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  2. // Retraite de Steven Gerrard

Stevie Wonders

Début 2015, Steven Gerrard disputait ses derniers matchs avec Liverpool. So Foot était parti à Liverpool pour ressentir l'ambiance des derniers jours rouges de Stevie G.

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Entre 540 et 2 700 euros. Ce sont les prix auxquels se revendent les places pour la rencontre entre Liverpool et Crystal Palace, qui se déroule à Anfield le 16 mai 2015. Un record. « Moi, si on m’offre 500 ou 800 livres pour ma place, je la lâche direct ! J’ai une bonne paire de jumelles et, au pire, j’ai aussi la télé... » , assure Jed, fan de Liverpool alors qu’il commande une bière au Arkles, un pub aux alentours du stade des Reds. Si le marché noir s’emballe, ce n’est pas pour espérer voir Marouane Chamakh défier Mamadou Sakho. L’événement est ailleurs : lors de cette rencontre comptant pour la trente-septième journée de Premier League, Steven Gerrard disputera son dernier match à domicile sous les couleurs de son club de toujours. Une date fatidique aussi redoutée qu’attendue depuis le 2 janvier 2015, et l’annonce de Steven Gerrard sur le site officiel de Liverpool : « Liverpool a été une énorme partie de ma vie, et dire au revoir va être très difficile, mais j’ai le sentiment que c’est dans l’intérêt de toutes les personnes concernées, dont ma famille et le club.  » Oui, cette saison sera bien sa dernière frappée du « Liver bird » , cet oiseau mythique, symbole de la cité portuaire, à mi-chemin entre l’aigle et le cormoran. Il s’agit, bien sûr, de « la décision la plus difficile de toute (sa) vie  » . Et pas la plus simple à accepter pour ses supporters : Gerrard ne part pas à la retraite, il part ailleurs.


De l’autre côté de l’Atlantique, où il s’est fait tamponner la fameuse « green card » , le sésame qui donne accès au territoire de l’Oncle Sam. « J’avais beaucoup d’offres, ici, en Europe, en Asie et en Amérique. Quand j’ai décidé que c’était le bon moment de quitter Liverpool, je savais que je ne signerais nulle part en Angleterre ou en Europe, détaille-t-il dans le Liverpool Echo quelques jours après ses déclarations en forme de séisme. Si j’avais voulu continuer à jouer en Europe dans un grand club avec un grand coach, je serais resté ici. Ce qui m’attire aux États-Unis, c’est un mode de vie différent, une autre culture, pour ma famille et moi. » Le 22 juin 2015 donc, les Gerrard ont ainsi changé d’accent et quitté ce vaste nuage gris qu’est le ciel de la Mersey. Goodbye Liverpool, et welcome to Los Angeles. Ou « LA-LA Land! » , comme lui avait lancé Kobe Bryant, dans une vidéo publiée sur le site des Galaxy, le nouveau club de « Stevie G » . Le basketteur, star des Lakers, s’était déjà chargé du comité d’accueil : « Je suis fan de toi depuis très longtemps, de ta polyvalence, de ton agressivité et de ton leadership. Donc bienvenue à Los Angeles, amuse-toi et n’oublie pas de botter quelques culs ! » Un truc que Gerrard sait faire. Déménager, en revanche, c’est moins sa tasse de thé. À trente-cinq ans passés, son parcours l’a toujours ramené chez lui, à Liverpool. Là où tout a commencé. Et là où tout était censé s’arrêter.

Tout le monde doit partir un jour, non ?


Accroché au zinc du Kop Bar, ce pub tout en poussière et bois moisi qui jouxte le QG des supporters de Liverpool, Tim et son crâne en peau de fesses pensent avoir trouvé la parade pour retenir leur idole : « Si je le chope et que je lui fais une clé de bras, je peux vous assurer qu’il ne partira pas bien loin ! » Certes, Tim puise l’inspiration dans des fonds de pinte, mais sa solution, pour le moins radicale, témoigne de la résignation qui règne à Liverpool, où la nouvelle est tombée comme une Jägerbomb dans une Carlsberg. Elle en a foutu partout, avant de soûler tout le monde. Au Arkles, l’autre abreuvoir emblématique de la Red Army, ce mélodrame occupe une bonne partie des débats de comptoir : « Bien sûr qu’on est triste ! Mais tout le monde doit partir un jour, non ?  » Vrai.


Sauf qu’avec Gerrard, les choses auraient pu, dû se passer autrement. « Il y a deux ou trois ans, il m’avait dit qu’il n’était pas hostile à l’idée de terminer sa carrière ailleurs, confesse Gérard Houllier, l’ancien manager français des Reds, que Steven Gerrard présente comme son père spirituel depuis ses débuts en 1998. Je ne suis pas étonné qu’il parte, mais plus que le club n’ait pas tout fait pour le garder. Un peu comme le rôle qu’ils ont donné à Kenny Dalglish. Qu’ils disent : on est conscients que le meilleur de Steven Gerrard est passé, mais on prend quand même ce qu’il peut encore apporter. Déjà, parce que je pense qu’il en a encore un petit peu dans les jambes. Ensuite, parce que c’est important pour les jeunes d’avoir un type comme ça dans le vestiaire. J’ai été vraiment surpris de voir que Liverpool ne lui proposait pas, d’une manière ou d’une autre, une forme de contrat qui puisse l’amener à faire quelque chose après. » Damien Comolli, directeur sportif du club d’octobre 2010 à avril 2012, assure d’ailleurs que Gerrard avait signé un contrat de reconversion en même temps que sa prolongation en tant que joueur, à l’été 2011 : « C’était un rôle d’ambassadeur, que lui voulait, que nous voulions aussi, et qu’il a tout de suite accepté. Même si je savais que ce n’était sans doute pas le dernier contrat qu’il signerait avec Liverpool, dans ma tête, à ce moment-là, il était clair qu’il désirait rester et finir au club. » La route était tracée. Alors, qu’est-ce qui a pu dévier la trajectoire de Gerrard dans la dernière ligne droite de sa carrière ?

« Profitez-en tant que vous pouvez... »


Le 27 avril 2014, Liverpool reçoit Chelsea à Anfield. Un choc, un vrai. « Pool » s’incline 2-0 face aux Blues de José Mourinho et abandonne tout espoir de titre national. Un trophée après lequel courent les Reds depuis 1990. Le seul qui manque au palmarès de Gerrard. Et qu’il a directement contribué à laisser filer. Sur une passe anodine de Mamadou Sakho, le capitaine des Reds loupe complètement son contrôle, glisse sur la reprise d’appui et voit Demba Ba filer droit au but. Une boulette qui régale les réseaux sociaux et les supporters adverses, mais qui lui plombe surtout le moral. « Ça lui a fait énormément de mal parce qu’il a tout de suite compris qu’il venait de laisser passer sa plus belle chance de gagner le championnat. J’ai gagné huit titres en onze ans à Liverpool, donc je sais ce qu’il lui a manqué... » , compatit Phil Neal, ancien arrière latéral des Reds entre 1974 et 1985, qui a connu la plus belle équipe de l’histoire du club et peut se targuer d’un palmarès long comme Anfield Road. Il poursuit : « Avec le départ de Suárez dans la foulée, Steven a dû se demander : est-ce qu’on est assez armés pour la suite ? » Les débuts chaotiques de l’équipe l’été dernier, pour la nouvelle saison, lui donnent un début de réponse. Paul Joyce, biographe et ami intime du numéro 8 des Reds, abonde dans ce sens : « La perte du titre a été très difficile à surpasser, et puis il y a eu la Coupe du monde qui ne s’est pas bien déroulée non plus. Ce qui fait deux grosses déceptions à encaisser en quelques mois. Peut-être aussi que la manière dont a commencé la saison lui a mis plus de pression, pour qu’il porte encore l’équipe sur ses épaules. Et au bout de dix-huit ans, cela peut finir par vous user. »


Pour ne rien arranger, ses relations avec l’entraîneur Brendan Rodgers se dégraderaient sérieusement. Le technicien verrait d’un mauvais œil l’impact de Steven dans le vestiaire. Rodgers veut du sang neuf, des jeunes et se sentir seul maître à bord. Pourtant, tout avait plutôt bien commencé : « Il faut se rappeler que lorsque Rodgers a été nommé entraîneur, Steven a écourté ses vacances au Portugal pour l’accueillir à Melwood. Pour écouter son projet, sa vision à long terme. Il a même dit en interview qu’il aurait voulu travailler avec Brendan Rodgers à vingt-trois ans plutôt qu’à trente-trois. Ils ont une relation proche, à ce que je sais. Je crois qu’ils se parlent beaucoup. » Suffisamment en tout cas pour entamer une partie de chaises musicales à Formby, une banlieue chic et sage de Liverpool. Résident du coin, Steven Gerrard a quitté son imposante demeure pour emménager temporairement dans l’ancienne baraque de Sterling qui, lui, s’est fait expulser après l’avoir ravagée à plusieurs reprises.


Et qui a remplacé Stevie G ? Le facteur vend la mèche : le nouveau maître des lieux se nomme Brendan Rodgers. Un arrangement qui illustre la relation amour-haine entre les deux hommes. « J’étais à Bâle, pour le premier match de Ligue des champions cette année, se remémore Paul Joyce. Il restait quatre-vingt-treize jours avant que Steven devienne un joueur libre et je me souviens avoir posé une question à Rodgers d'une éventuelle prolongation. Le message global était : "Profitez-en tant que vous pouvez, car il ne sera peut-être plus là après." C’était en septembre, hein, pas le 1er janvier, et on pouvait déjà deviner en pointillé que cette saison serait sa dernière. »

Le SMS à son agent et la relance de Sakho


Sous les ordres de Rodgers, le Steven Gerrard briseur de lignes, meneur de jeu offensif et buteur décisif se mue en sentinelle. En quaterback, pour ainsi dire. Chargé de distiller le jeu, en position reculée devant sa défense, il ne marque plus que sur coup franc ou penalty. « Ce n’est pas tellement qu’il n’a plus les capacités d’être ce joueur box-to-box, parce que je pense qu’il les a encore, mais c’est vrai que Rodgers a un peu modifié son positionnement en fonction de son système de jeu, confirme Jacques Crevoisier, l’ancien adjoint d’Houllier. Il est dans un registre bien différent de celui qui était le sien avant, où il courait beaucoup plus. Sûrement parce que la défense n’est pas capable de relancer correctement, à commencer par Sakho, pour être clair ! Donc il le laisse souvent au niveau des deux défenseurs centraux pour être la rampe de lancement, l’organisateur sur une base arrière très reculée. » Un positionnement qui ne convainc pas les piliers du Arkles. Notamment Jed, dont les yeux cachés derrière des lunettes à double foyer restent imperméables : « Mais ça ne sert à rien de le faire jouer 6 ! Même Lucas est meilleur que lui à ce poste... Il doit jouer en 10, car c’est notre seul milieu qui sait marquer des buts. Marquer, c’est un don. Tu l’as ou tu ne l’as pas. Henderson, je l’adore, mais à deux mètres des cages, il tire à côté !  »


Très mal engagé en Ligue des champions en novembre 2014, Liverpool se déplace à Bernabéu, l’antre du Real Madrid. Le manager nord-irlandais surprend son monde et laisse Stevie sur le banc. Un coup de force ? « Je pense que c’était une grosse décision de sa part, analyse Paul Joyce. En tout cas, elle a beaucoup fait parler à l’époque. Steven avait travaillé si dur pour rejouer la Ligue des champions et de grands matchs comme celui-là... En privé, je suis sûr que cela l’a blessé, mais il n’a jamais montré de ressentiment par rapport à cette décision, il a fait avec. » D’une manière générale, Steven Gerrard prend pas mal sur lui ces derniers mois. Au sortir du Mondial brésilien, dès son retour de vacances, ses dirigeants lui signifient pourtant leur volonté de le prolonger. Des promesses plus que des actes. Pendant près de trois mois, le smartphone de son agent reste muet. Crevoisier : «  Vous n’attendez pas le dernier moment pour faire une proposition à votre capitaine. Surtout, si vous mettez le pognon sur la table, le mec reste ! S’ils ne l’ont pas gardé, c’est parce qu’ils n’en ont pas voulu, c’est aussi simple que ça ! »

À ceci près que le pognon est en partie arrivé... Selon les sources, le club lui aurait proposé une base estimée entre 40 % et 50 % de son salaire actuel – Gerrard émarge à près de dix millions d’euros par an – plus des bonus liés à ses performances. Pas déshonorant pour un joueur de trente-quatre ans, mais un affront pour Stevie G. Le milieu de terrain aurait ainsi demandé à son agent de gérer cette contrariété via un texto laconique : « On peut régler ça rapidement, genre en un quart d’heure ? J’ai autre chose à foutre ! » La rumeur voudrait qu’à ce moment-là, Steven Gerrard avait peut-être déjà en tête la Californie et les 7,2 millions d’euros sur dix-huit mois – sans compter les primes et les droits à l’image – que lui proposait le Los Angeles Galaxy. Ce rendez-vous manqué avec son club de cœur l’aurait alors convaincu de faire le grand saut.

Des pilules de paracétamol comme des Smarties


« Au-delà̀ de l’aspect financier, il avait aussi rappelé en début de saison qu’il ne voulait pas que sa carrière à Liverpool s’essouffle. À l’époque, personne n’a vraiment fait attention à cela, mais je pense que c’est une des clés de sa décision, situe Paul Joyce. Il ne voulait pas user de son statut pour faire la saison de trop et se retrouver dans un cas de figure où les gens auraient pu dire : "Oh, qu’est-ce que tu fais encore là ?" En partant maintenant, ils se demandent pourquoi il s’en va. Ils tiennent à le voir rester et je pense que pour quelqu’un qui a été au club depuis l’âge de huit ans, c’est la meilleure façon de partir. » Et Gerrard aime l’excellence. Il fait partie de ces hommes qui ne se contentent pas du travail bien fait. Seul l’exceptionnel lui importe, rien d’autre. Aucun match n’est amical. « Ce n’est pas un problème de fierté, corrige Gérard Houllier. Mais plus d’expression de lui-même. Steven, c’est un anxieux, Juninho était un peu comme ça aussi. C’est un perfectionniste qui se remet constamment en cause. Ce n’est pas quelqu’un qui est bardé de certitudes et de confiance en lui-même. Il peut être parfois absorbé par une forme de doute passager, parce qu’il vit dans une forme d’insécurité à l’intérieur. Il a toujours peur de ne pas être bon, de ne pas donner ce qu’on attend de lui. "Not to deliver", comme on dit là-bas. J’en ai connu des joueurs comme ça, ils sont parfois broyés par une espèce de sentiment de "je ne vais pas y arriver, je ne vais pas être à la hauteur" ou "peut-être que c’est fini", etc. Ça crée des doutes chez eux. Mais vous comprenez vite qu’une fois qu’ils sont sur le terrain, wow ! Ça y est, c’est parti ! En fait, Steven, il somatise. Et c’est sûr que ça doit rejaillir sur sa vie privée d’avoir des sautes d’humeur, ou plutôt des pics d’anxiété... » Et le mot est faible...


Juillet 2005, Gerrard vient de triompher de l'AC Milan au terme de la finale la plus folle de l’histoire de la Ligue des champions. Les Blues de Chelsea s’engouffrent dans la brèche et lui proposent de venir gagner d’autres titres à Stamford Bridge. Il hésite, accepte et suggère à son agent de prévenir ses dirigeants. Une demande de transfert en forme de bombe à retardement est transmise au board de Liverpool. Les fuites dans la presse ne tardent pas. Accusé de traîtrise envers son club de toujours, l’enfant chéri reste reclus chez lui, paniqué face à cette image d’une bande d’idiots qui brûlent son maillot en direct sur Sky. Il se confie dans son autobiographie : « Je me suis écroulé. Une crise d’angoisse, un bordel complet. Une force traversait mon corps, éteignant la lumière, me refermant sur moi-même, me plongeant dans les ténèbres. Je mangeais des pilules de paracétamol comme des Smarties... » Paul Joyce ajoute que « la veille de son départ, Steven a appelé le médecin du club pour qu’il vienne chez lui en urgence. Il faisait une crise d’angoisse par rapport à ce qu’il s’apprêtait à faire » .


Faiblard, le capitaine déchu vacille, au point de devoir respirer dans un sac en papier pour se calmer. Après avoir pleuré un bon coup, il convoque son père et son frère pour faire le point. Paul Gerrard et Paul junior tentent de le raisonner. Avec succès. «  Ils m’ont dit : "Steven, ne t’en va pas, ne tourne pas les talons, ne quitte pas le club que tu aimes." J’avais peur de laisser ce que j’avais à Liverpool. Je ne pouvais pas couper avec mes racines  » , confesse-t-il, sans gêne. « Il est lié au club par le sang. Son histoire personnelle est associée à celle de Liverpool, enfonce Mauricio Pellegrino, aujourd’hui entraîneur du Deportivo Alavés, et ancien défenseur et adjoint de Benítez à Liverpool. Il faut savoir que l’un de ses cousins est mort dans le drame d'Hillsborough. Pour lui, rester au club, c’était aussi un devoir de mémoire envers lui. » Côté cour, l’aboyeur des Reds serait donc à l’opposé de l’image qu’il projette en tant que joueur. Un gars du cru, timide, parfois perturbé, qui s’ouvre uniquement «  lorsqu’il est en pays de connaissance  » , comme le formule si bien Gérard Houllier. Dans le cas de Steven, ce territoire se limite à un rayon de trente bornes autour de chez lui. Et tant pis s’il tourne en rond.

De Phil Collins à Mel C des Spice Girls


« Tout le monde a de bons et de mauvais jours, mais, croyez-le ou non, il en a plus que la majorité. » Paul McGrattan connaît bien Steven. Pour cause, les deux ont grandi ensemble à Huyton, banlieue crade de Liverpool. Au point que l’un considère l’autre comme faisant « virtuellement partie de la famille  » . Paul va jusqu’à se présenter comme une « babysitter » : « Disons que je fais en sorte qu’il ne s’ennuie pas. Steven a besoin qu’on fasse tout pour lui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine. En fait, je crois que je dirige sa vie. » Tellement inséparable que « Gratty » fait partie des six potes de Gerrard qui passent à tabac, en 2009, le DJ d’un bar qui refuse de passer du Phil Collins. Située à une dizaine de kilomètres à l’est du centre-ville de Liverpool, Huyton a également forgé Mel C des Spice Girls et l’inénarrable Joey Barton, autre fin comique qui préfère indiquer les endroits où il ne faut pas aller « si l’on veut rester en vie ! » C’est là, au fond de l’Ironside Road, une impasse fermée par un mur de briques rouges sur lequel pend un vieux drapeau de l’Angleterre en lambeaux, que se trouve la petite maison où a grandi la légende locale. Un quartier où vit encore sa famille, ainsi que la plupart de ses amis d’enfance. Quelques miles plus loin, à Whiston, se dresse un panneau « Welcome to Whiston Juniors » . Un haut lieu de pèlerinage, puisqu’il s’agit du pré où Stevie a fait ses gammes. Un terrain vague, surplombé par le siège du club, une modeste cabane en tôle sur laquelle des amoureux s’amusent à graver leurs noms dans des cœurs.


De loin, on dirait un container. Apparemment, le Whiston Juniors Club n’a pas suivi la même trajectoire que son poulain. Pourtant, Harry Warburton, le fondateur du club qui assurait le transport du prodige des terrains jusqu’au domicile familial, n’a pas oublié ce que le Liverpool FC lui doit : « Vers six ou sept ans, il est allé passer des tests pour intégrer l’Academy, mais ils ne le trouvaient pas assez bon et l’ont renvoyé chez lui. J’y suis alors allé moi-même pour leur dire qu’ils venaient de laisser partir le meilleur joueur du pays. » Rien que ça. Quelques mois plus tard, les Reds corrigent le tir et rachètent sa licence pour une livre symbolique. La pépite de Whiston ne reviendra qu’une seule fois, à l’occasion d’une journée portes ouvertes.


Dans une zone de la ville historiquement peuplée de supporters d’Everton qui arborent des tatouages des Toffees, la seule trace probante d’une présence plus actuelle de Steven se trouve en face du domicile d’Harry. Au Gerrard’s Barber’s qui, comme son nom ne l’indique pas, n’appartient pas à Steven Gerrard. Mais presque : la sympathique gérante Joan n’est autre que la tante du joueur, et sur le mur de sa boutique, trois photos montrent son neveu, tout sourire, en train de raser des mecs avec une tondeuse. « Depuis qu’il a annoncé son départ, tout le monde s’y prépare, mais une chose est sûre, ce sera un jour bizarre, vraiment triste pour Liverpool, concède la patronne. Il y aura beaucoup de larmes chez les fans, mais aussi pour nous, dans sa famille. Parce qu’on est habitués à le voir, parce qu’il nous manquera... Mais je ne veux pas en dire plus, loyauté familiale ! »

Ses habitudes au Costa Coffee


Depuis qu’il a quitté Huyton pour des quartiers plus bourgeois et qu’il s’est trouvé une WAG en la personne d’Alex Curran, Gerrard s’applique à verrouiller ses proches. Une règle de base pour se protéger des tabloïds. À Formby, charmante petite bourgade fleurie peuplée de 25 000 âmes, il vit en quasi-autarcie au milieu de ses coéquipiers. Surtout depuis que madame multiplie les allers-retours vers Los Angeles pour y dénicher leur futur nid. Le micro centre-ville, deux rues perpendiculaires et un rond-point pompeusement appelés The Village, propose tout ce dont Gerrard a besoin pour alimenter sa sacro-sainte routine. Un Costa Coffee, où Beth et ses cheveux roses lui servent le même capuccino très faible en caféine qu’il boit tous les matins sur le chemin de l’entraînement, en précisant que « lorsqu’il passe sa commande, c’est un peu comme parler à un robinet » . Un magasin de bricolage où il peut s’offrir de fabuleux nains de jardin. Un salon de coiffure où sa chère et tendre taille la bavette avec Mme Lambert. Un bookshop où le libraire assure que « ce n’est pas un grand lecteur » . Et un magasin de vélo haut de gamme nommé Pedal Power où « Mario Balotelli est entré parce qu’il cherchait des balles de ping-pong » . Chacun ici y va de sa petite anecdote sur celui qu’ils considèrent comme l’un des leurs. « C’est un mec normal, très discret, qui ne parle pas beaucoup. Un monsieur Tout-le-Monde en fait, qui fait la queue et attend son tour comme n’importe qui. Même si ça va faire bizarre de ne plus le voir, pour nous, commerçants, c’est un habitant de Formby comme les autres  » , confie l’homme qui tient le hachoir du Bough Butcher, habitué à voir passer la star en famille.


Côté loisirs, Steven tape quelques balles dans l’un des deux golfs qui bordent la ville. Mais son péché mignon reste le pub The Grapes, où travaille Kayan, la jolie métisse qui met de l’amour dans ses pintes. « Il se fout là, sur la banquette. Il envoie ses potes commander pour lui et ne boit que de la bière. J’aimerais bien vous dire que c’est un gros fêtard qui s’envoie des shots avant de balancer des fléchettes partout dans le bar, mais non. Il est toujours très calme, boit peu, s’assoit toujours au même endroit et ne se lève que pour partir. » On parle d’un établissement qui propose un karaoké, trois bandits manchots et une équipe professionnelle de fléchettes. Le même café, la même librairie, la même place au pub, la même bière... Et si son film préféré était Un jour sans fin ? Paul Joyce décrypte : « Il a conduit sur la même route, en passant les mêmes grilles, tous les jours depuis qu’il a seize ans. Avant ça, c’était son père qui l’emmenait, donc ça fait une vingtaine d’années qu’il ne connaît rien d’autre. Il y a forcément des choses qui vont lui manquer. » N’empêche que la routine est sans doute plus facile à apprécier sous le soleil de Venice Beach...

Sa tête partout


« Attendez, il n’est pas encore parti, hein ! Il nous reste encore toute la fin de saison pour profiter de lui, et je pense qu’on ferait mieux de célébrer sa carrière plutôt que de se lamenter sur la façon dont elle se termine ou sur sa future destination. Enfin, de qui parle-t-on là ? De l’un des meilleurs joueurs de l’histoire de Liverpool ! Je suis le club depuis six décennies et je le place directement tout en haut » , s’enflamme Brian Barwick, directeur général de la Fédération anglaise de football (la FA) de 2005 à 2008. Gerrard le Rouge, c’est dix-sept ans d’une vie, dont onze de capitanat, plus de 180 buts inscrits un peu partout dans le royaume ou sur le continent, et une grosse pincée de Gérard Houllier : « Quand ils ont gagné la Ligue des champions à Istanbul, je suis descendu dans le vestiaire et ça reste un moment énorme de ma vie ! Tout le monde fait la fête, alors je reste un peu en retrait jusqu’au moment où Carragher me voit. Un par un, ils viennent tous m’embrasser en me disant : "Boss, it’s your team !" Et Steven rajoute que si on n’avait pas gagné la Coupe de l’UEFA (en 2001, ndlr) ensemble, ils n’auraient jamais acquis cette confiance. Il me dit des mots vachement forts, du coup je lui demande si c’est le plus beau moment de sa vie, et il me répond : "Non coach, le plus beau jour de ma vie c’est lorsque vous m’avez donné le brassard." »


En attendant de confier définitivement son précieux à Jordan Henderson, l’actuel vice-capitaine qui a la lourde tâche de lui succéder, Steven continue de rapporter quelques points et pas mal d’argent à son club. Dans la boutique officielle, sa tête est partout. Sur la devanture, comme dans les rayons où, depuis la sinistre nouvelle, son numéro 8 se floque à tour de bras. Et ce, malgré l’image un poil contrastée qu’il laisse derrière lui...

Pour toi, c’est Monsieur Gerrard


Paul Adams, son associé en affaires, avec qui il détient un premier restaurant à Southport et prévoit d’en ouvrir un autre à Liverpool, décrit « une personne incroyablement généreuse. Et je ne parle pas seulement de générosité financière via sa fondation. Je me souviens qu’on marchait dans la rue quand un type, qui avait visiblement bu un coup de trop, se rue vers lui en pleurant : "Stevie, Stevie !" Je le repousse pendant qu’on change de trottoir quand Steven me dit : "Non, c’est bon, tout va bien Paul", et se met tranquillement à discuter avec ce type pour le calmer. » Ceci dit, Steven Gerrard ne manquera pas à tout le monde. C’est le cas de Tony, un ancien steward d’Anfield, qui garde la dent dure contre le skipper : « Je ne vais pas le regretter ! C’est un enfoiré ! Une fois, je l’ai salué en disant juste : "Hey Stevie !", et lui m’a répondu : "Pour toi, c’est Monsieur Gerrard !" »


Enfin, il y en a d’autres que ce départ n’empêchera pas de dormir, bien au contraire. « On s’en fout, on est bleus ! » , clament les supporters d’Everton. Pour eux, Steven Gerrard restera ce joueur qui leur collait but sur but avant d’aller les célébrer en mettant ses mains derrière les oreilles. « Il vivait les derbys d’une manière particulière. La semaine avant le match, il y avait chez lui une intensité toute spéciale. Tout le monde était impliqué, mais lui était possédé. On avait l’impression qu’il en faisait une histoire personnelle » , se marre l’Argentin Emiliano Insúa, aujourd’hui au Rayo Vallecano.


Et si la suite de l’histoire de Gerrard s’écrit ailleurs, certains, comme Phil Neal, imaginent déjà son retour triomphal au pays. Dans un tout autre costume : « Il a décidé de partir pour les USA, donc laissons-le profiter de ces deux-trois prochaines années, souhaitons lui le meilleur et de revenir plus tard dans la structure du club pour enfin y gagner le titre.  » Un de ces jours, les Reds lui érigeront sans doute une statue pour tenir compagnie à celle de Bill Shankly à l’entrée du stade. John, ouvrier sur le chantier d’agrandissement d’Anfield, mais supporter toffee jusqu’au bout de ses ongles sales, y a déjà pensé : « Au pire, je coulerai un bronze dans le ciment que j’appellerai Steven Gerrard, ça laissera un souvenir de lui...  » Un poil moins glamour que les empreintes sur Hollywood Boulevard, c’est sûr.


  • Article initialement publié dans le SOFOOT #124, mars 2015

    Par Paul Piquard et Paul Bemer, à Liverpool TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR PB ET PP, SAUF CEUX DE MAURICIO PELLEGRINO ET EMILIANO INSUA, PAR AQUILES FURLONE ET STEVEN GERRARD ISSUS DE GERRARD : MY AUTOBIOGRAPHY ET PAUL MCGRATTAN TIRÉS DU DAILY MAIL
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