Séguin raccroche les crampons

Le PSG est en deuil. Et le ballon rond tourne un peu moins rond... Avec la mort de Philipe Séguin, ce n'est pas seulement l'un des volcans les plus spectaculaires de la vie politique française qui s'éteint, ce n'est pas que la disparition de l'un de ces forts en gueule vociférants dont la vie parlementaire aseptisée et énarchisée manque cruellement aujourd'hui, c'est aussi le seul véritable responsable politique français amoureux du football qui raccroche les crampons...

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Depuis quelques années, en gros depuis la victoire des Bleus en 1998 et l'indécente course aux caméras à laquelle se livrèrent à l'époque Jacques Chirac et Lionel Jospin, il est de bon ton pour un responsable politique de clamer haut et fort son intérêt pour le football. Depuis que nos élus ont compris que les tribunes étaient peuplées de clients, je veux dire d'électeurs, qui grondent, grognent et votent, ils croient bon s'y montrer, et voilà qu'avec l'indépassable construction européenne et l'inévitable lutte contre les déficits publics, le foot fait désormais partie de la panoplie de tout présidentiable qui se respecte...

Séguin, lui, n'a jamais été la mode. C'était là l'une de ses grandes qualités. Il a donc aimé le foot vraiment, bien avant les autres, sans se soucier des autres. Et non seulement il l'aimait passionnément, mais il le connaissait sur le bout des doigts. Il y a bientôt quatre ans, il avait levé un de ses gros sourcils en regardant entrer dans son imposant bureau de la cour des Comptes deux lascars de So Foot venus l'interroger longuement sur l'évolution du foot, du jeu et de son environnement (So Foot, numéro 32 , avril 2006). Passionnante, la rencontre s'était achevée par une interminable récitation de la composition de la grande Hongrie de 1953. Avoir vu jouer les magiques Magyars en vrai, à Colombes, c'était ça, la grande fierté de Séguin ! Retombé en enfance, le grognon des Vosges, dégoûté par la frilosité des entraîneurs sur les pelouses et l'invasion du fric dans les vestiaires, avait conclu l'entretien d'une de ses prophéties apocalyptiques: « J'espère qu'un jour tout cela s'effondrera. Que les gens n'iront plus au stade et que les audiences chuteront ! » .

Un peu comme Camus, l'enfant de Belcourt, à Alger, disait : «  Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois » . Séguin, le gamin de Tunis, avait puisé dans le foot ses leçons de vie les plus fructueuses. A Tunis, il n'avait pas le droit d'aller au stade et se contentait du journal pour suivre l'affrontement récurrent entre les deux clubs locaux, l'Espérance, l'équipe des quartiers populaires, et Hamma-lif, celle du régime et des officiels. Ce n'est qu'en arrivant, adolescent, à Draguignan, dans le Var, qu'il a commencé à devenir un assiudu des tribunes, une drogue dont il ne décrocha jamais depuis les travées du stade Vélodrome, du temps de l'OM des Skoblar, Magnusson and Co, jusqu'au Parc des Princes des actuels Traoré, Armand et consorts.... Amoureux des stades – il présidait la commission « grands stades » pour l'Euro 2016 - , Séguin continuait de fréquenter assidûment les tribunes du Parc des Princes même si, de mémoire de spectateur, il y a bien longtemps que nul n'y a plus vu de spectacle... Et quand il ne pouvait se rendre au stade, il invitait le stade... jusque dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale : ainsi, pendant la Coupe du Monde 1994, alors qu'il présidait les travaux du Palais-Bourbon, il s'était fait installer un petit téléviseur qui lui permettait de suivre discrètement les matches pendant les séances de nuit. Et entre deux soupirs provoqués par l'interminable discussion d'un obscur texte sur l'aménagement du territoire, il communiquait par signes l'évolution des scores aux députés privés, eux, de l'image...

Haut fonctionnaire, et fidèle serviteur de l'Etat jacobin, Séguin fut aussi l'auteur de divers rapports et études qui donnèrent naissance à la Charte du footballeur et à l'instauration du statut de joueur professionnel, puis, plus tard, à la création de l'ancêtre la DNCG, sorte de Cour des Comptes du monde du foot. Dans les années 70 , il exerça diverses responsabilités à la fédération et à la Ligue qui le firent accompagner les Bleus de Moscou à Gelsenkirchen en passant par Wroclaw (en Pologne...). Façon de continuer, toujours, à vivre au plus près d'une passion qu'il décrivait ainsi dans son autobiographe ( «  Itinéraire dans la France d'en bas, d'en haut, et d'ailleurs » , Le Seuil, 2003): « Je n'ai jamais été un grand joueur de football, même si j'ai adoré le pratiquer. En revanche, j'ai été très vite attiré par ce jeu qui réalise une alchimie subtile entre cohérence collective et initiative individuelle, et tend à un équilibre délicat entre intelligence tactique, maîtrise technique et résistance physique. De même, j'ai toujours été fasciné par la vocation fédérative du football qui en fait, depuis longtemps, un vrai phénomène de société. Toutes les catégories sociales, toutes les opinions se retrouvent au stade » . De Maradona et Ronaldo, Séguin n'avait donc ni la technique, ni la santé. Seulement le tour de taille.

Au vu de sa carrure, sa mort libère au moins deux sièges dans la tribune présidentielle du Parc. Et dire que sur l'un d'entre eux, on risque fort de continuer à voir trôner de temps à autre Eric Besson... La vie est mal faite. La mort aussi.


par Renaud Dély

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Me rappelle aussi à l'époque où Epinal était en D2, qu'il était là pour des Epinal - Laval !
Bien bel hommage, Monsieur Dély. Abonné et donc lecteur assidu de Marianne, je me réjouis de voir que vous écriviez aussi pour Sofoot.com.
Séguin, j'aimais bien, en plus.
Me souviens de ce fameux meeting en 95, tout en humour rentre-dedans envers les balladuriens, ça m'avait marqué.
"ce n'est pas que la disparition de l'un de ces forts en gueule vociférants dont la vie parlementaire aseptisée et énarchisée manque cruellement aujourd'hui"
Séguin était lui-même énarque...
Indépendamment de ce qu'on peut penser de Seguin, je crois pour ma part, que l'assemblée nationale ne manque pas de forts en gueules. Elle manque pas contre cruellement de forts en fond sur les domaines discutés... Les vociférations ne manquent pas, les discours argumentés et évitant le sensationalisme et la démagogie, si.
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