• Quel bilan pour Infantino ? (Partie 2/2)

Bilan d’Infantino à la FIFA : Gianni cash

Par Adrien Candau

Après avoir sécurisé son avenir politique plutôt que de s’aventurer à réformer en profondeur la gouvernance de la FIFA, Gianni Infantino a pu s’attaquer à ce qui constitue la base du succès de chaque président de la fédération internationale : l’argent qu'engendre et distribue l’organisation. Protection des intérêts qataris, partenariats juteux avec des sponsors chinois, un projet colossal de Mondial des clubs et de Coupe du monde tous les deux ans : l’Italio-Suisse - dont il a été confirmé le 17 novembre par la FIFA qu'il serait le seul candidat à sa propre succession - aura été de tous les combats, pour continuer de faire grossir la machine à cash.

Dans cet article :

La première partie du bilan de mandat de Gianni Infantino à la tête de la FIFA est à lire ici

Ce 23 janvier 2015, Sepp Blatter a sans doute comme l’impression de s’être fait subtiliser son portefeuille. Le président de la FIFA vient d’apprendre que trois des sponsors majeurs de l’organisation, Castrol, Continental Tyres et Johnson & Johnson, qui soutenaient la fédération respectivement depuis les Coupes du monde 2006, 2010 et 2014, ne seront pas de l’aventure en 2018 et 2022. De quoi accentuer la fuite des capitaux à laquelle doit faire face la FIFA, alors que cette dernière avait déjà perdu le soutien financier de Sony et Emirates courant 2014. L’organisation, qui croule sous les suspicions relatives au processus véreux d’attribution des Mondiaux en Russie et au Qatar, n’a plus exactement la cote sur les marchés. Six mois plus tard, le scandale de corruption de la FIFA – qui ira jusqu’à faire chuter Blatter – achèvera de noircir l’image de la fédération internationale. Après son accession à la présidence en février 2016, Infantino se retrouve donc à la tête d’une organisation affaiblie financièrement, médiatiquement et politiquement.

Les chinoiseries de Gianni

Toutes les crises sont néanmoins vectrices d’opportunités. À l’époque, la FIFA semble plus perméable au changement, à en croire Miguel Maduro, président du comité de gouvernance de la fédération internationale de juillet 2016 à mai 2017. « La probabilité que la FIFA s’autoréforme en interne est extrêmement faible, pointe ce dernier. Néanmoins, je pensais que ça aurait pu arriver en 2015-2016, car la réputation de la FIFA était au plus bas. Elle le payait lourdement financièrement et avait besoin de reconstruire son image. J’estimais que cette pression exercée par ses sponsors pouvait la pousser à changer. » Finalement, la FIFA et son capo auront su habilement contourner le problème, plutôt que de tenter de le résoudre. Le 14 juin 2018, Infantino prend ses cliques et ses claques pour aller rendre une visite de courtoisie à Xi Jinping. Les remerciements sont de rigueur, alors que l’apport des entreprise chinoises a généreusement rafistolé le navire abandonné par les partenaires historiques de la fédération. À partir de mars 2016, la multinationale Wanda Group est en effet devenue sponsor de la fédération pour les quatre prochaines éditions du Mondial. Elle sera bientôt suivie du fabricant de smartphones Vivo, de l’entreprise d’électroménager Hisense et enfin du leader chinois des produits laitiers Mengniu. « La Chine veut le Mondial à tout prix en 2030 ou 2034, même si ça signifie associer certaines de ses entreprises à l’image controversée de la FIFA, explique Simon Chadwick, professeur d’économie du sport à l’université de Salford et spécialiste du football chinois. L’objectif, c’est que la FIFA soit en situation de dépendance vis-à-vis des entreprises chinoises. » De quoi balayer les espoirs de changement de Maduro : « La FIFA n’a pas eu à se remettre structurellement en question, parce qu’elle a su se doter de nouveaux sponsors, issus d’autres pays… Ces nouveaux entrants sont moins concernés par les enjeux d’intégrité que les anciens, si vous voulez mon avis. »

Libéré de cette pression financière, Infantino peut s’attaquer à un autre dossier majeur de sa présidence : l’initiative Forward. Ce programme, mesure phare de l’Italien, doit permettre de contrôler et conditionner les versements de la FIFA aux fédérations nationales sous sa tutelle. L’idée ? Être sûr que l’argent de la fédération finance bien le football et uniquement le football. Un processus long et laborieux : en 2016 et 2017, sur les 317 millions de dollars que la FIFA devait verser, seulement 70 ont été débloqués. Affolé, Infantino qualifiera lui-même Forward de « faillite absolue », dans un mail envoyé mi-juillet 2017 à la secrétaire générale de la FIFA, Fatma Samoura, et dévoilé par Mediapart. L’argent est gelé, certaines fédérations s’impatientent, et le grand manitou de la FIFA n’a plus le temps d’attendre : il lui faut satisfaire ceux qui seront susceptibles de le confirmer dans sa fonction, aux prochaines élections de la fédération. Dès l’automne 2017, le département du développement transfère alors les sommes concernées aux fédérations, sans savoir comment l’argent sera utilisé. « La répartition de ces millions est la plus grande faiblesse de la FIFA. Personne ne peut savoir si des sommes importantes ne sont pas détournées vers des activités criminelles », confiera à Mediapart un ancien de la FIFA. De quoi asseoir la popularité d’Infantino, qui ne trouvera personne de suffisamment téméraire pour s’opposer à lui en juin 2019, lors de la course à la mandature suprême de la fédération.

Million dollars Gianni

En parallèle, Infantino peut s’atteler à ce que beaucoup décrivent comme sa vraie mission prioritaire, bien davantage que combattre les problèmes de corruption, de détournement de fonds et de gouvernance de l’organisation : faire pleuvoir encore davantage de billets verts sur la FIFA et les fédérations qui lui sont affiliées. Le 15 mars 2018, le New York Times dévoile l’offre qu’aurait faite à Infantino un conglomérat d’entreprises : des sociétés privées proposeraient 25 milliards de dollars à la fédération pour racheter 49% du Mondial des clubs, repensé depuis dans une nouvelle formule à 24 équipes. Une offre qui aurait été rejetée par le Conseil de la FIFA, sa plus grande instance décisionnaire, notamment en raison du scepticisme des dirigeants européens. Mais qui pourrait bien repointer prochainement le bout de son nez, toujours selon le prestigieux quotidien américain, qui écrivait début avril 2022 : « Autrefois réticents, les responsables européens sont désormais plus enclins à entamer des pourparlers positifs… La Coupe du monde des clubs – potentiellement étendue à 32 équipes – pourrait être validée dans les prochains mois. » Soit peut-être un autre succès d’envergure pour Infantino, qui avait déjà obtenu gain de cause en janvier 2017, en élargissant le format de la Coupe du monde, qui passera de 32 à 48 nations à partir du Mondial 2026. L’idée est simple, mais efficace : plus de participants, donc plus de matchs et donc davantage de recettes audiovisuelles et commerciales pour la fédération internationale. Quatre ans plus tard, courant 2021, Infantino met sur la table ce qui ressemble à son projet le plus grandiloquent : organiser la Coupe du monde tous les deux ans au lieu de quatre. Nommé directeur du développement mondial du football au sein de la FIFA, Arsène Wenger sera le VRP de luxe de l’initiative (il fera entre autres choses la Une de L’Équipele 3 septembre dernier, pour défendre la réforme du Mondial), assisté à l’occasion par des ambassadeurs de luxe comme David Trezeguet, Ronaldo, Roberto Carlos, Tim Cahill, Peter Schmeichel ou Nuno Gomes.

Cette fois, la FIFA se heurte à un mur. La FIFPRO, l’instance représentative des joueurs professionnels, demande à 1000 d’entre eux s’ils soutiennent le projet d’un Mondial biennal : 75% des sondés s’y déclarent défavorables. L’UEFA et la Confédération sud-américaine de football (CONMEBOL) sont férocement opposées au projet. Lors du congrès annuel de la FIFA organisé à Doha fin mars 2022, l’idée ne sera même plus à l’ordre du jour, même si Infantino, interrogé par la presse à ce sujet, effectue ce qui ressemble à un grotesque rétropédalage. « Laissez-moi être très clair : la FIFA n’a jamais proposé de Coupe du monde biennale… Le précédent Congrès de la FIFA(en 2021)a chargé par un vote l’administration de la FIFA d’étudier la faisabilité d’une Coupe du monde tous les deux ans… Mais la FIFA n’a rien proposé du tout. Elle est parvenue à la conclusion que c’était faisable et que cela aurait des répercussions, un impact. La phase d’après, c’est la consultation, la discussion… »

Gianni cash

En attendant de révolutionner éventuellement les Coupes du monde à venir, Gianni Infantino doit déjà faire en sorte que le prochain Mondial qatari soit une réussite. Pour ce faire, le président de la FIFA a semble-t-il noué des liens particulièrement étroits avec l’émirat. Début janvier, le quotidien suisse Blick révélait que le président de la FIFA vit désormais « principalement » à Doha, où il « a loué une maison pour lui et sa famille ». La publication affirme par ailleurs que deux de ses quatre filles seraient scolarisées dans la capitale qatarie. Outre ces considérations d’ordre plus personnelles, l’Italo-Suisse avait alimenté les suspicions ces dernières années, en rencontrant secrètement (sans procès-verbal) à trois reprises le procureur général suisse Michael Lauber, à l’hôtel Schweizerhof de Berne en 2016 et 2017. Lauber – qui a depuis démissionné – était alors chargé des enquêtes sur la FIFA. Notamment d’une procédure pénale ouverte contre X en 2015, pour « soupçon de gestion déloyale et de blanchiment d’argent » en lien avec l’attribution controversée du Mondial 2022 au Qatar. À l’occasion d’un de ces rendez-vous, le 22 avril 2016, Infantino avait rencontré le procureur à Zurich, en ralliant la Suisse depuis Doha dans un jet mis à sa disposition par l’émir du Qatar.

Depuis 2020, le boss de la FIFA – qui postule sa propre succession en 2023 et n’aura une nouvelle fois pas de concurrent – fait même l’objet d’une procédure pénale en Suisse en raison de ces rencontres qui se voulaient officieuses. Manifestement pas de quoi effrayer le bonhomme, qui continue de militer pour ses projets phares, notamment pour la mise en œuvre de cette fameuse Coupe du monde tous les deux ans. Fin janvier dernier, on l’aura même vu se fendre d’un argumentaire assez outrancier pour promouvoir l’idée, en semblant insinuer qu’un Mondial biennal participerait à « trouver des moyens d’inclure le monde entier pour donner de l’espoir aux Africains afin qu’ils n’aient pas besoin de traverser la Méditerranée pour trouver peut-être une vie meilleure, mais, plus probablement, la mort en mer… Nous devons donner des opportunités, donner de la dignité. » Ceux qui ont expérimenté les réalités de la FIFA de l’intérieur, comme Miguel Maduro, croient évidemment en une version plus cynique de l’histoire : « Si vous arrivez à créer une Coupe du monde des clubs ambitieuse, ou obtenez l’organisation d’une Coupe du monde tous les deux ans, vous créez une nouvelle machine à cash, conclut Maduro. La FIFA fonctionne comme ça : vous engendrez beaucoup d’argent au niveau central, puis vous asseyez votre pouvoir en distribuant cet argent aux niveaux inférieurs. Créer ces compétitions, c’est tout simplement engendrer plus d’argent, donc plus de pouvoir. Et ça, Infantino le sait. »

Dans cet article :

Par Adrien Candau

Tous propos recueillis par AC, sauf mentions

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