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Vegard Heggem, passion saumon

Une Coupe de l’UEFA avec Liverpool, trois titres de champion avec Rosenborg et une participation au Mondial 98. Loin d’être un ringard dans le monde du football norvégien, Vegard Heggem aurait pu être encore plus grand si des blessures n’avaient pas tranché la tête de sa carrière à l’âge de vingt-huit ans. Heureusement, le latéral droit avait une autre passion. Depuis 2003, il tient son propre pavillon de pêche au saumon, bien loin de l’agitation d’Anfield.

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Salut Vegard. Alors, il ne fait pas trop froid à Aunan Lodge début novembre ?
Je n’y suis pas, je suis à mon bureau de Trondheim. C’est seulement ouvert l’été, en juin, juillet et août. L’hiver, tu peux seulement pêcher en mer. Mais il fait froid, c’est glacé, donc pas très plaisant. J’aime pêcher en mer, mais tu y vas plus pour attraper de quoi manger. Même si de la morue pêchée en mer, c’est fantastique au dîner. Ce que j’aime, c’est le sport, la communion avec la nature. Je préfère amplement pêcher en rivière : l’eau qui coule, toute l’esthétique de la pêche à la mouche, chasser le poisson dans la rivière. Puis le saumon de l’Atlantique est un poisson culte. Le roi des poissons. C’est un combattant puissant, qui fait resurgir des instincts vraiment anciens en toi.

Ça t'est venu quand, l’idée d’ouvrir Aunan Lodge ?
Dès que j’ai commencé à avoir toutes ces blessures à Liverpool, je me suis dit que tout cela allait prendre fin tôt ou tard. Je pensais à ma carrière d’après. La ferme appartenait à mes parents et j’y avais de beaux souvenirs d’enfance. Quand j’avais vingt-cinq ans, ils nous ont demandé, à ma sœur et à moi, si quelqu’un voudrait la reprendre. Ma sœur était occupée et je me suis dit que créer le pavillon de pêche que j’aimerais moi-même visiter serait une belle aventure. Dès que j’ai déménagé de Liverpool en 2003, je me suis lancé.

Et c’était comment, le pavillon de pêche rêvé de Vegard Heggem ?
« C’est dur de lire la rivière quand tu ne connais pas l’endroit, et les guides locaux te mettent en confiance, parce que c’est difficile d’attraper un saumon. »
Pêcher du saumon doit être une expérience très relaxante. Tu dois avoir l’opportunité d’être seul avec le saumon et la rivière. Je n’irai jamais pêcher dans des endroits très fréquentés. J’ai donc un nombre limité de cannes à pêche et une parcelle de rivière de près de six kilomètres. Puis je voulais un endroit où tu peux dormir et manger au bord de la rivière. Tu dois pouvoir entendre le son de la rivière quand tu mets ta tête sur l’oreiller en t’endormant. Quand tu te réveilles, tu dois pouvoir regarder la rivière de ta fenêtre pour savoir si le niveau de l’eau est monté ou a baissé. Puis il te faut des guides locaux de qualité. C’est dur de lire la rivière quand tu ne connais pas l’endroit et ils te mettent en confiance, parce que c’est difficile d’attraper un saumon. Tu peux passer une journée à pêcher sans rien attraper.


Qu’est-ce qui est si difficile ?
Le truc, c’est qu’ils ne sont pas nombreux et sont très timides. Tu dois être calme. Tu ne peux pas juste fouetter l’eau et les forcer à te suivre. Tu dois être très patient. C’est ce qui est si attrayant, ce n’est pas facile. En mer, tu peux juste attendre sur ton bateau et quelque chose va bien finir par mordre.


Aunan Lodge - Promo video from Aunan Lodge on Vimeo.



Tu cuisines souvent le poisson au pavillon après l’avoir pêché ?
L’été dernier, 90% des poissons attrapés ont été relâchés dans la rivière. Il y a des limites strictes : tu n’as le droit d’embarquer qu’un seul poisson par jour. Si tu choisis d’en garder un, tu as fini ta journée. Les gens viennent plus pour l’expérience que pour manger. Mais parfois ils le gardent et on le cuisine au pavillon, ou on peut le fumer et ils le ramènent à la maison.

Tu as déjà reçu des fans de Manchester United ?
« J’aime battre Everton, c’est vital de finir devant eux. »
C’est arrivé. Ils ne se plient pas toujours au dress code de la salle à manger. Parfois ils mettent des maillots de United et évidemment je dois les virer de la table. (Il rit.) « Désolé, vous devez enlever ça. » Ils ne reviennent jamais avec après. J’ai aussi des fans d’Everton, mais je les accepte plus facilement. J’ai de la sympathie pour eux. J’aime les battre, c’est vital de finir devant eux, mais je suis plus patient avec eux qu’avec les supporters de United.


Il y a une cabane appelée Anfield à Aunan Lodge. Pourquoi cet hommage ?
Sans les finances acquises pendant ma carrière de footballeur, je n’aurais jamais pu acheter une propriété de ce type. Donc je trouvais ça normal que mon passé soit un tout petit peu présent dans le pavillon. J’ai mis de vieux maillots, des photos. Il y a une vidéo des meilleurs moments de ma carrière. Je raconte des anecdotes à ceux qui le demandent.

Tu te souviens du premier poisson que tu as pêché ?
J’avais quatre ou cinq ans et j’étais avec mon père. J’ai sorti cette truite brune et c’était hypnotisant : voir cet animal vivant à l’autre bout de la ligne.

En France, c’est souvent compliqué de faire manger du poisson aux enfants. C’est pareil en Norvège ou est-ce une telle tradition qu’ils en mangent tôt ?
Aller pêcher est une grosse partie de notre culture. Mais les parents ont toujours du mal à faire manger ces choses pleines de petites arêtes à leurs enfants. C’est plus facile de leur faire manger des repas tout faits achetés à l’épicerie. Ensuite, ça dépend de comment les parents préparent le poisson. Il faut le rendre attractif et imaginer une histoire derrière la prise.


Quand tu as commencé à sérieusement jouer au foot, j’imagine que tu pouvais moins pêcher. Ça te manquait beaucoup ?
Ça me manquait de temps en temps. Mais le football était une telle passion que je passais outre. Ça ne m’a jamais vraiment déprimé et je savais que c’était quelque chose que je pourrais reprendre une fois mes crampons raccrochés. Ici, en Norvège, la trêve estivale n’est pas très longue. Souvent, il y avait collision entre la saison de la pêche et la saison de foot, donc à Rosenborg, je pêchais beaucoup moins. Mais dès que j’avais la chance de rentrer, d’aller à la ferme, je le faisais.

Tu te sentais mieux, plus décontracté en tant que footballeur après une session de pêche ?
Je n’y pensais pas directement. Mais ça a toujours été très relaxant pour moi la pêche. Le genre d’activité qui me permettait de mettre de côté tous mes soucis. Ça a toujours été bon pour ma santé mentale.

Tu allais à la pêche à Liverpool ? Dans la Mersey ?
Non, pas dans la Mersey (il rit) ! C’est plus propre maintenant, donc tu peux à nouveau y trouver du poisson, je crois. Mais à l’époque, jamais. Je n’ai pas pêché au Royaume-Uni quand j’étais joueur. Mais je suis retourné plusieurs fois après, dans des rivières d’Écosse.

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Justement, tu as joué avec deux Écossais : Dominic Matteo et Gary McAllister. Vous vous êtes disputés pour déterminer quel pays avait le meilleur saumon ?
« Si tu fais une dégustation à l’aveugle avec un saumon norvégien et un écossais, tu auras du mal à faire la différence. »
(Il rit) J’appréciais beaucoup la compagnie de Gary McAllister, c’est un mec formidable, très réfléchi. Mais on n’a jamais parlé de ça. Si tu fais une dégustation à l’aveugle avec un saumon norvégien et un écossais, tu auras du mal à faire la différence. Il faut vraiment être un nerd, un expert du saumon pour sentir la différence. Personnellement, j’en suis incapable.

Première saison à Liverpool, tu étais avec trois Norvégiens, un Danois et un Islandais. Vous n’avez jamais pensé à aller pêcher ensemble ?
On aurait adoré, mais on avait beaucoup à faire. Bjørn Kvarme et Stig Inge Bjørnebye sont tous les deux des passionnés de pêche. Je ne suis jamais allé à la pêche avec un coéquipier en tant que joueur, mais plusieurs fois depuis la fin de ma carrière. J’ai eu d’anciens joueurs à mon pavillon, comme Steffen Iversen, qui a joué à Tottenham. Et cet été, j’ai eu la visite de la légende norvégienne Rune Bratset. Il n’a rien attrapé ! Patrick Berger m’a dit qu’il aimerait peut-être venir l’été prochain aussi. Mais la plupart du temps, quand des footballeurs ont du temps libre, c’est souvent leurs femmes ou leurs copines qui choisissent où aller. Et en principe, elles ne réservent pas un pavillon de pêche...

Andrea Raggi, le joueur de Monaco, a un jour déclaré à L’Équipe « une daurade, c’est plus fort qu’un but  » . Pêcher un saumon aussi ?
C’est difficile de faire un barème. Mais le sentiment peut être similaire : une montée d’hormones, d’adrénaline. Marquer un but ou attraper un poisson, ça procure une certaine euphorie. Je suis un mec qui a les pieds sur terre, je ne m’excite pas facilement. Mais au bord d’une rivière, j’ai eu plusieurs pertes de contrôle de mes émotions. Que ce soit positivement ou négativement. Quand tu perds un poisson (il serre les dents et le poing), tu peux être très énervé. Quand tu l’attrapes, tu peux avoir un sentiment de joie immense. Tu lèves le poing. (Il lève le poing en signe de triomphe et sourit.)


Le saumon, c’est vraiment ton poisson préféré ?
C’est le poisson que je préfère pêcher, oui. Le meilleur que j’ai mangé, c’est probablement le premier que j’ai attrapé. On l’avait préparé de manière très traditionnelle : coupé en tranches, cuit au four. Mais ce que je préfère, c’est le mettre au barbecue l’été. Tu le nettoies, enlèves la tête, tu le mets dans du papier aluminium, avec du vin blanc, du citron, des oignons, beaucoup d’herbes.

C’est vrai qu’on n’est pas censé mettre de citron sur le poisson fumé ?
Je ne sais pas. Je n’ai jamais entendu ça. Mais je ne suis pas un immense fan de saumon fumé. Quand tu prépares du saumon frais, en revanche, le citron est incontournable.


Tu bois quoi avec ton saumon ?
J’aime beaucoup le vin. Avec le saumon, j’aime un bon chablis ou un riesling bien sec. Ou une bière très légère, ça peut être bon aussi.

Tu penses quoi des gens qui mangent du poisson au vin rouge ?
Qui suis-je pour critiquer les goûts des gens ? Ils font comme ils veulent. Mais un vin rouge avec beaucoup de goût et du saumon, c’est une combinaison très bizarre. Mais si tu aimes, vas-y...

En sushi, ça te plaît aussi ?
C’est très bon en sushi. C’est aussi très beau dans une assiette. Mais je suis préoccupé par d’où vient le poisson que je mange. Je fais toujours mon enquête auprès du serveur : ça doit provenir d’une source durable.
« Hors saison, je me bats pour la protection du saumon royal. On réclame que la salmoniculture soit faite dans des containers fermés, qui ne polluent pas l’environnement. »
Je ne mange pas de poisson d’élevage, j’ai quelques problèmes avec l’industrie de la salmoniculture (l’élevage de salmonidés en ferme, ndlr). Ça a bon goût, ça a plein d’aspects positifs. C’est un secteur important pour la Norvège, et les gamins aiment manger ce saumon bien rose, donc c’est bon pour la santé publique. Mais l’industrie a un effet négatif sur la population de saumons sauvages. Jusqu’à ce qu’ils changent certaines choses, je n’achèterai pas leur poisson. Ils produisent leurs poissons dans d’énormes cages autour des fjords et des côtes. Elles libèrent des parasites, comme les poux de mer et des maladies dans l’environnement naturel du saumon. C’est la plus grande menace humaine à l’égard du saumon sauvage de Norvège. Hors saison, je me bats pour la protection du saumon royal. On réclame que la salmoniculture soit faite dans des containers fermés, qui ne polluent pas l’environnement.


Dans Operation Espadon, John Travolta compare la pêche à la mouche à la masturbation sans jouir. Tu en penses quoi ?
J’ai le DVD, mais je ne me souviens pas de cette scène ! Je ne me reconnais pas vraiment dans cette citation... Je ne pêche pas parce que j’ai besoin de manger. C’est pour le sport, l’excitation. Si tu attrapes le poisson, tu l’as conquis. Tu as gagné le combat. Tu enlèves délicatement l’hameçon et tu vérifies s’il est OK. Tu lui rends son pouvoir et il repart. Tu sais qu’il va se reproduire et offrir un stock de saumons encore plus grand. Ce n’est pas vraiment quelque chose que je comparerais avec ne pas jouir...

Propos recueillis par Thomas Andrei
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Dans cet article

greg feldtzpart Niveau : Loisir
Pour faire une analogie, sortir un poisson après avoir déposé sa ligne là ou on le voulait, au cm près, se rendre compte que l'on a parfaitement évalué la vitesse du courant, la trajectoire qu'il donne à l'appât et être quasi-certain d'aboutir à une prise avant même qu'elle morde, c'est comme un 10 dos au jeu qui dès son appel de balle saurait ou il va l'orienter parce qu'il a déjà anticipé l'appel que son 9 lui fera et la position des défenseur adverses.

Mais c'est vrai aussi que si après un lancer parfait t'es brecouille, c'est un peu comme si ton 9 c'était Bakayoko.
Emile Louis la tournante Niveau : DHR
Tu pêches à la mouche ou quoi ???
greg feldtzpart Niveau : Loisir
Ouais, c'est mon vice. Parce que quand nos âmes sont tordues pour pêcher c'est le pied!
2 réponses à ce commentaire.
PierreFanFanJoséKarl Niveau : CFA2
Après So Foot pour le foot et Society pour l'actu, voici So Mon, le mag de la pêche.
pt*** là t'as le 1er +1 que j'ai jamais mis, je m'en bidonne encore!
1 réponse à ce commentaire.
leopold-saroyan Niveau : Ligue 1
Belle interview, humble et la tête sur les épaules le Vegard. Détaché du foot mais la rivalité toujours vivace : le passage avec les mancuniens est assez savoureux.

Je sais j'e..... les saumons mais Patrik Berger ne prend pas de "c" après le i.
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