1. // Histoire

Wharton , le pionnier

Sprinter et recordman mondial. Black dans société ségrégationniste. Gardien de but atypique conté par Charles Dickens. Arthur Wharton fut le premier footballeur professionnel noir de l'histoire du football. Un anonyme du XXème siècle. Portrait...

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On fête aujourd'hui le 80ème anniversaire de la mort d'Arthur Wharton. Quand le cinéma n'existe pas encore, Wharton nait en 1865, à Accra en Cote-de-l'Or (actuel Ghana). Fils d'une esclave noire et d'un administrateur écossais, il passe son enfance en Afrique, au sein d'une famille aisée et bourgeoise blanche. Une jeunesse brisée par son “tendre” père Henry, qui l'envoie en Angleterre à l'âge de dix-sept ans. Le rêve paternel est net comme de l'eau bénite. Il souhaite faire de sa progéniture un pieux prêcheur de prophéties. Mais très rapidement, ses aptitudes monastiques n'éblouissent pas ses enseignants de la Methodist Preacher Formation, à Darlington. Le truc d'Arthur, c'est le sport. Et pour gagner sa vie, il participe à des courses à handicap, dans lesquelles une belle bande d'ouvriers et de gentlemen misent sur leurs favoris. Un job alimentaire réservé aux esclaves qui lui permet d'apprendre les principes de la ségrégation ambiante. Comme le dit l'adage, le sport abat les frontières, les races et tutti quanti... Les équipes locales d'athlétisme et de cricket du Yorkshire et du Lancashire repèrent le jeune talent. En 1886, lors des championnats amateurs de l'Athletics Association, il devient à 24 ans l'homme le plus rapide de la planète sur 100 yards (91 mètres). L'ancêtre de Carl Lewis, Michael Johnson et Usain Bolt réalise un chrono -irréaliste pour l'époque- de 10 secondes tout rond.


Fin XVIIème. L'Angleterre se trouve une nouvelle fierté, le football. Un sport qu'elle a inventé, comme une vieille rengaine britannique. Wharton se prend alors au jeu et impose son style au Darlington FC, un club amateur. Sa griffe : la vitesse. Étonnant pour un gars qui joue... gardien de but ! A une époque où le football est sensiblement différent du nôtre (pas de surface, les gardiens peuvent jouer avec les mains dans toute leur moitié de terrain, charges sur le portier autorisées), Wharton prend le plaisir d'innover. Ses prouesses techniques fileraient une crise d'angoisse aux entraîneurs de gardiens modernes. En match, son délire est de se positionner sur le côté droit du but pour attirer la frappe adverse à gauche, où l'inverse. Et au dernier moment seulement, il se jette sur le ballon. Des témoins oculaires rendraient Rene Higuita malade de jalousie. « Dans un match entre Rotherham et Sheffield Wednesday à Olive Grove, j'ai vu sauter Wharton, s'emparer de la barre transversale et attraper le ballon entre ses jambes. Ensuite, toujours suspendu, il a chambré les trois attaquants adverses. Je n'ai jamais vu une chose pareille en cinquante ans de football » , explique au Sheffield Telegraph & Indépendants (1942) un spectateur de l'époque.

Qu'il s'agisse de sa présence divertissante ou le spectacle épique d'un homme noir entouré de rosbifs, tout le monde commence à s'intéresser à Wharton. En 1885, la Fédération Anglaise de Football autorise le professionnalisme, Arthur rejoint alors le Preston North End Football Club, surnommé « The Invincibles » . La première équipe de football structurée, mais uniquement pour les matchs de la FA Cup. Trois ans plus tard, en 1888, est créé le premier Championnat d'Angleterre. Il devient alors le premier joueur noir du football professionnalisé. « Certains disent que dans le Nord de l'Angleterre, la brume est trop épaisse pour foutre un noir dans les cages. Je suis de cet avis. Mais d'autres pensent qu'il est le meilleur à son poste » , déclare Bosh Whispers, un chroniqueur de The Athletic Journal en 1887. Énigmatique de tempérament, Arthur quitte Preston en 1888 pour tenter de déloger le célèbre gardien de but du FC Sheffield United, William Foulke, allias « Fatty » (le gros). Pas une mince à faire, quand on sait que Foulke pèse 150 kg. Au moins le gros, dans la brume, il est repérable. Pour l'anecdote : lors d'un match soporifique, Fatty trouve l'idée de se suspendre à la transversale, qui se décroche immédiatement de ses montants extérieurs. Ce jour-là, tout le stade se fout de sa gueule. Face à Foulke, Wharton ne fait pas le poids. Confiné en équipe réserve, il quitte Sheffield et dégringole en Ligue régionale. L'argent n'y est plus. Il raccroche les crampons en 1901, à l'âge de 36 ans. A cet instant, les vrais emmerdes commencent. Sans un sou, sans boulot, toujours noir de peau, Wharton tente le fonctionnariat public dans l'administration coloniale Gold Coast. Candidature rejetée, car son expérience de sportif serait « inappropriée » pour devenir rond-de-cuir. De fait, il passe ses journées à entretenir sa condition physique, de retour au cricket, quand il n'est pas sur un bateau comme matelot ou cent pieds sous terre dans les mines de charbon.

Faute de "mieux", il meurt le 13 décembre 1930, enterré dans une fosse commune d'Edlington. L'anonymat le plus total couvre sa disparition. Pour l'anecdote, il est parti emporté par un cancer et une syphilis. Parce que Arthur Wharton était aussi un des premiers footballeurs tombeurs de l'histoire, avant les Beckham et les Best. Au point de faire deux enfants à Martha Lister... la sœur de son épouse, Emma.

Victor Legrand

PS : En 1997, une association militante contre le racisme finance une pierre tombale à son nom, jusqu'alors anonyme. Ce geste symbolise un mec oublié par l'histoire de son sport, mais honoré par la classe ouvrière du nord de l'Angleterre comme une peinture résistante de la fierté, de l'excentricité et de l'arrogance. En 2003, même s'il n'a jamais joué en sélection nationale, Wharton est intronisé au Temple de la Renommée du Football Anglais. Frank Cass, journaliste, écrivain et auteur de son autobiographie The First Black Footballeur : Arthur Wharton 1865-1930, écrit qu'il est le joueur « le plus classieux » de toute l'histoire. Respect.

A lire : La vie d'Arthur Wharton dans le "SoFoot#72 spécial Légendes"

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