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Trifon Ivanov : « J'aurais dû remplacer Koeman au Barça »

À l'occasion des vingt ans de la déroute française face à la Bulgarie en 1993, nous avions rencontré, en octobre 2013, Trifon Ivanov, la gueule la plus folle des albums Panini des années 90. Dans une salle de réunion du stade de l'Etar Tarnovo, son club formateur, au nord du pays, il avait mis un peu de temps à se dérider, puis avait fini par se lâcher, offrant même quelques petits sourires espiègles par moment. Alors qu'il vient de rejoindre le paradis des loups, des fumeurs de clopes et des buveurs de whisky à seulement 50 ans, retour sur une belle rencontre avec un homme qui n'aimait pas qu'on l'emmerde.

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Vous êtes plutôt rare dans les médias...
D’habitude je ne donne pas d’interviews. La dernière fois, un journaliste bulgare m’avait supplié : « S’il te plaît, laisse moi publier ce sujet » . J’ai dit ok et je me suis retrouvé avec le titre « Trifon conduit des tanks » . Ce n’est pas sérieux. Je vous demande donc une relation sérieuse.

C’était quel genre de journal ?
Un article de presse à scandale, qui disait que je vivais près d’un lac et que je passais quasiment tout mon temps autour de ce lac. Comme tu le vois, ce n’est pas vrai. Je dirige le département régional de l’Union bulgare de football, c’est mon bureau, je travaille ici. Et ce même journaliste m’avait demandé si c’était vrai que j’avais un tank.

Et donc c’est vrai ?
Oui, c’est vrai, quand je jouais, une fois j’ai acheté un tank de l’armée. Je l’ai eu un moment puis je m’en suis débarrassé. Puis il m’a demandé si je l’avais conduit. J’ai dit oui, une ou deux fois, dans les champs, juste pour le tester, rien de plus. Et ça s’est retrouvé en titre de l’article : « Trifon Ivanov conduit un tank » .


Vous aviez aussi investi dans les stations services à la fin de votre carrière. C’est toujours le cas maintenant ?
J’ai arrêté quand j’ai réalisé que ce n’était pas mon truc dans la vie. Mais c’était intéressant pour moi, elles marchaient bien et je les ai vendues à OMV. Après j’ai recommencé à travailler dans le football, à organiser des tournois, à faire des relations publiques. Je suis le responsable de la Fédération pour toute la partie nord de la Bulgarie. Je m’occupe des tournois, des championnats de jeunes, et je fais aussi le lien entre les institutions du football et les pouvoirs publics ici. Voilà.

Après votre retrait des terrains en 2001, vous vous êtes tenu à l’écart du monde du foot. Pourquoi ?
Je voulais me reposer. Même aujourd’hui je ne tiens pas à afficher mon retour dans le football. Beaucoup de gens ne savent même pas que je suis là à faire ce boulot. Je veux aider par ma présence et mon travail, mais je veux que ce soit une aide dans l’ombre, pas être sous le feu des projecteurs, être dans les journaux ou à la télé. C’est ma décision personnelle. Quand je jouais, je faisais la couverture des journaux. Maintenant, je veux vivre une vie calme, tranquille, et me consacrer à ma famille.

Quels sont les hobbys de Trifon Ivanov ?
J’en ai beaucoup. J’aime les choses extrêmes. Les motorboats, motorslades, les ATV. J’aime conduire. C’est ce que je fais le week-end. Je vais aussi chasser avec des amis, au calme. C’est la meilleure façon pour moi de me relaxer. Dans la nature, avec des amis. Je n’aime pas tuer des animaux, je fais ça pour la marche et pour le temps passé dans la nature. Ça vous recharge en énergie.


Collectionneur de voitures toujours ? Vous aviez 8 voitures quand vous étiez joueur...
Non, plus que ça. Quand j’ai arrêté ma carrière, il y avait un voyage aux États-Unis qui était organisé par des entrepreneurs de Veliko Tarnovo. Je suis allé pour la première fois à l’ambassade américaine en Bulgarie, puisque pour la Coupe du monde j’étais joueur, je n’avais pas eu besoin d’y aller moi-même. J’avais un formulaire à remplir où je devais écrire ce que je possédais : maisons, voitures… J’ai commencé à écrire les modèles de voiture que j’avais mais il n’y avait pas assez de place alors j’ai arrêté. J’ai rendu le papier, et le type de l’ambassade m’a dit : « ok, je vais vous donner votre visa, mais il y a des erreurs. » « Quelles erreurs ? » « Vous déclarez cinq ou six voitures, mais vous en avez bien plus que ça. » « C’est vrai, mais je n’avais pas la place. » J’aime la sensation de la conduite. De conduire de belles machines avec un moteur puissant.

Elle ressemble à quoi votre enfance à Gorna Lipnitsa ?
J’y suis juste né. J’ai grandi à Tarnovo à partir de trois ou quatre ans. Après ça, je suis allé dans une école sportive de Tarnovo, la seule pour toute la région, à Veliko Tarnovo, où ils prenaient tous les meilleurs joueurs de la région. J’ai grandi avec Balakov, qui était, avec un an de moins, dans la même école que moi. Nous avons grandi ensemble. Même si j’aimais l’école, le foot, c’était ma priorité dans la vie, avant toute chose. Je suis passé par toutes les équipes, des plus jeunes à l’équipe A, à Etar Tarnovo. C’est ici qu’a commencé ma carrière.


Paraît que vous étiez attaquant dans vos très jeunes années…
(Il se marre) Oui, je suis rentré dans ce sport-études comme avant-centre, mais comme mon coach pensait qu’il n’y avait pas de joueur approprié pour la défense centrale... Le schéma, c’était trois défenseurs avec un libéro, et j’ai dû reculer. Mais je ne regrette pas ça. Après, comme j’aimais beaucoup attaquer, j’ai eu beaucoup de problèmes avec mes entraîneurs. Normal, de mon temps, ils voulaient que leurs défenseurs restent derrière. Aujourd’hui c’est différent, les défenseurs doivent attaquer aussi, et beaucoup s’en s’en sortent très bien à l’avant.


Vous commencez professionnel très jeune, à 18 ans. Comment s’est passée votre entrée dans le monde des grands ?
J’étais un des trois joueurs de mon année à avoir beaucoup de talent et à être sélectionnés. Les éducateurs ont dit « de tous les joueurs, ceux-ci vont devenir des joueurs de footw » . Après ça j’ai eu la chance que le coach d’Etar Veliko Tarnovo, Georgi Vassiliev, voit mes qualités et pense que je pouvais être utile à l’équipe. Il m’a tendu la main. Quand je suis arrivé en équipe première j’avais 18 ans et j’avais des coéquipiers qui avaient 28, 30, 32 ans. C’était très difficile de s’adapter à l’équipe. À l’époque, on ne soutenait pas trop les jeunes, c’était difficile de se faire accepter comme un des leurs par les plus âgés. J’ai juste joué, j’étais ambitieux, j’ai fait comme ils faisaient, comme l’un d’entre eux. Je pense que c’est la seule solution pour s’améliorer et pour prouver que vous pouvez être meilleur qu’eux. Pour qu’ils vous acceptent. Et ça ne vaut pas que pour le football.

Stoichkov vous décrit, en tant que joueur, comme quelqu’un qui ne « faisaient pas de prisonniers » . Vous en dîtes quoi ?
Il dit tout ce qu’il a à l’esprit, Hristo, les bons et les mauvais côtés. Ma logique au foot, c’était de donner 100% de moi-même, faire de mon mieux. Ce n’était pas toujours un succès, mais la plupart du temps ça l’était. Et cela a été noté par les gens qui observent le football. J’ai joué contre beaucoup d’attaquants célèbres et je n’ai jamais joué avec l’intention de blesser quelqu’un. Nous avions ce respect entre nous, nous nous battions pour le ballon, tout le monde voulait le ballon, mais pas dans un esprit violent.

En Autriche, vous êtes quand même suspendu 8 matchs pour un coup de poing à un joueur de Linz…
Six matchs ! Oui, oui, oui... J’ai pris deux cartons rouges dont je me souviens parfaitement et que je considère mérité. J’ai frappé ce mec de Linz avec mon coude, parce que il m’avait traité de « sale bulgare » (dirty bulgarian). Le deuxième, c’était un amical à Sofia contre l’Italie, je jouais face à Vialli (victoire 2-1 de la Bulgarie en septembre 91, ndlr). Il m’a craché au visage. Et après il s’est retrouvé par terre. Sur ces deux expulsions, j’ai eu tort. Mais un être humain ne peut pas laisser constamment ses émotions sous contrôle. C’était la même chose pour Zidane avec Materazzi lors de France-Italie. Zidane a été insulté, et voilà…

« Mon président à Vienne avait cinq Ferrari et j’ai conduit l’une d’elles. J’ai habité dans son ancienne maison quand il en a construit une nouvelle. Il m’aimait beaucoup. Il était comme mon père. » Trifon Ivanov

Votre carrière à l’étranger commence au Betis Séville en 1990. C’est plus facile d’être un jeunot dans une équipe de vieux ou de s’intégrer à l’étranger, dans un nouveau pays ?
Le plus difficile reste quand tu pars à l’étranger. Quand tu es un joueur étranger, tu dois être au moins deux fois meilleur que les joueurs locaux pour qu’on te dise « bravo, tu es un bon joueur » . J’ai eu deux périodes au Betis. La première je ne suis resté que six mois, en prêt, et la deuxième fois, deux ans. En six mois, j’étais désigné capitaine de l’équipe. Les gens avaient fini par me respecter.

Marquer un doublé au Camp Nou, malgré une défaite (4-2, le 10/02/1991), ça reste un bon souvenir ou pas ?
Pour moi, c’est un bon souvenir, parce que marquer deux buts à Zubizaretta, ce n’est pas donné à tout le monde. Ça veut dire que j’ai fait quelque chose. Et puis perdre contre Barcelone était normal. Le Betis n’était pas une aussi grosse équipe que le Barça.

L’équipe catalane vous voulait d’ailleurs dans ce début des nineties...
Oui, j’aurais pu y signer, au moment où Ronald Koeman se blesse. Des gens du Barça sont venus m’offrir un contrat mais le président du Betis n’a pas autorisé le transfert. Il a dit que notre équipe ne pouvait pas fonctionner sans moi. Je ne lui en veux pas, c’était peut-être une bonne décision de son point de vue. Mais si j’étais parti à Barcelone, ma carrière aurait pu prendre une autre route. On ne sait jamais. C’était une opportunité unique.


Vous aviez également été mis à l'essai à Auxerre, en 1992, pour remplacer Alain Roche, parti au PSG...
Oui, j’ai rencontré Guy Roux. Je vais à Auxerre, j’y joue deux matchs mais l’agent n’accepte pas les conditions. Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé, ils ne m’ont pas expliqué, mais j’ai juste joué deux matchs et je suis reparti. J’étais prêt à signer personnellement.

Vous avez un autre regret dans votre carrière ?
Généralement je ne suis pas quelqu’un qui en a. Ce que j’ai réalisé me rend heureux. Je regrette peut-être une opportunité après le Rapid de Vienne. Le président, qui en fait possédait mes droits, est parti à l’Austria Vienne, et je l’ai suivi là-bas où j’ai joué un an. C’est là que le Sturm Graz m’a approché, avec Ivica Osim en coach. Mais j’ai refusé d’y aller, essentiellement parce que ma femme ne voulait pas aller là-bas. C’est dommage parce qu’ils ont joué la Ligue des champions trois ans de suite.

Vous avez connu une belle période viennoise grâce à ce président, Hannes Nouza...
Il était comme mon père, mon père spirituel. Et j’étais aussi son joueur préféré. Il avait cinq Ferrari, j’ai conduit l’une d’elles. J’ai habité dans son ancienne maison quand il en a construit une nouvelle. Une très grosse maison dans le centre de Vienne, près du Danube. Il m’aimait beaucoup. Et j’ai fait beaucoup de choses pour lui. Quand j’ai signé le contrat avec le Rapid, j’ai dit que j’allais faire de mon mieux pour gagner le championnat d’Autriche. Et nous avons été champions, gagné la coupe d’Autriche aussi, joué la Ligue des champions, j’ai marqué deux buts dans le tour préliminaire contre le Dynamo Kiev.

« Quand nous avons joué Manchester United, en 1996, j’ai fait un tour une heure ou deux avant le match et quand je suis revenu, il n’y avait plus que deux joueurs dans les vestiaires. Tous les autres étaient à la boutique et sont revenus avec des sacs remplis de maillots et de souvenirs à offrir. » Trifon Ivanov

Vous vous êtes rencontrés comment avec Nouza ?
Il est venu avec son avion privé à Sofia alors que je jouais au CSKA. C’était lui et ses avocats, moi et mon avocat, on s’est rencontré et il m’a dit « Ok, maintenant tu es un joueur du Rapid » . J’ai demandé une semaine pour me préparer à Sofia, puis il a envoyé son avion privé pour m’emmener à Vienne.

Votre relation est telle qu’elle s’est aussi étendue dans les affaires.
Oui, il m’a aidé dans mon business de stations services (un domaine d'activité que Nouza connaît très bien). Il a créé une branche de sa chaîne Avanti ici en Bulgarie, et d’ailleurs il y en a encore une en activité à Roussé. J’ai appris énormément de choses de lui.

Le passage au Rapid, c’est le top de votre carrière ?
Oui, le sommet, en club… Il n’y a pas beaucoup de joueurs de notre génération qui ont joué la Ligue des champions finalement : Stoichkov, Kostadinov, et je ne suis pas sûr qu’il y en ait d’autres.


Vous vous souvenez avoir échangé votre maillot avec celui de Cantona, quand vous avez affronté Manchester United en Ligue des champions (septembre 1996, ndlr) ?
(Rire d’enfant) C’est un souvenir précieux pour moi. On jouait dans le groupe de Man United, Fenerbahçe, et la Juve. Quand nous sommes partis jouer à Old Trafford, je devais évidemment m’occuper de Cantona sur le terrain. Dans les vestiaires, avant le match, l’entraîneur nous a dit ce qu’il avait à nous dire, puis nous avions une heure ou deux avant le match. J’ai fait un tour et quand je suis revenu, il n’y avait plus que deux joueurs dans les vestiaires. Moi et un joueur autrichien. Je lui ai demandé « où sont les autres ? » Il m’a répondu « ils sont à la boutique de souvenirs (fan shop) ! » Tout le monde est revenu avec des sacs remplis de maillots et de souvenirs à offrir. Là, je leur ai dit « les gars, c’est bien d’acheter des maillots, mais là on doit jouer ce match comme si c’était la guerre. Attendez la fin du match pour aller vous acheter des maillots. Là c’est comme si vous aviez déjà perdu le match. Comme si vous aviez abandonné. » On a joué le match, on a perdu 1-0 (plutôt 2-0, ndlr). Juste avant la fin de la rencontre, j’ai demandé à Cantona si on pouvait échanger nos maillots, il a juste dit « ok » , rien d’autre. Après que l’arbitre ait sifflé la fin du match, je voyais toute notre équipe foncer sur Cantona alors que je me dirigeais vers le tunnel. Et il leur a dit « non, ce maillot est pour Ivanov » . C’est vraiment un moment précieux pour moi parce qu’un grand footballeur m’a montré son respect. Il n’avait pas marqué, donc ça voulait dire quelque chose. Que j’avais fait mon travail et qu’il l’avait remarqué.

Vous avez aussi une finale de C2 à votre actif, contre le PSG
C’était aussi un très grand match pour nous, perdu malheureusement 1-0 pour nous, mais je dois accepter qu’ils étaient meilleurs, même si le but a été inscrit sur un tir contré. J’ai eu deux grosses occasions de marquer de la tête en fin de match mais Lama les a arrêtées. Le PSG avait de grands joueurs.

« Gilbert Gress interdisait par exemple aux joueurs de se rendre à l’entraînement en cabriolet. Et évidemment je faisais exprès d’y aller en cabriolet. » Trifon Ivanov

Pas loin de la France, vous avez, avant cette période faste autrichienne, sévi en Suisse, sous les ordres de Gilbert Gress, à Neuchâtel Xamax. Paraît que vos relations étaient houleuses…
Oh oui... Le président de Xamax était venu en Espagne quand j’étais au Betis et n’en avait pas discuté avec Gilbert Gress. Nous avons signé le contrat sans que l’entraîneur ne le sache... Je me pointe au premier entraînement, et le coach me dit « Qui êtes vous ? Que faites-vous ici ? » « Eh bien je suis le nouveau joueur » . C’est pour ça qu’on a eu des problèmes, parce que j’étais le favori du président. Ça devait être avant la Coupe du monde.

Pourtant Gress dit ne jamais avoir connu d’engueulades avec vous...
Ce n’était pas vraiment des engueulades. Mais par exemple il interdisait aux joueurs de se rendre à l’entraînement en cabriolet. Et évidemment je faisais exprès d’y aller en cabriolet. En fait, tout ce qu’il interdisait, je le faisais. Mais sinon pendant les matchs, ou avec les autres joueurs, il n’y avait pas de problème. J’ai marqué huit buts cette saison là en 1994, on fait une belle performance, deuxièmes, même si on aurait tout aussi bien pu être champions.


Vos différends ne concernaient jamais le terrain, que les cabriolets ?
Non, je me souviens d’une fois, nous recevions Aarau ou Berne. Gress réunit tous les joueurs, annonce l’équipe. Par habitude, vu que ça parlait en allemand ou en français, je n’écoutais pas. À la fin de son speech, je me lève et je commence à me préparer pour aller jouer et un de mes coéquipiers me dit « mais pourquoi tu te prépares ? » « Bah parce que nous devons jouer, maintenant » « Non, tu ne joues pas toi. » Et là je vois effectivement que mon nom n’est pas sur le tableau. J’ai dit « ah ouais, d’accord » et je me suis barré avec un café dans les tribunes pour voir le match. Je m’assois, je me prends un café, une cigarette. Le président arrive derrière moi et me dit « mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne joues pas ? Attends, je vais voir » . J’ai dû rentrer à la quinzième minute, on a gagné 2-1 et j’ai marqué le deuxième but. Le public m’a beaucoup acclamé. C’était une petite ville mais les supporters étaient géniaux à Neuchâtel.

Votre carrière, c’est aussi et surtout la grande équipe de Bulgarie, de la fin des années 80 à la fin des nineties. Pour vous, tout commence nickel puisque, pour votre premier match en sélection, contre la RDA, vous marquez…
Nous avons gagné 1-0. Je suis rentré à l’heure de jeu et j’ai marqué le seul but. C’était un amical mais comme c’était mon premier match, j’ai commencé à courir et à célébrer mon but. Quand je me suis retourné, j’ai vu qu’il n’y avait personne autour de moi. Je célébrais ce but tout seul, parce que personne ne me connaissait. Ils m’ont dit « calme toi mon garçon, tu viens juste d’arriver » .

Vous avez beau être défenseur, vous avez à votre actif quelques buts disons célèbres. Contre le pays de Galles déjà...
Un match très difficile pour nous. En face il y avait Giggs, Vinnie Jones, sans doute une des plus belles équipes galloises de l'histoire. Nous ne savions pas où nous étions pendant les dix premières minutes, acculés dans notre surface de réparation. Puis nous avons relevé la tête, fait notre match pour obtenir une grande victoire. Mais non, ce n’était pas mon plus beau but. Je préfère mon but contre la Russie, qui a qualifié la Bulgarie pour la Coupe du monde en France.

« Pour la demi-finale du Mondial 1994, je devais m'occuper de Baggio, jouer un peu plus haut. On avait travaillé ça pendant toute la semaine mais juste avant le match, Penev change d’avis, et me dit de redescendre. Et Baggio a mis deux buts. Je crois que c’était une erreur. » Trifon Ivanov

Restons sur ce but contre la Russie du coup...
Je ne savais plus où j’étais, j’étais tellement heureux. Parce que c’était le but décisif qui nous a qualifiés pour une deuxième Coupe du monde de suite. La Russie était notre principal adversaire dans le groupe, une très bonne équipe et très compliquée à battre pour nous. Nous n’étions pas sous notre meilleur jour à cette époque.

Est-ce un meilleur souvenir que la qualification pour la World Cup 1994, acquise dans les dernières secondes au Parc des Princes contre la France en 1993 ?
Je ne peux pas départager ces deux matchs. Ces deux matchs nous ont emmenés à la Coupe du monde. Mais contre la France, nous avons été particulièrement très, très forts. J’étais certain, de la première à la dernière minute, que nous allions gagner. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais ce pressentiment que quelque chose allait arriver.


La Bulgarie était absente des grands tournois en 1988, 1990, 1992, puis elle atteint d’un coup les demi-finales de cette Coupe du monde 1994 extraordinaire aux États-Unis. Pourtant, il paraît que l'équipe avait une hygiène de vie plutôt libre aux États-Unis. Avant le quart de finale contre l'Allemagne, des photos montrent l'équipe autour de la piscine de l'hôtel en train de bouffer des frites, boire des bières et fumer des clopes...
Oui, c’était pour se débarrasser du stress du tournoi, des attentes placées en nous, nous relaxer, nous calmer, ne pas penser aux problèmes, au devoir. Parce que si vous répétez la même chose tout le temps comme une machine, un moment arrive où vous commencez à faire des erreurs.

L'arbitre de la demi-finale, contre l'Italie, a fait des erreurs selon vous ?
Je pense qu'il a aussi joué son rôle parce qu’il y avait deux penaltys évidents qu’il n’a pas sifflés. Mais nous avons fait des erreurs tactiques. Je ne l’ai peut-être jamais dit jusqu’ici mais avant le match, je devais m’occuper de Baggio, donc jouer un peu plus haut, et Zlatko Yankov devait prendre ma place derrière pour s’occuper d’un des attaquants. Nous avons travaillé ça pendant toute la semaine mais juste avant le match, Penev a changé d’avis, et m’a dit de redescendre. Et Baggio a mis deux buts. Je crois que c’était une erreur.


Vous finissez très mal pour la petite finale, sèchement perdue 4-0 contre la Suède. Il s’est passé quoi ?
Tout le monde jouait pour soi et j’avais d’ailleurs demandé à être remplacé avant la mi-temps à cause de ça mais l’entraîneur ne voulait pas. Je n’oublierai jamais le quatrième but, celui de Larsson. Je n’avais pas réussi à l’arrêter. Je me suis tourné vers le banc et j’ai dit « remplacez moi ou alors je me casse » . J’ai enfin été remplacé.

On a l’impression que le reste n’est que gâchis ensuite pour la sélection bulgare, alors qu’elle avait offert un gros spectacle aux États-Unis. Quel a été le facteur de changement après cette Coupe du monde sur le rendement de l'équipe ?
Quand des gens de l’extérieur ont commencé à intervenir et interférer dans l’équipe, comme le président de la Fédération par exemple, ça a détruit l’équipe. Et c’est à se demander si ça n’a pas été fait exprès, parce que pour la Coupe du monde 98 en France, nous étions une équipe vraiment faible, pas au niveau où nous aurions dû être. Il y avait aussi des conflits dans l’équipe, et tout ça a ruiné l’équipe. L’entraîneur avait changé et beaucoup de joueurs n’ont pas accepté cette décision, ont refusé de jouer pour l’équipe nationale. C’était la fin. Une très triste fin. Après ça, j’ai pris ma retraite internationale. Certains ont essayé de continuer mais c’était juste la fin. Et j’étais la personne la plus triste parce que j’étais capitaine de cette équipe.

« Quand je jouais en Autriche, on m’a appris à boire de la bière. Mais sinon, je ne bois que du whisky. Rien d’autre. Jamais de schnaps ni de vodka. De l’Écossais, surtout du Black Label, 12 ans d’âge. » Trifon Ivanov

Cette génération bulgare avait la réputation de disposer de très gros caractères, qui a aussi pu freiner la bonne marche de l’équipe. Vous en pensez quoi ?
Nous n’étions pas les joueurs les plus disciplinés du monde, ça c’est vrai. Mais dire que ça nous a posé problème, c’est faux. Quand un sélectionneur a cinq ou six bons joueurs qui jouent dans de grosses équipes en Europe, c’est très difficile de se passer d’eux, et c’est très difficile de les mettre ensemble et de les faire jouer comme une vraie équipe. Mais Penev était vraiment bon là-dessus. Donc nous n’avions pas de problème avec ça.

Vous clopiez aussi...
Certains joueurs de l’équipe fumaient quand nous étions aux États-Unis, ce qui étonnait énormément les Allemands. Mais cela ne nous a jamais posé aucun problème. En tout cas, la cigarette n’a jamais été un problème pour moi.

Aucune restriction sur l’alcool non plus ?
Non, parce que si tu veux quelque chose et que c’est interdit, c’est encore pire, tu le veux encore plus. Nous, on buvait de la bière. Mais si t’en bois une ou deux, tu ne vas pas être bourré. En revanche, tu vas te relaxer. C’est un bon moment pendant lequel tu te sens comme un homme normal.


C’est votre alcool préféré la bière ?
Quand je jouais en Autriche, on m’a appris à boire de la bière. Mais sinon, je ne bois que du whisky. Rien d’autre. Jamais de schnaps ni de vodka. De l’Écossais, surtout du Black Label, 12 ans d’âge.

On vous a souvent vu peu rasé ou barbu durant votre carrière. Ça faisait partie de votre panoplie pour impressionner les attaquants, leur faire peur ?
Non, le respect accordé à un joueur ne vient pas de son apparence, s’il a des cornes ou les cheveux longs, mais des matchs, où vous pouvez voir et sentir les qualités du joueur. Il est surtout apparu que quand je n’étais pas rasé, nous gagnions. Tout le monde a une superstition…

C’est peut-être plutôt votre surnom, « Le Loup » , qui inspirait la crainte, non ?
C’est un joueur qui avait inventé ça et ça ne me dérange pas. Je ne peux pas le changer de toute façon, je peux vivre avec ça et je ne me sens pas offensé par ça. Nous avons une chanson ici en Bulgarie : « Pourquoi le cou du loup est aussi gros et dur ? Parce qu’il fait son travail seul, sans aide. »

Propos recueillis par Thomas Pitrel, à Veliko Tarnovo
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