• Foot & Politique

Eric Zemmour, Jean Zidane et le foot

Par Nicolas Kssis-Martov

Eric Zemmour continue d’entretenir le flou autour de sa très probable candidature. Pendant ce temps, il assure avec plaisir la campagne promotionnelle de son nouveau livre programme, La France n’a pas dit son dernier mot. Et comme toujours, dans ses propos et ses déclarations, qui se veulent iconoclastes, le foot finit par débouler. Pour mieux (re)servir ses obsessions, ses complexes et ses fantasmes.

Eric Zemmour n’aime pas la France d’aujourd’hui ni le monde moderne. Mais ce réac d’un nouveau genre sait comment en parler à la télé, pour être sûr qu’on parle de lui sur les réseaux sociaux. Et pour cela, le football s’impose comme une excellente porte d’entrée afin d’exposer de la manière la plus accrocheuse ses angoisses et ses certitudes. Pointer du doigt le prénom d’un entrepreneur (ap)portera moins d’indignation ni de clics que de balancer son rêve d’un « Jean Zidane ». Le ballon rond a pris une place énorme dans la société, en même temps que le polémiste préféré de Bolloré maturait son évolution politique et son rôle de ménestrel de la décadence de « la vraie France » . Ce compagnonnage chronologique a fini par concocter un scénario quasi idéal. Au roman national que l’ex-éditorialiste de C-News récite à longueur de temps, se substitue le feuilleton Netflix des polémiques et des crispations autour des footballeurs, des menus hallal à Knysna. De l’eau bénite pour le prêcheur qui va y trouver matière à médiatiser ses constructions idéologiques.

« Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Didier Deschamps »

Naturellement, à l’instar des autres domaines – par exemple l’histoire -, la vérité ou les faits lui importent peu. À chaque réalité son analyse. L’échec à l’Euro illustrait sa préscience de la déliquescence des Bleus, bouffés de nouveau de l’intérieur par la « racaille » de toute sorte, faisant plier « le bon Gaulois » Didier Deschamps. « Il y a quelque chose de curieux dans cette équipe de France depuis quelques mois.[…]Il y a d’abord eu le retour de Benzema, ensuite la venue du rappeur Youssoupha[…], et maintenant, l’agenouillement, énumérait l’autre Z. Ça fait beaucoup.[…]Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Didier Deschamps.[…]Je ne sais pas ce qu’il se passe, je ne sais pas s’il y a des pressions d’Emmanuel Macron, de l’Élysée, du gouvernement, de la fédération… Mais on nous a changé Didier Deschamps et son équipe de France. » Que Karim Benzema se soit montré plus discret, appliqué et solide que la plupart de ses coéquipiers ne le touche guère. Cela ne sert pas le propos. On ne change pas d’avis quand on s’appelle Eric Zemmour. L’équipe de France occupe il est vrai une place à part pour lui. Il y reconnaît un des derniers espaces où le « patriotisme » serait « autorisé », mais un patriotisme qu’il voudrait « identitaire », et donc un football à l’identique, qu’il définissait déjà dans Le Suicide français « articulé autour de querelles pacifiques de clochers – jusqu’au plus gros clocher qui était la patrie ».

Seul problème : tout part en sucette. Sur France 2, il se laisse donc aller à pleurer son paradis blanc sur gazon vert. « Imaginez une équipe du Japon avec huit blancs, une équipe du Sénégal avec huit blancs… Que penseraient les Sénégalais ? On a le droit de se poser la question, il n’y a pas de question taboue. Pourquoi doit-on dire qu’à Science Po il y a trop de blancs, pourquoi n’a-t-on pas le droit d’interroger sur le nombre de noirs en équipe de France ? Toute la presse mondiale se pose la question. » Le foot illustre donc selon lui visuellement la persécution des « petits blancs », victimes en sélection tricolore de « l’élimination radicale des autochtones », dont il est le représentant et la voix face un système adepte du « totalitarisme doux ». On lui passera ses piètres talents pour les pronostics. « Ils(les Allemands)ne gagnent plus depuis 15 ans, depuis que cette équipe est glorifiée par Cohn-Bendit comme la nouvelle équipe de la diversité. » Nous étions en 2014 à quelques semaines de la Coupe du monde au Brésil…

Les femmes à la cuisine et à la danse

L’égalité, voilà l’ennemi. Or dans le sport justement, les « mauvaises personnes », arabes, musulmanes, noires, peuvent se montrer aussi fortes, voire plus que n’importe qui. Les préséances de classe ou de « race » peuvent s’éclipser ou s’atténuer. Des « allogènes » se retrouvent à « nous » représenter. Eric Zemmour parle, du moins le croit-il, au nom de ceux et celles qui se sentent déclassés, ou en voie de l’être. Il faut leur garantir que quelque chose leur appartient par nature. Un prénom, une carte d’identité ou bien une équipe de foot. Parmi les ennemis de l’intérieur désormais débarquent les femmes, les féministes, les lesbiennes. Elles viennent maintenant souiller le terrain sacré que foulent indûment les Sarrasins et les Numides. « Le pire serait d’avouer qu’on n’a pas envie de voir des filles en crampons, qu’on a une autre idée de la féminité.[…]De quoi achever les ultimes espoirs de ceux qui voulaient croire encore à un libéralisme conservateur qui respecterait les traditions et les enracinements », continuait-il. La France aux blancs. Le foot aux hommes. À la jonction, l’idée que ces gens, « les autres », ne savent pas demeurer à leur place. Or justement, le foot nous enseigne au contraire que pour se distinguer, il faut savoir se démarquer et dézoner.

Par Nicolas Kssis-Martov

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