Atahualpa futbol

23/05/2014

Pour entamer cet article il faut d’abord se placer dans la peau du supporter de football épisodique, celui qui suit le football une fois tous les quatre ans et se nourrit aux chroniques sportives de quelques « talk-show » de mauvaise qualité. Que connaît-il de l’Equateur cet amateur de football ? Le nom d’une ligne imaginaire, des bananes d’importation achetées au supermarché et surtout un cliché récurrent : l’Equatorien de base doit être un de ses personnages pittoresques comme on en voit dans « Tintin », une sorte de compagnon de route du Général Alcazar, poncho sur le dos, flûte de pan entre les mains et une moustache façon Sergent Garcia. Quelle surprise alors pour notre supporter de découvrir la sélection nationale de football équatorienne ! Celle-ci est en effet, depuis plusieurs décennies maintenant, composée de nombreux joueurs Afroéquatoriens. L’histoire des Afroéquatoriens est passionnante, leur culture et leurs combats le sont tout autant. C’est un peu de tout ça et de leur présence en équipe nationale dont il sera question ici.

Le 17 février 2013, Ivan Hurtado, défenseur centre emblématique de l’équipe d’Equateur (167 sélections entre 1992 et 2010) a été élu député à l’Assemblée Nationale équatorienne sous l’étiquette Alianza Pais, le parti de gauche du président Rafael Correa. Il n’est pas le premier footballeur à se lancer en politique certes, mais si l’on peut douter des engagements de certains, il n’est pas permis de douter de celui d’Ivan « Bam Bam » Hurtado. Figure médiatique de premier plan des Afroéquatoriens, Ivan Hurtado mais aussi ses anciens coéquipiers en sélection Agustin Delgado et Ulises de la Cruz, eux-aussi élus députés pour Alianza Pais, s’activent aujourd'hui pour mieux développer le football et le sport en Equateur et aider leurs provinces natales où vit une grande majorité des Afroéquatoriens. Syndicat des joueurs professionnels, paiement des salaires, infrastructures, fair-play financier et tolérance sont des chantiers qu’Ivan Hurtado a lancés et surveille de près depuis son élection. Les Afroéquatoriens ont une histoire bien singulière et l’élection à l’Assemblée Nationale de multiples représentants de cette communauté fut une sorte de petite révolution politique dans ce pays andin de 15 millions d’habitants.

Les Afroéquatoriens représentent, selon le recensement de 2011, 7,2% de la population équatorienne, soit 1 080 000 personnes. Depuis l’époque de la domination espagnole jusqu’aux premières années de son indépendance acquise en 1822, l’Equateur pratiquait l’esclavage. Ce fut d’abord l’esclavage des populations Incas et indiennes puis des Noirs que les Espagnols faisaient venir d’Afrique dans des négriers de sinistre réputation. Les esclaves travaillaient dans les exploitations agricoles et les mines d’or du pays. L’esclavage était aussi massivement pratiqué en Colombie, le pays voisin, notamment dans ses provinces du Sud et de la côte Pacifique. Entre le XVIIème et le XVIIIème siècle certains esclaves qui avaient réussi à fuir leurs tristes conditions dans les exploitations, se sont réfugiés dans des zones isolées de la côte équatorienne, dans la région d’Esmeraldas notamment puis vers son arrière-pays. Dans la Valle del Chota, une région montagneuse du Nord de l’Equateur on retrouve aussi de fortes communautés afroéquatoriennes car des exploitations agricoles nombreuses employaient des esclaves noirs. C’est dans cette partie Nord de l’Equateur que des esclaves ont pu fonder des communautés libres puisque ayant fui le système de travail forcé. En 1851, l’abolition de l’esclavage est proclamée en Equateur ainsi qu’en Colombie et les populations noires rejoignent, en partie, les foyers de peuplement afroéquatorien déjà constitués. La province d’Esmeraldas et de la Valle del Chota sont des régions alors relativement isolées du reste du pays et les Afroéquatoriens ont pu faire vivre une culture riche qui leur est propre. Majoritairement originaires du Golfe de Guinée, les Noirs emmenés de force en Equateur ont amené avec eux des éléments de leurs cultures. Ainsi, le marimba, un instrument de musique emblématique de la musique afroéquatorienne est un cousin du balafon, une percussion utilisée au Sénégal, en Guinée et au Mali notamment. Par ailleurs, les descendants des esclaves noirs d’Equateur ont gardé des patronymes bien spécifiques, donnés par les anciens maîtres et qui sont souvent le nom de la région ou du village d’où les esclaves étaient originaires. C’est ainsi que de nombreux Afroéquatoriens se nomment Anangono, Minda, Chala, Carabali ou Mina. Ce sont des noms de localités se trouvant en Angola, au Nigéria, au Soudan ou en Afrique Occidentale. Si le syncrétisme religieux est quasiment absent en Equateur, à l’inverse de Cuba, de l’Uruguay ou du Brésil, il y a en Equateur une sorte de tradition orale et légendaire de l’histoire des Afroéquatoriens. Il se raconte que les premiers Noirs arrivèrent en Equateur en 1553 lorsqu’un bateau négrier espagnol qui venait de Panama et se dirigeait vers Callao, au Pérou, fit naufrage au large des côtes d’Esmaraldas. Jetés à terre, Espagnols et esclaves noirs organisèrent leur survie, mais, profitant de la situation confuse, les esclaves noirs prirent la fuite vers l’intérieur des terres. Menés par un chef charismatique, Alonso de Villescas, les Noirs surent s’entendre avec les populations indigènes et jouer de leurs rivalités pour pérenniser leur installation sur ces territoires. Cette histoire est l’un des éléments fondateurs de l’histoire des Afroéquatoriens.

L’immigration a aussi joué un rôle important dans l’histoire des Afroéquatoriens. A la fin du XIXème siècle, le développement de l’industrie dans la région de Guayaquil ainsi que la construction de lignes de chemin de fer ont été à l’origine de la venue de travailleurs noirs de Jamaïque. Ces travailleurs recrutés par le gouvernement équatorien d’Eloy Alfaro ont été à l’origine des premiers mouvements sociaux conscientisés et marqués par l’anarcho-syndicalisme. Anglophones, ces travailleurs noirs n’ont pas atteint de manière conséquente leurs camarades travailleurs équatoriens et afroéquatoriens. L’Afroéquatorien d’origine jamaïcaine le plus connu est le footballeur Alberto Spencer, un attaquant qui fit les beaux jours du Peñarol de Montevideo dans les années 1960 et qui fut élu « joueur équatorien du siècle ». En 1983 est créé le Mouvement Afroéquatorien Conscience ainsi que d’autres structures politiques et associatives qui luttent pour l’amélioration des conditions de vie des Afroéquatoriens, malheureusement marginalisés, victimes de discrimination et d’exclusion sociale. Dans le même temps, sont nées l’équivalent d’assises des droits des populations noires sur le continent sud-américain, dans la lignée de la lutte pour les Droits Civiques aux Etats-Unis. Des étudiants afroéquatoriens participent à la création de groupes d’études sur l’histoire des Noirs en Equateur. En 1999, c'est l'assassinat de Jaime Hurtado, Afroéquatorien natif d'Esmeraldas et candidat aux élections présidentielles qui marque la communauté afroéquatorienne. L’amélioration des conditions de vie et du regard de l’ensemble de l’Equateur sur sa population Noire a évolué positivement depuis que le président Rafael Correa a été élu en 2007, grâce à des plans de développement des régions d’Esmeraldas et de la Valle del Chota avec des projets d’alphabétisation, de scolarisation, de logements sociaux et d’aides sociales très ambitieux. La participation concrète à la vie politique du pays, par l’élection de députés des différentes mouvances politiques qui animent la communauté afroéquatorienne a aussi un rôle important, d’autant plus important quand certains de ces députés, comme cité précédemment, sont d’anciens footballeurs. En Equateur, le football a été un support remarquable du combat politique, social et culturel des Afroéquatoriens.

En 2002, la Tricolor s’est qualifiée pour la première fois de son histoire pour la phase finale de la Coupe du Monde. Ce fut un évènement majeur en Equateur. Agité depuis des décennies par des aléas politiques tragi-comiques (la destitution du président Abdala Bucaram pour « incapacité mentale » en 1997 en fut un triste exemple), les Equatoriens n’avaient que peu souvent l’occasion de se sentir fiers, notamment au niveau international. La prestation sérieuse de leur sélection nationale en Corée du Sud et au Japon (une victoire, deux défaites) fut unanimement saluée par les nombreux amateurs de football du pays. Surtout, les Equatoriens rendaient hommage à une équipe composée majoritairement de joueurs afroéquatoriens. En effet, la génération qui fit pour la première fois de l’Equateur un pays qualifié pour le Mondial comptait dans ses rangs Ivan Hurtado, Augusto Poroso, Raul Guerron, Ulises de la Cruz, Marlon Ayovi, Edison Mendez, Cléber Chala, Agustin Delgado, Johvani Ibarra et d'autres joueurs afroéquatoriens. Tous ces joueurs sont natifs de la province d’Esmeraldas et de la Valle del Chota. Si l’on devait faire une étude sur les lieux de naissance des joueurs participant à la Coupe du Monde 2002 (mais c’est aussi valable pour 2006 et 2014), l’Equateur présenterait très certainement la particularité d’avoir le plus grand nombre de joueurs natifs de la même ville ou du même village. Par exemple, Cléber Chala, Edison Mendez, Agustin Delgado et Raul Guerron sont originaires de la même province : Imbabura, où se trouve la Valle del Chota. Edwin Tenorio, Carlos Tenorio et Ivan Hurtado sont natifs de la province d’Esmeraldas, sur la côte Nord de l’Equateur. D’autres joueurs afroéquatoriens sont eux, natifs de Guayaquil. Ces joueurs ont succédé dans le cœur des passionnés de football, à d’autres joueurs noirs internationaux moins connus en Europe, comme Holger Abraham Quiñonez. Ce solide défenseur formé au Barcelona SC, fut l’un des premiers Equatoriens à jouer à l’étranger (au Brésil et au Portugal) et marqua sa génération par son style de jeu spectaculaire mais aussi son look rasta qui en fit l’un des joueurs afroéquatoriens les plus célèbres en dehors même de l’Equateur. En 1991, il fut élu parmi les meilleurs défenseurs du continent sudaméricain, un fait assez rare pour un footballeur équatorien à cette époque. Un groupe de punk de Quito porte aujourd’hui son nom, un peu comme si Bérurier Noir avait choisi de s'appeler "Marius Trésor". En 1986, Ermen Benitez (père de l'ancien international Christian Benitez, décédé en juillet 2013), fut le premier Equatorien a joué professionnel dans un championnat européen, à Xerez, en Espagne. Ermen Benitez, afroéquatorien, est né dans la province d'Esmeraldas et lui aussi, fut un joueur majeur du football équatorien dans les années 1980. Actuellement, la sélection nationale compte dans ses rangs de nombreux natifs d’Esmeraldas comme Alexander Dominguez, Frickson Erazo, Juan Carlos Paredes, Walter Ayovi et Pedro Quiñonez. Renato Ibarra est le seul natif d’Imbabura, Antonio Valencia est originaire de Sucumbios, une province amazonienne voisine. Il y a aussi des Afroéquatoriens natifs de Guayaquil et sa région (province de Guayas) comme Felipe Caicedo et Maximo Banguera. Gabriel Achilier est né dans la province de Machala, voisine de celle de Guayas. Si l’on sort du groupe des internationaux et que l’on s’attarde sur l’effectif de l’Emelec, champion d’Equateur en titre, là encore, les natifs d’Esmeraldas sont nombreux : les défenseurs internationaux Oscar Bagui et Jorge Guagua, John Narvaez, Miller Bolanos, Pedro Quiñonez. Les Afroéquatoriens de Guayaquil sont aussi bien représentés avec Eddy Corozo, José Luis Quiñonez, Javier Charcopa et Marcos Caicedo. La prédominance des footballeurs afroéquatoriens parmi les professionnels du championnat de football de première division d’Equateur peut s’expliquer, en partie, par la présence d’écoles de football dans les régions d’Esmeraldas et de la Valle del Chota, souvent financées par d'anciens internationaux afroéquatoriens. Délaissée durant des décennies entières, la jeunesse afroéquatorienne a longtemps du lutter pour accéder aux mêmes emplois que le reste de la population du pays. Le football, sport numéro un en Equateur, a toujours attiré de nombreux jeunes sur des terrains improvisés et a pu et peut encore représenter aux yeux de certains, une échappatoire, une manière assez rapide de gravir les échelons. Les résultats encourageants de l’équipe d’Equateur obtenus avec le sélectionneur yougoslave Dusan Draskovic, qui a lancé dans le grand bain Ivan Hurtado et Agustin Delgado, ont donné aux jeunes afroéquatoriens passionnés de football deux modèles de réussite sportive. La Coupe du Monde 2002, émanation d’une décennie de progression du football équatorien, a permis aux Afroéquatoriens de montrer qu’ils incarnaient d’une certaine façon « l’Equateur qui gagne ». Ivan Hurtado, joueur talentueux et capitaine de la sélection, a incarné par le biais du sport, la réussite et la fierté d’être à la fois Noir et Equatorien. Les tensions et le racisme n’ont pas cessé pour autant. En 2007, Jaïro Campos, un défenseur international équatorien, a dénoncé publiquement les injures racistes prononcées par un autre international, l’attaquant Jhonny Baldeon lors d’un match de championnat. Baldeon a dit à Campos que « la sélection est dans l’état où elle est car il y a beaucoup de Noirs ». Les sanctions prévues contre les manifestations racistes dans le football équatorien n’existent pas, du moins, elles ne sont pas écrites noir sur blanc. Ivan Hurtado s’en était expliqué dans la presse équatorienne en 2013 en précisant que depuis qu’il était président de l’association des footballeurs équatoriens, les manifestations racistes avaient fortement diminué et qu’elles étaient devenues rares dans le football équatorien. Ivan Hurtado a proposé d’encourager les initiatives communes à des groupes de supporters différents et qui prônent des discours de tolérance. Une politique sportive salutaire car les instances du football équatorien se sont montrées par le passé plutôt « généreuses » avec les débordements racistes dans les stades (cris de singes) et les sanctions étaient souvent sévères à l’égard des joueurs afroéquatoriens lors de fautes violentes ou de bagarres.


Ivan Hurtado, capitaine de la Tricolor en 2006, aujourd'hui député d'Alianza Pais

L’Equateur vit depuis 2007 une Révolution Citoyenne (le parti du président Correa appelle cela la "Revolucion Ciudadana") qui s’active sur de multiples fronts économiques et sociaux, dont la lutte contre le racisme fait partie. Lilian Thuram, ancien international français, habitué des plateaux télés et des manifestations de la FFF quand il s’agit de lutte contre le racisme, a fait le déplacement en Equateur au mois de mars. Là-bas, il y a présenté l’ouvrage « Mes étoiles noires » (comme les différents ouvrages où Lilian Thuram a pris part, notamment la bande-dessinée dont il est le jeune héros, il y a matière à débats mais ce n’est pas le sujet de cet article) et s’est rendu dans la province d’Esmeraldas. L’Equateur est un lieu où il se passe des choses dans bien des domaines, qu'ils soient sportif, culturel ou social et où la politique et le football s’entremêlent avec des acteurs passant de l’un à l’autre, où le racisme ; s’il n’est jamais totalement vaincu ; est en train d’être combattu avec force par d’anciens internationaux qui incarnent toujours le slogan préféré des supporters de la Tricolor : « Si se puede ! »


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