prometteurs, regroupés pour la plupart au sein du Honved Budapest, club historiquement rattaché à l’Armée hongroise et qui deviendra rapidement l’antichambre de son équipe nationale.

Parmi eux, Ferenc Puskas, âgé à l’époque de 22 ans. Celui qui deviendra « Le Major Galopant » fleure déjà bon le talent brut, et mène l’attaque du Honved aux côtés de Sandor Kocsis, surnommé « Tête d’Or » pour son incroyable aisance aérienne, et du fantasque ailier Zoltan Czibor. Une ligne offensive qui, agrémentée du gardien Grosics, du demi-défensif Bozsik et de l’intérieur Laszlo Budai, remporte déjà le championnat hongrois 1949. Pour le conserver sans cesse, six années durant.

Naturellement, Gustav Sebes ne se fait pas prier pour mobiliser cette génération qu’il sait déjà dorée, et transforme les installations du Honved en véritable camp d’entraînement. On y travaille sa condition physique, bien sûr, mais aussi les combinaisons, les déplacements, des tactiques nouvelles. La philosophie de Sebes se fait rapidement sentir sur le pré, tant ses poulains appliquent des principes simples à la perfection : Priver l’adversaire du ballon en le faisant circuler à une vitesse inouïe, couvrant un maximum d’espace sans jamais s’arrêter de courir. Les prémices de ce que l’on appellera vite « Le Football du Danube », celui qui met l’endurance au service de la créativité et du mouvement.

C’est sur ces principes que la Hongrie se présente aux Jeux Olympiques d’Helsinki. Nous sommes en 1952, et la bande à Puskas fait déjà figure d’équipe à battre, tant elle a victorieusement écumé l’Europe de l’Est en match amical, deux ans durant. Après un premier succès étriqué face à la Roumanie (2-1), le Onze magyar bat l’Italie et la Turquie, avant de ridiculiser les Suédois, champions olympiques en titre (6-0). En finale, la Yougoslavie s’incline à son tour, sur deux nouvelles réalisations de Puskas et Czibor. L’équipe hongroise s’empare donc de l’Or olympique, et peut légitimement se faire surnommer « Onze d’or ». Ou Aranycsapat.

Exploser

Si, dans les esprits des joueurs comme dans ceux des dirigeants magyars, le sacre olympique n’a pas valeur de victoire en Coupe du Monde, il a au moins le mérite d’inviter la Hongrie à la table des Grands. Voire à des banquets où l’on ne connaissait pas vraiment la notion d’invitation…

25 Novembre 1953. La Hongrie est appelée à défier l’Angleterre, à Wembley, pour un match de gala opposant la nation créatrice du football à celle qui le pratique le mieux. Ce qui n’empêche pas l’Angleterre de se considérer comme favorite, elle qui s’est auto-proclamée meilleure nation au Monde (puisqu’à l’origine du football) sans jamais daigner se mesurer aux équipes du continent. Sûre de ses joueurs, parmi lesquels le futur premier lauréat du Ballon d’Or Stanley Matthews. Sûre de sa tactique aussi, ce WM qui s’était imposé comme la norme en matière d’organisation. Sûre de sa force, l’Angleterre se persuade que rien ne peut lui arriver. Pourtant…

Pourtant, Gustav Sebes et ses hommes ont pris leurs précautions, pas vraiment venus à Londres pour le tourisme. Le coach hongrois fait une nouvelle fois preuve de son intérêt pour la préparation, poussant ses joueurs à s’entraîner sur un terrain aux dimensions de Wembley, ainsi qu’avec des ballons aussi lourds que ceux qu’ils trouveront Outre-Manche. Un souci du détail qui, associé au talent de Puskas & co, feront dire de cette rencontre face aux Anglais qu’elle fut «Le match du Siècle».

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La compo Hongroise est droite. Avec tous les noms dgueulasses


A la condescendance et au manque de considération des Britanniques, les Hongrois opposent leur jeu tout en mouvement, leur justesse technique et leur contrôle parfait des espaces. Le positionnement d’Hidegkuti, dans un rôle d’attaquant décroché, rendit fou la défense des Three Lions. Habituée au marquage individuel, l’arrière-garde anglaise ne pouvait se permettre de suivre l’attaquant magyar, sous peine de laisser des espaces à Puskas et Kocsis dans son dos. Résultat, l’un des rares membres de l’Aranycsapat à ne pas évoluer au Honved (il jouait au MTK Budapest) pouvait mener le jeu, et ouvrir le score après moins d’une minute de jeu. Stupeur à Wembley, où les 105 000 personnes présentes réalisent qu’elles ont bien fait de se présenter à l’heure.

Si Sewell parvient à égaliser au quart d’heure de jeu, la défense anglaise prend l’eau de toutes parts, permettant à Hidegkuti, encore lui, puis à Puskas d’y aller de leur doublé respectif. 4 buts à 1 en moins d’une demi-heure. Celui que l’on surnomme le « Temple du Football » se transforme en théâtre de la déroute, pour une Angleterre assise au pied du mur que représentent ses lacunes tactiques. Sans une certaine fébrilité défensive magyare, qui permit à Mortensen puis à Ramsey, sur penalty, de réduire la peine, la domination hongroise n’en aurait été que plus criante. Boszik, puis l’inévitable Hidegkuti donnèrent finalement une ampleur méritée au score. Au terme d’une formidable action collective, le numéro 9 des Magyars inscrivait un triplé, mettant un terme à sa formidable prestation comme à la débâcle britannique (6-3).

Gustav Sebes, trop heureux d’une victoire aussi large et résonnante que celle acquise en terre Londonienne, n’hésita pas à voir dans ce succès la victoire du socialisme européen sur l’individualisme anglais. C’est surtout le début de la reconnaissance mondiale, et de l’hégémonie des Hongrois sur la planète football. Si Tom Finney, international vaincu ce soir-là, déclarait avoir vu « des chevaux de trait affronter des chevaux de course », il est certain que la préparation des Magyars pour cette rencontre renvoyait bien du monde à ses études de physiologie. Mis au service de leur technique et leur soif de succès, la science du mouvement hongroise avait de beaux jours devant elle. Beaux, mais pas forcément longs…

Imploser

Fièrement, le peuple Magyar peut se concentrer sur son nouvel objectif : Le mondial 1954, qui se déroulera en Suisse. Toujours aussi faciles, les coéquipiers de Puskas et Kocsis survolent l’année en question, alignant les victoires en matchs amicaux et se permettant de vaincre une deuxième fois l’Angleterre, venue se suicider à Budapest cette fois-ci (7-1).
Cette Coupe du monde, visiblement destinée au Onze d’Or, sera aussi celle de l’innovation. Pour la première fois, seize pays sont amenés à participer, parmi lesquels la moribonde Angleterre. Plus important encore, la télévision fait son apparition sur les terrains, et la compétition sera la première à être diffusée en direct. Par soucis de propagande, la principale chaîne hongroise refusera un tel fonctionnement, préférant se prémunir d’une défaite et montrer à son peuple des images plus « adaptées ». Etonnant, pour une nation qui se présente en Suisse avec un bilan exceptionnel de 45 matchs consécutifs sans défaite depuis 1950. Sans doute la sensation nationale d’un mauvais présage…

Comme prévu, le Mondial commence sur les chapeaux de roue pour les Magyars qui, bien que mis sous pression par le gouvernement hongrois, étrillent la Corée du Sud (9-0) puis la RFA, qui participe à une compétition internationale pour la première fois depuis la fin de la Guerre (8-3). Seulement, c’est devant l’obstacle des quarts de finale que la rançon du succès hongrois se fait pour la première fois ressentir. Prévenus de la domination magyare sur l’Europe du foot, les Brésiliens (qui n’ont pas toujours joué au rythme de la douce Samba…) adoptent un comportement des plus agressifs, et transforment la rencontre en combat de rue. Après un nombre records de brutalités et autres actes de poésie, les Hongrois parviennent finalement à se qualifier (4-2). Néanmoins, les organismes sont usés, les joueurs portent les stigmates d’une lutte âpre et acharnée à laquelle ils n’étaient certainement pas préparés. On date d’ailleurs de ce match le début de la réflexion sur la création des cartons, destinés à sanctionner les joueurs gravement fautifs. Qu’importe, il faut déjà repartir dans l’arène, et subir le même genre d’affront face aux doubles champions du monde Uruguayens. Au bout de la prolongation, éreintante, une qualification pour la grande finale (2-0), mais toujours beaucoup d’inquiétude.

Les limites du football pratiqué par les hommes de Gustav Sebes se sont révélées à la face du Monde en ce mois de Juin 1954. Énergivore, il se basait également sur la répétition des courses et des combinaisons. Un tel modèle ne laissait de place ni au repos, ni au turn-over, nécessitant une connaissance et une complémentarité parfaite entre chaque joueurs aligné sur le terrain. Dans une compétition aussi rythmée et aussi éprouvante que la Coupe du Monde, la philosophie hongroise semblait clairement mise à mal. Pourtant, à l’approche du match le plus important de leur vie, les Magyars n’ont pas à rougir de leur parcours jusqu’ici : Ferenc Puskas est, de loin, le meilleur joueur de la compétition, tandis que Sandor Kocsis a légitimé son surnom de « Tête d’Or » en ayant déjà marqué 7 fois du crâne. De plus, le Onze d’Or affrontera en finale la RFA, équipe constituée d’amateurs (puisque la Bundesliga n’est pas encore professionnelle) et qu’elle avait étrillé 8 buts à 3 en phase de groupes.

Oui mais voilà. Voilà quoi ? Comment, avec toutes ses circonstances favorables, cette Coupe du Monde 1954 pouvait-elle ne pas revenir à Budapest ? Parce que les Allemands ont d’emblée pointé du doigt les faiblesses supposées de cette invincible Aranycsapat. Le cerveau de la bande, c’est Josef Herberger. Ancien entraîneur de l’équipe du Reich, il jouit d’une aura incontestée sur ses troupes, sensibles depuis longtemps au sens du devoir et du sacrifice. Après la rouste reçue en poules, il a reçu des centaines de lettres d’injures venues de l’Allemagne voisine. Qu’importe, il s’en sert pour remobiliser ses joueurs, leur rappelant qu’il faudra se comporter comme « 11 Freunde » sur le terrain s’ils veulent remporter la revanche. Face aux entraînements toujours plus intenses de Sebes, Heberger offre à ses ouailles une journée de repos sur la boucle de l’Aar, fleuve qui traverse Berne, théâtre de la finale qui se joue le lendemain. L’occasion de ménager les muscles comme de décupler la cohésion collective. Les sources mêmes du « Miracle de Berne » qui se trame…

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Le Onze d'Or, avec son Major au premier plan


4 Juillet 1954. Le stade Wankdorf de la capitale suisse a fait le plein, malgré la pluie battante. Pas pour avantager le jeu fluide et léché des Hongrois, pourtant largement favoris. En 10 minutes, on croît d’ailleurs le match plié, puisque Puskas puis Czibor permettent aux Magyars de mener 2-0. Contrairement à leur précédente opposition, les Allemands ne baissent pourtant pas les bras, et profitent de la fatigue de leur adversaire pour réduire le score par Morlock puis Elmut Rahn. La mi-temps intervient, voyant les deux finalistes rentrer dos à dos au vestiaire. Pas du goût de Gustav Sebes, qui donne de la voix dans le vestiaire pour réveiller ses géniaux soldats. Peu importe, le doute a gagné les esprits de ce formidable Onze d’Or, en même temps que la boue recouvre maintenant l’intégralité du terrain. Frustrés à mesure que la barre, les poteaux ou le portier allemand repousse chacune de leurs tentatives, les partenaires de Ferenc Puskas voient leur rêve de gloire mondiale s’éloigner au fil des minutes. D’autant plus qu’à la 84ème, l’impossible semble se produire : Elmut Rahn, virevoltant ailier, parvient à se frayer un chemin dans la défense magyare et trompe Grosics. Celui que l’on surnommait « La Panthère Noire » baigne alors impuissant dans la boue, abasourdi comme un souverain que l’on viendrait de renverser. Car ce sont bien les Allemands qui s’emparent de la couronne mondial, coiffant au poteau des Hongrois archi-favoris. Un dernier but du Major Galopant, refusé pour hors-jeu, ne fera qu’entretenir la déception de toute une nation, rejointe par tous les amoureux du beau jeu qu’elle avait su véhiculer.

Regretter

Le football, comme la vie, est fait de cycles. La cruauté de la vie réside dans le fait que les choses auront toujours une faim, qu’elles soient importantes ou futiles. L’espoir germe néanmoins d’une idée résolument optimiste : Chaque fin de cycle augure une ère nouvelle, que l’on souhaite forcément encore meilleure. Le football hongrois aurait pu connaitre un nouvel âge doré, au lendemain de la tragique chute de son Aranycsapat. Une époque qui consacrerait des principes technico-tactiques appelés à conquérir le monde du ballon rond, dans la foulée de formidables joueurs qui n’en avaient pas fini avec leur brillante carrière. C’était sans compter sur le poids de l’Histoire…

Omniprésente durant toute l’épopée du « Onze d’Or », la sphère politique hongroise finira par enterrer, bien malgré elle, tout espoir d’un renouveau footballistique en son pays. Le 23 octobre 1956, Budapest se soulève contre le régime communiste, en soutien au président-ministre Imre Nagy. Les chars du « Grand frère soviétique » entrent dans la capitale hongroise et noient l’insurrection dans le sang. 3 000 morts, 200 000 exilés. Parmi eux, le noyau dur de l’Aranycsapat, en déplacement en Espagne sous les couleurs du Honved Budapest pour y jouer la Coupe d’Europe. Face à de tels événements, la plupart des joueurs refusent de rentrer au pays, et les plus talentueux poursuivent leur carrière au royaume de la tortilla. Au Real Madrid pour Puskas et Czibor, à Barcelone pour Sandor Kocsis.

L’éclatement géographique d’une génération dorée qui n’aura eu ni la réussite, ni même la stabilité qu’elle méritait. Qu’importe, l’Histoire demeure ce qu’elle est, et jamais on n’enlèvera à ce fameux « Onze d’or » sa capacité à faire l’Histoire, comme à en faire partie.

Ghislain Corréa

Remerciements tout particuliers à : http://aworldoffootball.com/ ; http://www.cahiersdufootball.net/ ainsi qu’à Jonathan Wilson pour son ouvrage « Inverting the Pyramid – The History of Football Tactics ».


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  • Message posté par DoutorSocrates (1050) le 04/04/2016 à 20:41
      

    Excellent article, bien joué :-)


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