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  1. // Foot & Justice
  2. // Procès Yann Lorence

Six ans et cinq jours

Le procès des deux ultras parisiens d’Auteuil, accusés d’avoir donné des coups mortels à Yann Lorence, supporter de Boulogne et surnommé « Nounours » par ses amis, s'est refermé hier soir. Dans une atmosphère très tendue, où les tacles entre les parties étaient nombreux, la cour a finalement rendu son verdict mercredi soir. Laissant un goût amer à la famille de la victime.

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« J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Des coups de pied et coups de poings venant de partout m’ont été portés, j’ai essayé au maximum de me protéger, mais ce lynchage a été long et extrêmement violent. » En allant chercher sa convocation comme témoin au Palais de justice de Paris, Marouane, supporter parisien de la tribune Auteuil, ne s’attendait pas à être accueilli par une trentaine de mecs de Boulogne. C’est pourtant ce qu’il s’est passé jeudi matin et c’est pour cela que Marouane ne s’est pas présenté à la barre lundi, craignant pour son intégrité physique. Si les policiers sont rapidement intervenus, cet épisode, en guise d’ouverture du procès, montre bien qu’on met les pieds dans une affaire où l’on ne va pas forcément parler fair-play et beauté du sport.

Tension et incompréhension


Dans le box des accusés, deux hommes : Jérémi Banh et Romain Lafon, tous deux encartés au sein du virage Auteuil au moment des faits. « C’était un papa poule. » C’est comme ça que l’ex-compagne de Jérémi Banh le décrit. Interrogé jeudi après-midi par le président de la cour et son léger accent du Sud, l’accusé reconnaît avoir découvert l’ambiance du Parc des Princes en 1993. Même s’il ne s’est abonné que tardivement en 2007, à cause de son rôle de père de famille : « Un jour, j’allais au stade, un jour, j’allais à Disneyland. » À partir de là, suivre le PSG devient « comme une drogue » pour lui. Une drogue tellement forte qu’il oublie, à l’été 2016, qu’il lui est interdit de s’approcher du Parc et se pointe à la présentation d’Unai Emery et d’Hatem Ben Arfa. « Dans l’euphorie, j’y vais. Je suis là en pacificateur, j’y vais comme ultra. Je n’avais pas de mauvaises intentions  » , assure-t-il. Ancien membre des apprentis orphelins d’Auteuil puis des Authentiks, Jérémi voulait avant tout soutenir la bande à Kombouaré. « J’allais au stade pour festoyer, encourager mon équipe. Nous à Auteuil, on vient pour chanter et supporter, contrairement à eux [Boulogne], qui venaient pour la bagarre  » , poursuit-il. Maryvonne Caillibotte, l’avocate générale, fronce les sourcils. Visiblement pas fan de foot, ce concept de supporter a l’air un peu de la dépasser.

Mais elle n’est pas la seule. L’air totalement perdu, la mère de l’accusé se présente face à la cour. Avec une toute petite voix, elle répond aux premières questions posées selon la procédure. Vient alors le moment fatidique du « Connaissez-vous l'un des accusés avant les faits qui leur sont reprochés ? » Embêté de voir la mère répondre « non » , le président est bien obligé de lui faire remarquer « Mais c’est votre fils, Jérémi... » Une fois la mémoire revenue, elle parle d’un « enfant ordinaire » , tandis que sa compagne enceinte évoque « quelqu’un de droit et d’honnête, de gentil, qui travaille beaucoup » , tout en rejetant l’idée d’un homme belliqueux, après que le président lui a expliqué le sens de ce mot.

Ces témoignages étaient finalement bien calmes comparés à la tempête qui agite soudain l’audience. La défense voudrait montrer une vidéo des bagarres qui est sur une clé USB, mais l’avocate générale ne veut rien savoir. « Ne vous laissez pas dicter ce que vous devez faire Monsieur le président » , balance-t-elle, assurant que la clé USB en question est un document extérieur, qui ne fait pas partie de la procédure. « Mais c’est qui celle-là ? » , peste Jacqueline Lafont, avocate de Romain Lafon, l'autre accusé présent dans le box. Toute une histoire pour une vidéo qui est sur Youtube donc. Ou plutôt « Youtoube » , comme tout le monde le dit dans la salle. Une fois le calme revenu, Pascal, membre des renseignements généraux, peut commenter les premières images à disposition. Avec un style chasse et pêche dans un premier temps, parlant d’individus qui convergent « comme des fourmis » et qui s’écartent « comme des moineaux » , tout en rappelant que la caméra qui aurait été la plus utile ce soir-là ne fonctionnait évidemment pas. Manque de pot.

« Ce n’est pas moi qui l’ai fini »


« Ce jour-là, c’était une guerrilla totale » , reconnaît Jérémi Banh. C’était surtout un grand bazar, rendant l’enquête « très difficile » , comme l’indique Pascal. « À partir des clichés qu’on avait de l’agression, on a recherché les tenues un peu particulières et on a comparé avec toutes les photos des tribunes du Parc ce soir-là » , indique le membre des RG. Au bout de cet immense Où est Charlie, on retrouve alors Jérémi Banh, qui reconnaît être présent sur les lieux de l’agression, grâce à son blouson avec deux bandes fluorescentes sur les épaules. Puis viennent les photos du lieu de l’agression. Une marre de sang s’étale sur le bord du trottoir. Si les supporters étaient en mode Fight Club ce 28 février, le temps de quelques secondes, les gars d’Auteuil ont préféré se la jouer American History X. Les premières vidéos sont peu intéressantes. « Ça part dans tous les sens effectivement. Ce sont des scènes qui sont quand même d’une rare violence » , commente le président, sur une vidéo où l’on voit un feu multicolore se faire martyriser par les supporters. Mais vient la vidéo la plus importante, celle proposée par la défense et publiée sur Youtube. Pendant que les images défilent, la partie civile rappelle les lieux. « C’est donc à la partie civile de faire l’explication de la défense ? » , tacle Maryvonne Caillibotte. Pendant ce temps, le président s’interroge : « Mais comment ils arrivent à se reconnaître ? Ça me dépasse. » De son côté, la défense semble très excitée. « Je laisse la parole à la défense qui piaffe d’impatience » , souffle alors l’avocate générale à la fin de ses questions. « La défense ne piaffe pas ! » s'emporte immédiatement Vincent Nioré, l’avocat de Jérémi Banh, qui s’embrouille même avec le président. « Écoutez, vous posez trop de fois la même question, c’est bon, on a compris, on peut passer à autre chose » , s’impatiente ce dernier. Martin Méchin, l'un des deux avocats de Romain Lafon, prend ensuite la parole, mais pour une question qui a déjà été posée. « Personne ne s’écoute dans cette pièce » , déplore à nouveau l’avocate générale. « Excusez-moi, dans le feu de l’action, il y a des choses qui m’échappent » , rétorque l’avocat de la défense.

Si M. Banh est visible sur la vidéo, l’histoire de M. Lafon est racontée par des policiers anonymes entendus par visio-conférence, puis par les trois témoins policiers, venus témoigner lundi après-midi. Tous reconnaissent que Romain Lafon était bien connu de leurs services et était une sorte de leader chez les supporters. S’il s’agit d’un supporter « assez belliqueux et vindicatif » , le premier témoin assure de sa voix d’alien trafiquée que « Romain Lafon demandait aux gens de se calmer, vingt minutes avant l’agression. C’est quelqu’un de très provocateur et je n’explique pas cette attitude d’apaisement, contrairement à son caractère. » Sa réaction lors de la suspension de la séance ne viendra pas dire le contraire. « L’avocate générale, faut qu’elle arrête de me regarder avec un air bizarre parce que ça ne va pas le faire » , s’insurge-t-il dans sa barbe, avant que son père ne soit obligé de le calmer. De l’autre côté de la salle, Vincent Nioré et Paul Le Fèvre plaisantent avec la dessinatrice présente. « Toi, avec ta chevelure, t’es plus facile à dessiner » , se moque gentiment Me Nioré face à son confrère chauve.

Le sort de Romain Lafon se joue donc essentiellement lundi après-midi. L’agent K. se remémore avec précision la soirée du 28 février 2010. « Je vois un individu dans un grand état de surexcitation, à la limite de la démence, qui ressort de la foule. Je l’ai entendu dire qu’il venait de défoncer un mec, de lui sauter dessus à pieds joints, tout en mimant le geste » , indique le policier. Malheureusement, il ne reconnaîtra aucun autre agresseur. « Dans cet environnement vraiment hostile, j’étais plus préoccupé par l’idée de ne pas prendre de pavés sur la figure » , raconte-t-il. Un de ses collègues révèle ensuite qu’en réalité, il y a eu une deuxième agression ce soir-là. Un policier s’est lui aussi retrouvé au sol et s’est fait sauter dessus, terminant avec la mâchoire cassée. Quelque chose que la défense apprend manifestement. « Fallait lire le dossier » , répond tout de suite l’avocate générale qui n’en manque décidément pas une. Romain Lafon est donc interpellé dans la soirée, à cause de son attitude étrange et de ses mimes de sauts à pieds joints. « Tu dois avoir une petite idée de pourquoi on t’arrête ? » , lui aurait demandé un policier. Ce à quoi l’intéressé aurait répondu : « Si c’est pour le mec de Boulogne qui ne bougeait plus, ce n’est pas moi qui l’ai fini. » Mais un autre agent de police révèle que Romain Lafon l’aurait bousculé alors qu’il portait secours à Yann Lorence, tout en criant « Qu’est-ce que tu fous avec ce facho ? » Puis, ayant reconnu le policier et la victime, il se serait finalement inquiété pour Yann : « Mais pourquoi vous faites rien pour lui ?  » Car à ce moment, Yann Lorence est déjà au sol et bien mal en point. Même l’accusé reconnaît que « c’est clair qu’il n’était pas beau à voir » , tandis que Marouane, entendu finalement par visio-conférence, se rappelle « l’arrière d’un crâne ouvert, dans une mare de sang » et assure que le saut sur la tête a été « le coup de grâce » .

Le plan Leproux


Appelé à témoigner à la barre vendredi après-midi, Robin Leproux, président du Paris Saint-Germain au moment des événements, a assuré être « profondément marqué par ce drame » . Vêtu d’un costard bleu impeccable et bras croisés dans le dos, l’homme d’affaires est revenu sur les décisions qu’il a prises après la mort de Yann Lorence, menant au fameux plan éponyme qui a conduit à la dissolution des associations de supporters ultras au Parc des Princes. S’il assure avoir « toujours dialogué avec les ultras » , il a reconnu la spécificité du PSG, seul club où les supporters se battaient entre eux. Même s’il fait bien la différence entre les ultras venus pour supporter et les ultras violents. « Les villes où on se déplaçait étaient en état de siège. On ne pouvait plus faire de matchs amicaux, les maires des villes ne voulaient plus nous accueillir » , confie-t-il. C’est donc après les événements tragiques du 28 février 2010 que Robin Leproux a mis en place son plan et a décidé de suspendre les abonnements des ultras et de procéder à un placement aléatoire au Parc, convaincu « qu’il y aurait d’autres morts » sinon. « Il y avait des manifs où on criait mon nom, mon numéro, mon adresse, ou des "on va te faire la peau". Évidemment, ce n’est pas très rassurant. » L’ancien président du PSG quittera très rapidement le palais de justice, escorté par deux gendarmes. Mais aucun ultra ne lui veut du mal ce soir-là.

« Ne prenez pas la cour pour des imbéciles »


Entendu dès le début du procès, Jérémi Banh est de retour à la barre mardi matin. Dans son dos, sa mère et sa compagne semblent inquiètes. Peut-être parce qu’elles comprennent que son discours est, à l’image de ce procès, très confus et assez contradictoire. Visible sur les photos, Jérémi Banh reconnaît s’être approché du lieu de l’agression par « curiosité malsaine » . En revanche, l’homme d’origine asiatique nie formellement avoir donné des coups de pied à la victime. Et c’est en effet la version qu’il avait tenue lors de sa première journée en garde à vue. Après une nuit sans sommeil où il a longtemps fait tourner ses méninges, il reconnaît lors de sa deuxième audition avoir donné deux ou trois coups au niveau des jambes. « Fallait que je me sorte de cette merde. Je tournais en rond et comme je suis de la vieille école, je me suis dit que si je leur donnais un peu, ils me laisseraient  » , confie-t-il, tout en assurant qu’il voulait tout faire «  pour revoir [ses] enfants  » . Une logique qui dépasse le président de la cour, d’autant plus que l’accusé a maintenu à plusieurs reprises regretter ses gestes, avant de se rétracter et de tout nier. Une chose alors ne peut pas mentir : la vidéo prise depuis les tribunes ce soir-là. Mais même si celle-ci a déjà été visionnée trois fois depuis le début du procès, les deux camps ne sont toujours pas d’accord sur les faits.

Vidéo

Sur la vidéo, on voit M. Banh arriver tranquillement au niveau des grilles du Parc (1'20). Il se baisse et lance quelque chose en direction du regroupement où Yann Lorence se fait lyncher (1'36). « C’est uniquement parce que j’ai reçu un projectile avant. Je réponds parce que je suis énervé » , explique-t-il. Mais il assure aussi qu’il ne s’est pas baissé pour ramasser quelque chose à lancer. Jérémi n’est donc pas seulement supporter du PSG, il est aussi magicien et fait apparaître des projectiles dans sa main, semble penser les parties civiles. Des déclarations qui ont le don de faire monter le ton dans la salle, à tel point que Me Nioré, l’avocat de Jérémi Banh, se rapproche de son client comme pour le protéger. « Je ne vais pas le mordre, Maître...  » , glisse l’avocate générale. Celle-ci poursuit, mais semble de plus en plus désarçonnée par les propos contradictoires de l’accusé. « Mais... qui êtes-vous M. Banh ? » , finit-elle par lâcher. De plus, un geste de l'accusé reste totalement inexplicable. Après avoir lancé un projectile, le supporter parisien se retourne vers les siens dans la tribune Auteuil et lève les bras, comme pour célébrer son action (1'44). D’autant plus inexplicable que M. Banh assure « avoir eu peur ce soir-là » . « Ne prenez pas la cour pour des imbéciles » , souffle l’avocate générale. Me Nioré explose : « Je ne peux pas laisser dire ça ! Mon client ne se permettrait pas de prendre la cour pour des imbéciles ! »

Marmottes et honneur


Le président rétablit le calme et, à la demande des parties, une vidéo d’une garde à vue est visionnée. Problème, il manque le son. Durant la suspension de la séance, un technicien regarde ce qui ne fonctionne pas. Pour tester l’appareil, il diffuse alors un documentaire animalier. Transformée en classe de SVT, la cour d’assises écoute religieusement les cris de marmottes et de castors qui résonnent. Mais à la reprise, aucun son ne sort de la bouche de M. Banh. Alors, après s’être rendu compte que c’est en fait la vidéo qui ne fonctionne pas, la cour veut se racheter en montrant une autre garde à vue. Cette fois, il y a du son, mais les images sont totalement saccadées. Me Paul Le Fèvre se rend à l’évidence : « Va falloir arrêter parce que là, ça devient une blague. » On a visiblement du mal avec les vidéos à la cour d’assises de Paris.

Les caméras du métro parisien, elles, fonctionnaient bien lors des bagarres survenues entre supporters du PSG et ceux de Malmö, en 2015. Parmi eux, Romain Lafon (qui purge deux ans de prison à cause de cet incident) se reconnaît, cagoule noire sur la tête. Mais la journée qui intéresse est celle du 28 février 2010, qu’il raconte de manière très calme, sans langue de bois et sûr de lui, avec un brin d’insolence. « On avait rendez-vous à 13 heures à la gare de Bercy avec les supporters marseillais, pour en découdre.  » Manque de pot, les supporters phocéens envoient un message pour déclarer forfait. De la bagarre, Romain Lafon va pourtant en avoir en arrivant au niveau du Parc vers 18 heures, où les mecs d’Auteuil se chauffent déjà avec les CRS. L’accusé prétend alors avoir joué les pacificateurs, calmant ainsi ses compères parisiens et les forces de l’ordre « qui ont la gâchette facile » concernant le gaz lacrymogène. Il va même apprendre la politesse à un jeune qui continue de jeter des projectiles sur les CRS, en lui mettant une droite en toute décontraction. « J’étais très excité ce soir-là. Vous savez, je ne suis pas un pacificateur. Encore moins avec Boulogne. Donc hors de question d’entrer dans le Parc. » S’il ne cache pas avoir sorti sa ceinture pour se défendre et avoir mimé des gestes, il assure qu’il ne s’est pas vanté de ce qu’il a fait. « J’étais content d’être resté debout. Je me vante rarement quand je tape quelqu’un. Ça reste entre nous et puis c’est tout » , assure-t-il. Car Romain a un vrai code d’honneur. « On a des codes, on a du respect. Quand le mec tombe, je passe au suivant. Y a pas de lynchage chez moi. Je suis un homme, je ne suis pas un lâche. Je ne conçois pas un mort dans un stade. C’est inadmissible. Regardez le résultat, maintenant y a plus de stade, y a plus de foot » , insiste-t-il, tout en expliquant au président qui lui reproche de toujours le couper : « Ça fait quatre jours que je me tue à entendre de sacrés âneries sur moi, donc j’ai très envie de parler. »


L’accusé commence alors à se chauffer lors des questions posées par l’avocat des parties civiles. « Je vous prie de me répondre avec un regard un peu moins haineux  » , est obligé de prévenir Me Paul Le Fèvre. Celui-ci ne se laisse pas perturber et continue en présentant des photos de l’accusé lors de la soirée. Des pièces dont n’ont pas connaissance les avocats du camp adverse. « Si la défense ne connaît pas les pièces de son dossier... » , tacle encore et toujours l’avocate générale. « De toute façon, j’ai l’impression qu’il y a des perturbations sur la ligne depuis le début de l’audience » , renchérit Paul Le Fèvre. Les débats s’enveniment encore plus, et Romain Lafon ne se calme que pour regarder droit dans les yeux la famille de la victime et leur assurer qu’il n’accepte pas « ce lynchage de lâches » . Il affirme encore une fois qu’il n’a rien fait et que la faute revient aux jeunes générations turbulentes. « Avec Yann, on était loin d’être des amis. Mais on se serrait la main. On avait du respect parce qu’on était des anciens » , déclare-t-il. Avant de faire une petite révélation : « Il n’est pas rare que les RG organisent des fights. Comme ça tout le monde est content et y a pas d’incidents dans le stade. » Entre-temps, le président continue à distribuer les cartons jaunes quand plus personne ne s’écoute. « Rarement j’aurai vu autant d’impolitesses que pendant cette audience. On compile » , regrette l’avocate générale. Avant la plaidoirie de la partie civile, en plus du meilleur ami de Yann écouté la veille, l’émotion monte d’un cran quand la mère et la demi-sœur de la victime veulent adresser quelques mots à la cour. « Je veux juste que la vérité soit faite. Pour qu’on fasse enfin notre deuil, qu’on arrête de vivre dans le cauchemar  » , parvient à peine à articuler la demi-sœur, regagnant sa place en pleurs.

Orelsan, tortues et fiasco


Tous les témoins ont été entendus, toutes les photos analysées, place aux grands discours. C’est la partie civile qui a l’honneur d’engager. « C’est le procès de la mise à mort d’un homme. » La couleur est annoncée. Et Paul Le Fèvre ne manque pas de mots pour désigner les deux accusés : « ces petits excités » , « ces imbéciles qui veulent la guéguerre » , « des petits piranhas qui sont agressifs quand ils sont douze, mais tout seuls ne feraient pas un combat de pouces » , une punchline sortie tout droit de Suicide social d’Orelsan. « Le groupe c’est leur arme, l’alcool c’est leur étincelle  » , poursuit-il. La journée se termine et les deux accusés peuvent aller se coucher avec les étiquettes de « menteurs » et de « fachos » collées par la partie civile. Mais ils avaient intérêt à être bien réveillés le lendemain, avant de prendre la deuxième salve de l’avocate générale, pour le dernier jour du procès. « Cette audience a été le siège de bien des passions » , reconnaît-elle avant d’attaquer. « Ce soir-là, il ne fallait pas tomber. Celui qui tombe, c’est le faible. Sans aucune moquerie et avec tout le respect que j’ai pour la victime, je dirais que Yann Lorence, à cause de sa corpulence certaine, était comme une tortue que l’on renverse sur le sol. Il était la proie » , résume-t-elle, avant de requérir six ans d’emprisonnement pour les deux accusés. Pendant ce temps, un inconscient dans le public regarde avec un peu trop d'insistance Romain Lafon, qui lui fait clairement comprendre qu'il s'adonne à des activités intimes avec sa maman. Un mime fort bien réussi.

« J’ai appris à l’aimer tel qu’il est. » La défense de Me Nioré pour Jérémi Banh commence ainsi. L’avocat parle avec de plus en plus de véhémence, prenant même à témoin Yann Lorence ( « s’il nous regarde, qu’il nous pardonne de là où il est » ). Vincent Nioré critique surtout les nombreuses gardes à vue de son client, qui n’étaient pas en règle, assurant que son client s’est auto-incriminé après « une nuit dans une cellule qui sent la pisse et les matières fécales » et faisant appel à la science et à l’ADN qui n’a jamais montré la culpabilité de son client. « Ce dossier ne doit pas être une expiation. Acquittez et ce sera justice » , conclut-il. Du côté des avocats de Romain Lafon, on plaide aussi l’acquittement. « Ce procès est celui d’un fiasco » , attaque fort Martin Méchin, présentant son client comme « une victime collatérale » de cette soirée du 28 février, à cause de cette erreur judiciaire. Critiquant « un dossier qui a été construit à charges contre Romain Lafon » , Me Méchin relève les incohérences, les contradictions dans le dossier, mais surtout l’absence presque totale de preuves. « C’est un château de cartes avec une seule carte » , illustre-t-il. Jacqueline Lafont va dans le même sens que son confrère. « Ce n’est pas d’un doute dont nous parlons. C’est d’un vide. » Si elle a reconnu que son client avait « l’allure du coupable idéal » , elle en est venue à réfuter l’idée même que quelqu’un ait sauté à pieds joints sur la tête de la victime ce soir-là, tout en rappelant l’enfance difficile de son client. « Cette enquête nous laisse à tous un goût amer. Mais nous ne pouvons pas nier les plaies béantes d’une enquête ratée  » , a-t-elle conclu. Les derniers mots reviennent aux deux accusés, qui plaident toujours leur innocence, tout en présentant à nouveau leurs sincères condoléances à la famille. Pendant ce temps, la sœur de Yann quitte la salle en pleurs, à nouveau.

Finalement, elle sortira de ce procès déçue et écœurée, comme sa famille. Après quatre heures et quinze minutes de délibération, la sonnerie annonce que la cour est prête à rendre son verdict. Sauf l’avocate générale, qui n’est pas encore là. Donc tout le monde re-rentre. De nouvelles minutes qui semblent très longues pour la mère et la demi-sœur de Yann Lorence, qui s’embrassent pour se donner du courage. Dans la salle, il y a maintenant plus de gendarmes que de public, pour éviter tout débordement, au moment de l’annonce du verdict. Et celui-ci arrive. Jérémi Banh est condamné à trois ans de prison ferme et deux ans avec sursis. Sa compagne est inconsolable. De son côté, Romain Lafon est acquitté. Sa mère s’évanouit. « Wesh, qu’est-ce qu’elle fait là ? » , hurle l’accusé en se levant d’un bond. Sa manière à lui de dire qu’il s’inquiète pour sa maman. Celle-ci se relève et répète, comme pour se convaincre, « Il est acquitté ? » Pas très loin de là, des chants commencent à monter dans les travées du Parc des Princes. Ce sont les chants des ultras qui s'échauffent avant le match contre Angers. Six ans après cette tragédie, ils sont enfin de retour au Parc. Où plus rien ne sera jamais comme avant.



Par Robin Richardot, à la cour d'assises de Paris
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