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Blackface : La mémoire dans le foot ?

Antoine Griezmann ne s'y attendait sûrement pas. Et c'est certainement le plus terrible. Le temps d'une photo où il s'est mis en scène – volontairement et sciemment - grimé en joueur noir des Harlem Globe Trotter, le gendre idéal du foot français a basculé dans l'upside-down du politique. Il a ouvert sans le désirer, mais bien de son fait, la boîte de Pandore de l'impensé raciste de la France. La guerre des tweets et des interprétations en 240 caractères a pris la suite. Tout le monde en oublie au fond le plus grave : comment en 2017 est-il possible de faire cela et surtout pourquoi personne ne se demande d'ou vient cette ignorance de notre propre histoire.

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Antoine Griezmann n'est presque plus le sujet. Son geste était stupide, une maladresse, car personne ne l'imagine en adepte du suprémacisme blanc ou, pour rester chez nous, en partisan convaincu de l'ethno-différencialisme de la Nouvelle Droite. Sauf que les erreurs d'appréciation sur des sujets pareils viennent rarement de nulle part. De fait, le plus intéressant, inquiétant, ne tient plus dans la personne et sa bêtise, forcement amplifiée par son statut et même paradoxalement son image proprette. Une « connerie » dont il s'est excusé depuis. La façon dont une simple photo a mis le feu à la plaine du web, ses réseaux sociaux, divisé le pays numérique, nous enseigne surtout que la triste réalité de la nation ne se résume pas à l'accès du FN au second tour des élections présidentielles. Et que quelque chose démange en permanence le corps de la nation.


Il faut d'abord rappeler la filiation qui s'est immédiatement écrite, celle des Minstrel Show américains (si bien démontée par le groupe hip-hop Little Brother avec son album éponyme ou par l'historien Willima T. Lhamon Jr dans son livre Raising cain) dans lesquels des blancs « peints » couleur ébène faisaient « rire aux dépens des noirs » , comme le résume le sociologue Eric Fassin. Celle des sketchs de Michel Leeb, aussi. La réception de la caricature est peut-être d'abord une question d'éducation, ou de sa béance. Des siècles de « racisation » des rapports sociaux et politiques, et de la logique domination qui l'accompagne, ont souvent été recouverts par le discours et les progrès de l'égalité promise par la République, dont finalement le terrain de sport et surtout de foot semblait le plus bel accomplissement. Au bout de cet entonnoir historique, les vécus individuels au quotidien, l'incompréhension de l'humour jugé « oppressif » et les règlements de compte entre ceux qui trouvent qu'on « s'acharne » injustement sur l'attaquant de l'Atlético – parce que sa génération s'en « fout » et ne se pose plus le problème – et ceux qui aimeraient qu'on arrête de toujours minimiser le poids des mots et le choc des images en noir et blanc.

« The half never been told »


« Le geste d'Antoine d'Antoine Griezmann relève du racisme involontaire, prévient Louis-Georges Tin, président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France). Mais involontaire ou non, il relève bien du racisme. Il n'y a pas besoin de connaître par cœur l'histoire du Blackface pour savoir que se déguiser en noir est problématique. Pas plus qu'il ne faut maîtriser le passé des juifs pour imaginer que se déguiser en juif puisse susciter des réactions. Ce type de démarche consiste à fabriquer un stéréotype comme costume, ce qui constitue bien un socle du racisme. Il ne faut pas oublier que nous sortons d'une période ou se sont enchaînées une dizaine d'affaires de "blackface" qui ont défrayé la chronique. Rappelez-vous, par exemple, le cas des policiers du Kremlin-Bicêtre. Il faut que les pouvoirs publics, le gouvernement et la ministre des Sports condamnent cela, il faut un geste symbolique fort. Nous condamnons l'acte, pas Antoine Griezmann en soi. »


De fait, sans convoquer l'ensemble de la société ou sortir du placard à DVD le film Agathe Cléry de Valérie Lemercier, le foot ne découvre pas aujourd'hui la question « noire » . Ses démons ne sont pas si vieux. Encore récemment, ou après avoir été des attaquants « naïfs » par « essence » , les joueurs noirs devinrent des « grands et costauds » freinant la beauté du jeu, au grand damn de Laurent Blanc, sans oublier les joueurs « nordiques » plus « intelligents et techniques » que les « africains » à en croire un Willy Sagnol empêtré dans son charabia plaintif sur la CAN. Or le petit monde du ballon rond avait fini par croire aux beaux discours tressés en couronne citoyenne sur son rôle social. Il était le modèle républicain en short. Il diffusait les valeurs de tolérance et de fraternité, sans distinction. Antiraciste parce que les Français de toutes origines s'y côtoient et globalement s'y respectent. Sauf que l'antiracisme a une mémoire. Les hommes ont un passé qui débute avant leur naissance et le coup de sifflet d'un match de foot. Combien de temps a-t-il fallu pour que l'équipe de France daigne poser ses crampons aux Antilles, en ces terres lointaines qui avaient donné tant de grands joueurs...? Le foot doit participer à l'apprentissage de cette mémoire collective sans omettre que « the half never been told » , comme disent les Jamaïcains. Encore faut-il que les centres de formation servent aussi à enseigner à nos joueurs toutes les pages de notre histoire. Que lorsque la Ligue ou l'UNFP parle d'y façonner des hommes et des citoyens, il ne s'agisse pas juste de songer à une éventuelle reconversion en BTS commerce pour les malchanceux qui échoueraient aux portes du professionnalisme. Tant de commentateurs s'étaient amusés que Raymond Domenech ait fait venir des historiens, notamment du colonialisme, auprès des joueurs de l'équipe de France. Une démarche d'intellos du ballon rond pour emmerder le monde. Aujourd'hui, il serait peut-être temps de voir plus grand.

La clause de l'innocence


Si une leçon doit être retenue de ce triste fiasco en matière de comm' - et de l'incapacité à débattre de ce sujet qu'elle a si tristement illustré -, elle tient d'abord dans ce besoin de s'approprier cet épisode et son écho fait de hashtag. L'ambiance générale n'est certes pas sereine, et Antoine Griezmann n'avait certainement pas en tête les affaires Rokya Diallo ou Yassine Bellatar. Toutefois, le foot ne peut malheureusement réclamer la clause de l'innocence. Partie prenante des clivages du pays, ses moindres faits et gestes sont vite investis par des problématiques qui dépassent ou submergent les simples faux pas des joueurs (le cas Karim Benzema en avait offert la dernière illustration). Il va bien falloir, à un moment ou un autre, que l'on cesse de plaider l'erreur ou la bonne foi, et que les principaux concernés se prennent enfin au sérieux. Antoine Griezmann, maladresse individuelle peut-être, mais faute collective aussi...

Par Nicolas Kssis-Martov
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