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100 ans de Coupe de France

Sur le chemin des Petits Poucets PMU

Photos : © Edouard Elias pour Polka
Texte : Alexandre Doskov

Fréjus Saint-Raphaël (CFA) - Guingamp (L1)

À un jet de pierre de la gare de Fréjus, face à la voie ferrée, Tony règne en maître sur « La maison du poulet » , le petit nom de son bar PMU. Quelques jours avant le match, c'est là que les joueurs de Fréjus-Saint-Raphaël avaient reçu leur maillot floqué du logo du Petit Poucet de la Coupe de France. Mais le grand jour a beau approcher, Tony ne panique pas et jure ne pas être assiégé par les clients. « La fréquentation, elle est comme d'habitude » balance-t-il avec un accent qui ne vient ni du Sud -la région où il vit-, ni du Nord -la région d'où il vient. Le tout avant de conclure : « Vous savez, ça va, ça vient. » Le philosophe a parlé.
De l'autre côté de la ville, juste à côté du port, un grand départ en car est organisé dans l'après-midi. Destination le stade Coubertin, à Cannes, où se jouera le match. Sur un parking désert et isolé derrière une grande base de loisir, six bus avalent les fans de l'Étoile qui s'étaient inscrits sur le site du club. Les autres feront le trajet eux même, en voiture ou en train. Cédric, l'un des bénévoles, fait les comptes : « Les bus peuvent contenir environ trente personnes » , vite repris par son collègue : « Mais non, c'est cinquante chacun ! » Cédric ne prendra pas le temps de vérifier, et est persuadé que des Guingampais seront également présents. « Mais il fait plus beau que chez eux ici ! Ils vont venir à poil !  »
Devant le stade Pierre de Coubertin, au pied de la tribune Est, Tony a posé sa buvette. Un étalage avec des sandwichs, quelques friteuses, et bien sur, la tireuse à bière. Fièrement, il explique qu'il a installé quatre points de vente un peu partout dans le stade. Mais le dispositif n'est pas au goût d'un policier, qui demande à voir la licence qui l'autorise à boire de l'alcool. La tuile. Tony fouille, va faire un tour à une buvette, puis à une autre, disparaît, et ne revient qu'un quart d'heure plus tard. Sans la licence. Monsieur l'agent, qui a interdit aux vendeurs de servir de l'alcool, a droit à un grand numéro de Tony qui jure qu'il a le droit de servir, qu'il est dans le métier depuis des années, et qui explique qu'il ne prendrait pas le risque d'aller en prison pour quelques pintes. Amusé, le policier montre qu'il a un cœur et laisse Tony rallumer sa tireuse.
Suite et fin de la journée interminable de Tony, la remise du trophée PMU du Petit Poucet. Planté sur la pelouse, à l'aise comme tout au milieu des machines à fumée avec son t shirt noir, il jure qu'il n'a pas stressé au moment d'aller faire un tour devant le public. « Les gens dans les tribunes, je les connais, c'est mes copains. » Avant d'enchaîner, ambitieux : « Et puis, là, ils ne sont pas beaucoup. Ils seront plus nombreux au Stade de France ! » En effet, ses copains l'attendront à la fin du match pour rentre à Fréjus boire un coup. Pour le voyage au stade de France en revanche, avec la défaite de Fréjus-Saint-Raphaël, ça va être plus compliqué.
Près de 25 degrés à Cannes au coup d'envoi, alors forcément, les manches courtes et les lunettes fumées étaient de la partie en tribunes. Les banderoles aussi, certaines pour afficher simplement les couleurs du club, d'autres pour faire passer des messages, comme ce merveilleux « 8-3 c'est la Coupe de France » dans le coin Nord-Est du stade. De l'autre côté des gradins, la fanfare de La Peña du Dragon joue des airs en balançant quelques « Merci public » entre les morceaux. Scotchés contre la rambarde, les petits pourrissent les joueurs de Guingamp partis à l'échauffement le tout sous le regard des plus anciens qui arborent pour beaucoup des t shirts « Épopée historique Coupe de France – Grenoble/Prix-lès-Mézières/Auxerre/Guingamp – J'y étais ! »
Alexandre Mendy a planté juste avant la mi-temps pour Guingamp, mais les gars de l'Étoile sont mal récompensés. Car ce sont eux qui sont les plus tranchants sur le terrain, et après avoir eu plusieurs occasions chaudes en première période, ils repartent à l'assaut des cages de l'En Avant dès le retour des vestiaires. Au coup de sifflet final, le score n'a pas bougé et Guingamp valide son ticket pour les demi-finales, mais les supporters de Fréjus-Saint-Raphaël ont encore du coffre. Une bonne trentaine de jeunes s'offre un petit envahissement de terrain pour énerver un peu les stadiers, mais aussi pour aller faire un coucou un peu bruyant aux caméras de télévision. Quant à la journaliste qui était en train de faire son duplex, du haut de son mètre soixante en talons, avait déjà décampé depuis bien longtemps en voyant la vague arriver.
Être sur la pelouse à la fin du match, pour les plus jeunes, c'est aussi l'occasion d'aller voir les joueurs. Ceux de l'Étoile, d'abord, qui se font tous harceler pour lâcher leur maillot ou une signature. Certains acceptent, d'autres avaient déjà pris des engagements : « Désolé petit je peux pas, je l'ai déjà promis à quelqu'un d'autre !  » Et autant profiter de la présence d'une équipe de Ligue 1 pour aller gratter quelques photos avec des joueurs qu'on a l'habitude de voir le weekend à la télévision. Comme Jimmy Briand par exemple, le capitaine guingampais qui s'est prêté au jeu comme le reste de ses coéquipiers pendant de longues minutes avant de rentrer au vestiaire.

Bergerac Foot (CFA) - Lille (L1)

Le stade de Campréal, l'arène de Bergerac, n'est pas de taille à accueillir les Lillois. Alors pour disputer le premier huitième de finale de Coupe de France de l'histoire du club, les hommes de Fabien Pujol ont du déménager chez les voisins, à Libourne. Une heure de bus plus tard, le BPFC est passé de la Dordogne à la Gironde, et dans l'hôtel qui les accueille, les joueurs respectent à la lettre l'emploi du temps imposé par le staff. Dernière sieste avant de rejoindre le stade Jean-Antoine Moueix, dernière collation, dernière marche digestive. Le plan se déroule sans accrocs, tandis que le coach s'est isolé dans un coin sombre pour mater un énième montage vidéo. Dans le hall de l'hôtel, ses joueurs sont posés et rient ou discutent en apportant leurs bagages. Sur les écrans télés, les chaines d'info commentent les dernières aventures des candidats à la présidentielle, sans que grand monde n'y fasse attention.
« Regardez, c'est le vieux logo du club, avant qu'ils le refassent » frime cet homme qui se présente comme un ancien dirigeant du club. Sa voiture garée sur le parking d'un supermarché à deux pas du stade, il pointe du doigt l'écusson gravé sur son manteau, sur la poitrine, côté gauche. « C'était il y a cinq ans, quand mon fils y jouait. » Lui et sa bande débarquent tout droit de Monbazillac, juste au dessus de Bergerac, et ils ont sorti leur tenue de gala. Le chapeau jaune date d'il y a quelques années, « Quand le Tour de France est passé devant chez nous. » À l'époque, ce couple de vignerons et leurs amis y avaient vu un moyen de faire un peu de promo pour leur exploitation. Aujourd'hui, un ballon rouge et un ballon bleu -les couleurs du club- et le chapeau a droit à une deuxième vie. Avec une promesse clamée haut et fort, toujours sur le parking du supermarché : « On les sortira à chaque fois que Bergerac ira en huitième de finale de Coupe de France ! »
Coincés dans un coin de virage, les supporters lillois attendent leur heure. Du haut de leur cinquantaine de fans, ils savent qu'ils n'ont pas la force du nombre, mais ne doutent de rien. Certains ont même dépoussiéré leur maillot de Dimitri Payet cru 2011-2012, et le portent fièrement. « Avec ma femme, on a fait toute notre carrière comme fonctionnaires à la métropole lilloise  » démarre l'homme au drapeau, surveillé par Madame, « Mais on s'est installés ici, dans la région, pour notre retraite. Et puis notre fils habite à Bordeaux. » Forcément, pas question de rater la virée du LOSC à Libourne. Monsieur est motivé, mais sa dulcinée garde son sens des priorités : « On s'est garés à côté, et on a quand même caché le 59 sur notre plaque. » Quant au fiston, le Bordelais d'adoption, il aurait sans doute adoré être là, mais avait une bonne excuse : « Il est à Paris, en train d'enregistrer "Tout le monde veut prendre sa place" » se désole papa, « Il revenait ce soir. Mais je n'ai pas le droit de vous dire s'il a gagné. » Fin du suspense le 13 mars, lors de la diffusion de l'émission en question.
En 2010, une famille de Bergerac a voulu adopter un bébé renard après que sa mère se soit faite écraser par une voiture. Un joli geste, mais alors que la famille adoptive fait tout pour élever le renardeau, la justice fronce les sourcils. Pas légal, d'après les juges sans cœur en charge du dossier. La suite, c'est trois ans de procédure jusqu'à ce que les bons samaritains obtiennent enfin le fameux certificat les autorisant à garder la bête. Depuis, le renard et devenu la mascotte du club de football, alias « Zouzou » . Et juste avant d'entrer en piste pour enchainer les clappings et les tours de stade avec les pom pom girls, Zouzou se ressource sous les tribunes. Aussi discrètement que rapidement, il se permettra même de retirer son masque pour souffler un coup, mais aussi pour oser cette confession : « Pourquoi je suis un renard ? Je ne sais pas. Il y en a dans la région ? Je n'en sais rien, je ne suis pas du coin. »
La disposition de l'orchestre dans la tribune est un exercice précis, presque militaire. Les trompettes, les cuivres et les instruments à vent ? Derrière. Les tambours et le mégaphone ? Devant. Une stratégie plus scientifique qu'un choix entre un 4-4-2 et un 4-2-3-1, le tout géré d'une main de fer par Tom. Et le stadier a beau le présenter comme « le président de la tribune » , lui reste modeste : « Je suis seulement le vice-président du kop. On peut utiliser le terme de kapo, à la rigueur.  » Ce soir, Bergerac joue le plus gros match de sa saison, et les supporters doivent évidemment être à la hauteur. Tom sait qu'il pourra compter sur une tribune pleine, avec des soutiens parfois venus de loin. Ainsi, les amis du FC Doazit (village de 900 habitants à presque 200 kilomètres de Bergerac), pourtant battus par le BPFC en octobre dernier en Coupe de France, sont aux aussi là avec leurs tifos, prêts à applaudir Bergerac.
Écroulé dans sa moitié de terrain, Kamissoko se relève lentement. Son équipe est menée 1-0 depuis une vingtaine de minutes. La fin du match toque à la porte, l'arbitre vient d'annoncer cinq minutes de temps additionnel, et Bergerac vient de choper un corner. Le capitaine des Bleu traine sur la ligne médiane, piétine, hésite, puis finit par monter dans la surface, presque forcé. Et en un clin d'oeil, il coupe le corner au premier poteau et égalise. Le peuple de Bergerac peut exposer, mais un expert en fêtes gâchées rodait sur le terrain. Alors qu'il avait jusque là fait un match médiocre, Éder -oui, celui de l'Euro- s'offre un duel contre René Dolivet trois minutes après le coupe de tête de Kamissoko, et envoie Lille en quart de finale. Quatre lettres, un numéro 9, une silhouette d'1m90 de haut, des tresses, et un but en fin de match qui tue tout espoir. Le stade Jean-Antoine Moueix avait des faux airs de Stade de France.

Le Poiré-sur-Vie (DH) - Strasbourg (L2)

Avant le match, les bénévoles préparent la tente sous laquelle sera organisée la sauterie d'après-match, peu importe le résultat. À l'œuvre, tout un gang d'anciens joueurs du club, qui ont un jour porté le maillot du Poiré-sur-Vie. Henry, ancien carreleur à la retraite de 72 ans, était défenseur à l'époque mais a vécu ses plus beaux moments de football en tant que supporter. « En 2008, quand on est arrivés en 16es et qu'on a joué contre le PSG à la Beaujoire, c'était quelque chose. Et il y a deux ans, on a joué ici contre Auxerre en huitièmes, on a perdu aux tirs au but. » Comme souvent quand le club a quelque chose à fêter, c'est le traiteur du coin, Fleur de saveurs, qui est aux manettes. « Là, on nous a commandé un buffet pour un peu plus de deux cents personnes » , lâche la responsable en déchargeant sa camionnette. « Les joueurs aussi ont été invités, bien sûr. » À peine dix minutes après le coup de sifflet final, malgré la défaite, la tente est remplie. Même le président de Strasbourg est passé prendre un verre et prononcer un discours.
Aux abords du stade, la répartition des rôles est claire. La sécurité est assurée par les gros bras, pour la plupart des retraités en forme aux carrures d'armoires. Ludovic, lui, n'a pas réellement le gabarit requis. Alors, il s'occupera de la billetterie, comme il a l'habitude de le faire depuis des années : « Je travaille au conseil général de Vendée, et je m'arrange avec mon patron pour prendre ma demi-journée quand il y a un match en semaine comme aujourd'hui. » De l'autre côté du stade, à l'entrée Ouest, ses collègues gèrent tranquillement une foule qui s'épaissit à vue d'œil. « Le stade peut accueillir quatre mille cinq cents personnes. Pour l'instant, il nous reste quelques billets invendus, mais tout le monde n'est pas sorti du travail, ça va être plein tout à l'heure... » Comme prévu, les gens ont répondu à l'appel de la Coupe de France, et le match se jouera devant une assemblée massive et festive. Plus de place dans la tribune assise, ni dans les virages, ni même autour de la main courante qui encercle la pelouse. Le Poiré-sur-Vie n'avait plus vécu une telle soirée depuis quelque temps, « même lors des derbys contre Les Herbiers ! » , assène un vieux taulier du stade de L'Idonnière, et habitué des affrontements contre les voisins du VHF.
Avec le soutien de son mari Mme Le Luherne a remis les maillots du match à toute l'équipe. Mais à quelques heures du coup d'envoi, la patronne du PMU de la ville commence à angoisser. En effet, juste avant le match, elle va devoir remettre LE trophée, celui du Petit Poucet PMU à Jean-Yves Cougnoud, le président du club. « Ça va être où ? Sur la pelouse, devant la tribune ? Holala ! » Un peu plus loin, au comptoir, Vincent sourit en réglant sa bière. Lui ne sera pas au stade. Il sera l'un des seuls de la ville à sécher le match, et le revendique fièrement. « J'ai un problème avec les supporters de foot, confie-t-il. Ceux qui font 120 kilos, qui ne courent jamais et qui viennent s'asseoir en tribunes pour insulter l'arbitre, je ne peux pas. Chaque week-end, il y a cinquante personnes au stade ; là, c'est la Coupe de France, alors ils y seront tous, puis la semaine prochaine ça sera à nouveau désert. Même si Le Poiré-sur-Vie va en finale, je n'irai pas ! » Une théorie avec laquelle ce ronchon aura du mal à convaincre autour de lui. En ville, la plupart des commerçants ont prévu de fermer un peu plus tôt pour pouvoir filer au stade, le coup d'envoi étant prévu à 18 heures. « On avait même demandé à reporter le match d'une heure » , assure l'un des bénévoles.
Pour le match « le plus important de la saison » , Le Poiré-sur-Vie a vu les choses en grand. À la buvette, on s'est soigneusement préparé à servir quelques milliers de personnes, et on prévient crânement : « On a préparé plus de vingt fûts de bières ! Mais notre record, c'était pour la montée en National, on en avait descendu quarante-trois. » Juste à côté, la baraque à frites est elle aussi prête à être assaillie. « Pour un match de championnat, je prépare quarante kilos de frites » , calcule le chef, bénévole les soirs de match et gendarme en ville le reste de la semaine. « Là, j'en ai préparé cent soixante kilos, et j'ai commandé sept cent cinquante sandwichs !  » Rien de moins. Son partenaire, un agent EDF lui aussi bénévole quand il peut donner un coup de main, jubile : « Ça nous fait revivre les belles soirées de National.  » Le gros rush arrive à la mi-temps, et, évidemment, à la fin de la soirée. Même si les deux hommes lessivés baissent rapidement le rideau pour rejoindre leurs amis et profiter d’un verre mérité. « Il nous restait à peine cinq kilos de frites.  » Le compte était presque bon.
Jean-Yves Cougnoud a beau entretenir sa barbe blanche et sa dégaine de père Noël, avant que ses joueurs n'entrent sur la pelouse, c'est lui qui avait reçu un cadeau. « Le trophée ? C'est génial, ça met l'équipe en avant ! Il va aller dans la vitrine à trophées du club. » Industriel né au Poiré-sur-Vie, il a repris avec ses trois frères l'entreprise de leur père, spécialisée dans les logements modulaires et partenaire du club depuis les années 70. Jean-Yves profite à fond de l'une de ses plus belles soirées en tant que dirigeant. Il se souvient qu'il n'y a pas si longtemps, il devait prendre la difficile décision de faire redescendre son équipe en CFA – en amateurs, donc –, car le National et le monde professionnel coûtaient trop d'argent : « La raison l'a emportée sur la passion. On avait trop de contraintes, et pas assez de retours. » Deux heures plus tard, la défaite est là, mais Jean-Yves refuse de grimacer : « Il y a quatre divisions d'écart, on reste à notre place. » Avant de s'autoriser une dernière plaisanterie : « Mais maintenant que Strasbourg nous a éliminés, ils sont tranquilles et ils ont un boulevard vers le titre ! »
La sono crache certaines des dernières chansons à la mode, mais pas seulement. Entre deux couplets de Jul, le speaker fait des annonces en tout genre. Et quand il ne remercie pas un partenaire, il s'amuse à hausser ou baisser le son de la musique pour… terminer les phrases des chanteurs, voire improviser un petit beatbox ! S'il maitrise à ce point le (ré)chauffage de foule, c'est avant tout parce que Yannick est également DJ. « Mais mon nom de scène, c'est Gégé. Je bosse dans une boîte de La-Roche-sur-Yon, le Castel. Et depuis presque dix ans, les jours de match, je suis speaker au Poiré-sur-Vie. » Avec sa diction un peu saccadée, DJ Gégé La Légende – nom officiel – affirme avoir pour spécialité la musique afro. Et le montre en enchaînant les titres de zouk ou de rap. Et en plus d'ambiancer le stade avec sa playlist ou d'annoncer les différentes étapes du protocole en suivant méticuleusement la feuille de route minutée qui lui a été donnée, c'est lui qui s'occupe de hurler au micro la composition des équipes et les changements. Avec, forcément, un petit surnom pour ses chouchous. C'est ainsi que « le feu follet » laissera sa place à « la pile électrique » en fin de match, et que Yannick/Gégé regrettera que le numéro 10 du Poiré-sur-Vie n'ait pas réussi à marquer. « Il s'appelle Marc Paris, mais pour moi, c'est "Le magicien du stade de L'Idonnière", ou "David Copperfield". »


Istres - Marseille Consolat


« Qui a peur ? » La question est simple, mais Mathias Lozano n'attend évidemment aucune réponse. L'entraîneur d'Istres a beau scruter ses joueurs, aucun ne bronche et personne ne lèvera la main. Car dans le fond, quatre divisions d'écart, qu'est-ce que c'est ? Dans le cœur d'un petit poucet, pas grand chose. Surtout quand les adversaires marseillais du jour ont à peine 50km de trajet à faire pour venir jusqu'au stade Parsemain. Toujours lancé dans sa causerie d'avant-match, Lozano alpague ses défenseurs : « Ahmed, Khaled, vous vous sentez en concurrence avec leurs centraux ? À Istres, ils ne seraient pas titulaires ! »
Avant le match, la clientèle de Fred, le kiné du club, est variée. Certains ont besoin de vrais soins, beaucoup sont là uniquement par prudence, quitte à faire du zèle. D'autres ne veulent qu'un bandage et choisissent soigneusement la longueur de strap qu'ils veulent autour de leur cheville. Quant aux moins balèzes, ils s'allongent surtout pour se faire chambrer : « Ho, tu fais quoi là, tu te fais masser les os ? » À la mi-temps, la table de Fred sera à nouveau prise d'assaut, mais cette fois par de vrais blessés dont personne ne se moquera.
L'uniforme de la Croix-Rouge est ravissant, mais n'aide que très moyennement quand le vent souffle assez fort pour arracher le toit du stade. Solution pour se réchauffer, se planquer dans un abri au bord du terrain et se serrer les uns contre les autres, civière toujours prête à servir. Puis à un moment du match, les secouristes ont cru que leur tour de briller était arrivé. À cause d'un joueur resté effondré un peu trop longtemps, les gens au gilet orange se sont précipités sur le terrain, brancard à la main. Pour rien, si ce n'est pour s'échauffer un peu.
À la mi-temps, les planètes semblent alignées pour Istres. Un 0-0 au tableau d'affichage, une première mi-temps rude mais globalement bien maîtrisée, et un jeu appliqué qui respecte les consignes du coach. Face à des joueurs déjà entamés physiquement mais toujours concentrés, Mathias Lozano veut croire que le plus dur est fait : « On a joué contre le vent, on savait qu'on allait subir, passer 45 minutes dans notre camp. Maintenant, il y a déjà 60% du match qui est pratiquement conquis. Il en reste 40 ! »
La faute du gardien Jordan Gil est tout sauf évidente, mais l'homme au sifflet est formel et apporte le menu complet. Faute, pénalty et carton jaune contre le goal d'Istres. Entrée/plat/dessert, le tout à cinq minutes de la fin d'un match qui n'avait toujours pas décollé du 0-0. Une décision cruelle comme tout, vite balayée par Gil qui sort le pénalty, une seconde avant de repousser la deuxième frappe de l'attaquant marseillais qui avait suivi son ballon. Sur le banc, les Violets sont intenables, et dans son but, Jordan le minot peut jubiler. Istres est bon pour filer vers la prolongation.
Des tribunes clairsemées, vides par endroits, souvent peuplées de groupes qui s’agglutinent contre les barrières. Sans drapeaux, sans tifos, mais avec du bruit et des accents qui se répondent. Des supporters de Marseille Consolat difficiles à différencier de ceux des Violets, des fans d'Istres venus applaudir leur équipe habillés en tenue intégrale de l'OM. Des anciens qui ont connu les grandes années et la saison en Ligue 1, des encore plus vieux qui se souviennent d'un temps que plus personne ne peut connaître, et des jeunes qui ont à peine en mémoire Olivier Giroud avec le maillot d'Istres. Un joli casting était présent dans les travées du stade Parsemain.
Les projecteurs ne se trompent pas, et n'ont d'yeux que pour Grégory Sofikitis. Solide rempart pendant tout le match, l'arrière-gauche n'a pas loupé ses retrouvailles avec Marseille Consolat – avec qui il a joué trois saisons – en cadenassant son couloir et en passant son temps à se chamailler avec Niangbo Nassa. Mais surtout, quand Istres était mené 2-0 en prolongation, c'est lui qui est monté jusque dans la surface marseillaise pour marquer un but rageur et redonner espoir aux siens. Et au coup de sifflet final, pas question de pleurer dans sa barbe à rendre jaloux un Viking : « C'est triste, mais la Coupe, c'était du bonus. Le week-end prochain, c'est retour à notre vraie saison, et notre match de championnat. »
Durant 94 minutes, le salut des Violets a eu un nom : Jordan Gil. Serein quand il fallait boxer des tirs, impeccable quand il a dû capter des ballons aériens, impérial lorsqu'il a envoyé un double arrêt sur le pénalty de la 86e minute, le gardien de tout juste vingt ans avait sorti sa tenue de gala. Tout avait démarré par un échauffement compliqué, réalisé face à un mistral furieux. Entre trajectoires de balles improbables et relances quasi impossibles, Jordan Gil a compris avant même le coup d'envoi qu'il allait devoir lutter contre un ennemi ingérable.

Réactions (1)

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par Wagneau il y a 10 moiss
C'est Top ce format reportage, ça se lit avec une fluidité bienvenue. Merci