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Zambelli et Monateri, les deux hommes qui ont sauvé la Juve

L'histoire d'un club ne tient pas à grand-chose, parfois. Celle de la Juventus, par exemple, aurait pu prendre un virage diamétralement opposé en 1913. Si deux individus n'étaient pas intervenus, la Jeune Dame aurait même pu ne jamais vieillir.

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21 Italiens. Deux Suisses. Un Écossais. Un Anglais. Voilà à quoi ressemble, en 1912, l'effectif de la Juventus. Les maillots noir et blanc ont déjà remplacés les tuniques roses initialement choisies (merci Notts County). Le club, fondé en 1897, compte même déjà un titre de champion d'Italie, décroché en 1905. Dans la région du Piémont, la Juve est considérée comme le club référence en compagnie du Torino, et sa réputation s'élargit même à tout le Nord de l'Italie, où des équipes comme le Genoa, l'Andrea Dória, la Pro Vercelli, l'US Milanese ou le Milan lui disputent la suprématie nationale. Pourtant, au début de la saison 1912/13, l'équipe fondée par les étudiants du lycée classique Massimo D'Azeglio va connaître une période plus noire que blanche, qui va l'amener au bord d'un précipice sportif et financier.

Le joli bordel des groupes régionaux


Petit retour en arrière d'un an. Saison 1911/12. À l'époque, la formule du championnat italien est relativement simple. Deux groupes interrégionaux (le tournoi majeur avec tous les clubs les plus importants et le tournoi mineur avec quatre équipes de Vénétie et d'Émilie-Romagne), suivis d'une finale entre les deux vainqueurs de ces groupes. Le 5 mai 1912, c'est donc la Pro Vercelli qui est sacrée championne d'Italie, en fessant en finale Venezia : 6-0 à l'aller, 7-0 au retour. La Juventus, elle, termine le tournoi majeur du Nord à une décevante huitième place (sur dix). Il faut dire que depuis quelques mois, le club est frappé par des problèmes financiers qui compromettent sa croissance et son développement. Et les choses ne vont pas s'arranger à l'été 1912, lorsque la Fédération italienne décide, le 31 août, de changer la formule du championnat. Une formule complètement folle. Au Nord, trois groupes (Piémont / Ligurie-Lombardie / Vénétie-Émilie Romagne). Les deux premiers de chaque groupe s'affrontent ensuite dans un mini-championnat et le vainqueur est proclamé champion du Nord. Au Centre-Sud, trois groupes aussi (Toscane / Latium / Campanie). Même procédé, à la différence que seuls les premiers de chaque groupe s'affrontent dans un mini-championnat. Le vainqueur est proclamé champion du Centre-Sud, et la grande finale pour déterminer le champion d'Italie se dispute entre les deux champions régionaux. Un beau bordel.

Mais surtout, pour la première fois, la Fédération souhaite instaurer un système de relégation. À l'époque, la Serie B n'existe pas. Une équipe qui termine dernière du championnat n'a donc rien à craindre directement. Sauf à partir de cette année 1912. La FIGC décide en effet que désormais, l'équipe qui terminera dernière de son groupe régional sera reléguée en Promozione, ancêtre de la Serie B, où s'affrontent des équipes amateurs qui n'ont pas encore le niveau pour participer aux championnats de Prima Categoria. Manque de bol pour les Bianconeri, cette réforme correspond justement à leur pire saison depuis leur fondation. Et il ne faut pas longtemps pour s'en rendre compte : défaite 2-1 à domicile face à Piemonte lors de la première journée, revers 3-0 sur la pelouse de Casale à la deuxième, et une rouste 8-0 face au Torino lors de la troisième. Les Turinois ne remportent qu'un seul match (le 16 février 1913 contre Novare). Bilan à la fin de la saison : une victoire, un nul et huit défaites. La Juve termine dernière du Girone Piemontese, et est donc reléguée en Promozione.

Zambelli et Monateri, les deux sauveurs


La relégation est évidemment un drame pour la Juventus. Chuter en Promozione, c'est le risque de se retrouver avec des dizaines de toutes petites équipes non organisées, et de sombrer dans l'oubli. Il n'y a qu'à regarder le nom des équipes présentes en Promozione en 1913 pour comprendre qu'il est difficile de revenir sur le devant de la scène après en être tombé : Jucunditas, Audax, Veloces Biella, Luino, Ausonia Pro Gorla, Valenzana, Acqui, Savoia Milano… Bref, que des équipes qui n'ont jamais obtenu le statut de club professionnel, et qui ont même, pour la plupart, rapidement disparu. Pire, encore : en étant reléguée en Promozione, la Juventus tombe dans l'anonymat et doit renoncer à son blason, comme si elle repartait de zéro et devenait un nouveau club (à l'instar de ce qui s'était passé pour la Fiorentina, devenue Florentia Viola lors de sa banqueroute en 2001, ndlr). En interne, les dirigeants du club s'agitent. Certains proposent de dissoudre le club plutôt que de vivre une telle humiliation. D'autres d'accepter la réalité et de se confronter à ce redimensionnement. Dans les deux cas, l'histoire de la Juventus allait en être totalement bouleversée.

C'est alors qu'entrent en scène deux dirigeants amoureux de la Juventus, et amenés à devenir des héros du club. Ils s'appellent Sandro Zambelli et Piero Monateri. Les deux hommes se mettent à la recherche d'une solution alternative pour que leur Juve bien-aimée ne périsse pas. Ils investissent les bureaux de la FIGC, parcourent les pages de tous les règlements. Et finissent par trouver une faille. De fait, lors de la saison 1913/14, de nouvelles équipes professionnelles doivent intégrer la Prima Categoria. Les trois groupes régionaux du Nord vont donc passer de 18 à 27 équipes : 9 pour le Piémont, 9 pour la Ligurie-Lombardie, 9 pour la Vénétie-Émilie Romagne. Sauf qu'au dernier moment, la Fédé décide d'intégrer la fraîchement fondée Alessandria au Girone Piemontese, faisant ainsi passer le nombre d'équipes de neuf à dix. Zambelli et Monateri sautent sur l'occasion. Ils rédigent une missive dans laquelle ils font une proposition aux dirigeants de la FIGC. « Puisque le Girone Piemontese comptera dix équipes, il faut conserver une certaine équité et faire passer les autres groupes à dix équipes aussi. Nous proposons donc l'intégration de la Juventus au Girone Lombardo » écrivent-ils. La Juventus en Lombardie, donc. Comme si on proposait d'intégrer Paris au Nord-Pas-de-Calais…

Renouveau en Lombardie


L'un des fondateurs du club, Umberto Malvano (reconnu dans les almanachs comme « l'ingegner » ), désormais ouvrier à Milan, est donc chargé de coordonner l'opération. Malvano entretient alors de bonnes relations avec les frères Mauro, bien connus dans le monde du football milanais. De fait, l'un, Francesco, est dirigeant de l'Inter, l'autre, Giovanni, est vice-président de la Fédération italienne de football, et qui est plus chef du comité lombard. Malvano demande donc un rendez-vous à Giovanni, pour tenter de le convaincre d'accepter cette exception géographique, afin que la Juventus puisse continuer à exister dans l'élite du football italien. Après délibération avec les autres membres de la FIGC, Giovanni Mauro décide d'accepter la requête de Zambelli et Monateri. Et déclare dans les gazettes de l'époque : « Pour ajuster le nombre de participants aux championnats régionaux, la Juventus, équipe piémontaise, a été intégrée pour "mérites sportifs" au Girone Lombardo. » Cette nouvelle est célébrée comme il se doit du côté de Turin, apportant chez les Bianconeri un nouveau souffle pour repartir de l'avant, régler les problèmes financiers (notamment avec l'intronisation au poste de président de l'avocat Giuseppe Hess), et repartir sur de bonnes bases.


La Juventus va alors réaliser une saison 1913/14 de très bonne facture, se permettant même de battre l'Inter, futur vainqueur du groupe lombard, sur le score de 7-2 (avant de se faire fesser 6-1 au tour). Les Turinois terminent deuxièmes du Girone Lombardo, devant le Milan et l'US Milanese, et se qualifient pour les phases finales. Ils termineront finalement quatrièmes de la saison générale, derrière Casale (champion d'Italie), le Genoa et l'Inter. L'interruption du championnat d'Italie à cause de la Première Guerre mondiale va, finalement, remettre les choses dans l'ordre pour la Vecchia Signora. À la reprise du championnat, en 1919, la Juventus est en effet à nouveau inscrite à « son » Girone Piemontese. Elle terminera première, puis à nouveau première lors des Semifinali Nazionali, avant de s'incliner 1-0 en finale du championnat face à l'Inter. Avec, dans son effectif, 17 Italiens, aucun Suisse, aucun Écossais et aucun Anglais.

Une autre belle histoire du football italien :
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Par Éric Maggiori
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Un commentaire de Trap qui a eu la chance d'assister à ces événements en direct serait interessant
gwynplaine76 Niveau : CFA2
Voilà ce qui arrive quand on fait des groupes à nombres impairs. C'est le bordel (cf. la CM de Rugby).
Message posté par Lothaire
Un commentaire de Trap qui a eu la chance d'assister à ces événements en direct serait interessant


Hahaha en parcourant l'article je me suis posé cette question : y a t-il moyen que Trap connaisse cette histoire ? Toi tu vas encore plus loin... ;)

Bon mis à part ça, j'espère que les anti-juve ne liront pas tous cet article, parce que c'est pas glorieux. Dans le fond, la juve a dû son salut à un petit tour de passe-passe made in Italy.

Et puis je vois qu'à Milan, les liens étroits avec la fédé est une tradition ancestrale...
Putain c'est moche, ils ont acheté la serie a quoi.
MacchiaGobbo Niveau : CFA2
Moi j'dirais que depuis le temps.... y a prescription
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