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San Mamés, la cathédrale brûle ses derniers cierges

Enceinte de l'Athletic Bilbao depuis un siècle, San Mamés ne sera plus la saison prochaine, la faute à un changement de stade. En cent ans d'existence, la Catedral del fútbol a marqué le paysage footballistique espagnol. Rétrospective en compagnie de Dani Ruiz Bezán, emblème des Leones et garant de l'identité basque.

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Le 21 août 2013, l'Estadio de San Mamés aurait dû fêter son centenaire. Aurait, car après presque un siècle d'existence, de victoire et de défaites, de bronca et de hourra, la Catedral del fútbol va fermer ses portes. À vrai dire, la légende de San Mamés remonte à la nuit des temps. Et n'a pas pour origine la langue basque. « Mamés » – qui en langage Bizantin signifie «  celui qui a été allaité  » , « Mammés » en Français – est le fils d'une famille modeste. Né en prison au IIIe siècle, Mamés devint un sain et un martyr sous le joug de l'empereur Aurélien qui eut toutes les peines du monde à l'exécuter. Protecteur des personnes victimes de fractures osseuses (cf. Andonim Goikoetxeą), il donne son nom à l'enceinte de l'Athletic Bilbao en 1913. Clin d'œil religieux, le club basque bâtira sa légende sur les fondations de son temple. « Je ne me rappelle plus exactement du pourquoi San Mamés est surnommé la Catedral  » , concède un Dani Ruiz Bezán tout en paradoxe : « la Liga a un énorme respect pour ce stade car c'est clairement le plus bruyant, le plus « caliente » d'Espagne. Je me rappelle de match où l'équipe adverse était clairement plus forte : San Mamés avait ovationné cette équipe. C'était une reconnaissance absolue  » . Par le Saint des Saints.

« San Mamés est un symbole du football »

Dani Ruiz Bezán, dit plus simplement Dani, est le troisième buteur de l'histoire de l'Athletic Bilbao : « J'ai passé toute ma vie dans ce stade, je n'ai jamais joué ailleurs qu'à l'Athletic. Depuis mes débuts en 1973, jusqu'à ma retraite en 1986, je n'ai que le souvenir d'ambiance chaude, de grandes victoires contre des équipes comme le Real Madrid, le Barça, ou la Real Sociedad  » . En un siècle de vie commune, San Mamés et l'Athletic Bilbao ont partagé une histoire qui n'a rien de linéaire. Dans les années 1930, la doublette domine l'Espagne du football. L'Athletic s'adjuge au passage quatre championnats pour autant de Copa del Rey. Lors de l'arrivée de Franco au pouvoir, le club devient l'Atlético Bilbao – le Castillan étant alors la seule langue autorisée en Espagne. Fief de l'identité basque, le stade est un refuge de l'anti-franquisme. Ainsi, en décembre 1975, à la mort du général, l'Ikurriña (drapeau basque) est pour la première fois déployée au centre du stade avant un derby face à la Real Sociedad. « San Mamés est un symbole, un symbole du peuple basque, avance Dani avant de rectifier. Enfin, je dirais du peuple basque et de tout le football espagnol » . Dans un club où sport et politique identitaire ne font qu'un, il ne pouvait en être autrement.

Des succès sportifs, San Mamés en a donc connu. Troisième armoire la plus remplie d'Espagne, l'Athletic Bilbao a offert des émotions en montagne-russe à toutes ses générations de supporters. Juanma Mallo, journaliste trentenaire à El Correo, se souvient « d'un Athletic-Saragosse en 97-98 et du but de Joseba Etxeberria qui nous qualifie pour la Ligue des champions. Ou encore de la demi-finale de Copa del Rey de 2009 contre le FC Séville où l'on gagne 3-0 après avoir perdu 2-1 à l'aller. L'ambiance était incroyable. Magnifique. Et la demie d'Europa League face à Manchester l'an dernier fait également partie de ces matchs magnifiques  » . De mémoire, Dani Ruiz Bezán n'a « pas vraiment de mauvais souvenir de San Mamés. Bien entendu, les défaites sont toujours mauvaises mais, heureusement, elles existent dans le football car elles te rendent encore plus belle une victoire. Tout de même, la finale de la coupe de l'UEFA de 77 face à la Juventus (après une défaite 1-0 à l'aller, l'Athletic ne s'impose que 2-1 au retour à San Mamés, ndlr) reste un souvenir horrible car nous avons perdu au goal average. Le stade ne savait plus s'il devait pleurer d'une joie remplie de fierté ou de tristesse » . En tout cas, il pleura chaudement les larmes de ses entrailles.

« Le public peut faire péter un plomb aux adversaires »


« Le public représente un pourcentage très important du club, poursuit Dani. Si je devais mettre sur une balance le public et l'équipe, je donnerai plus d'importance au public. L'Athletic, dans toute son histoire, a toujours gagné grâce à lui. L'âme de l'Athletic Bilbao est son public » . Il se souvient du «  jour de mes adieux » : « San Mamés m'a rendu un hommage poignant en organisant un match entre l'Athletic et une sélection des meilleurs joueurs espagnols. J'ai encore des frissons en repensant à ce jour » . Alors, forcément, dans un stade où « le public te met une pression sur les épaules extraordinaires ou alors peut faire péter un plomb aux adversaires » , dixit ce même Dani, la fin programmée de San Mamés ne plaît pas à tout le monde. « Il y a des gens qui pensent que oui, le changement de stade va tuer l'âme du club, d'autres non, juge Junma Mallo. Il est indéniable que l'ambiance de San Mamés, sa tradition, sa passion… sera difficile à transporter dans le nouveau stade. Mais comme le dit le président Josu Urrutia, c'est aux supporters de déplacer cette atmosphère, cette magie de San Mamés, dans le nouveau stade » .

Dani est lui « totalement certain que le club ne perdra pas son âme en changeant de stade » : «  La chance que nous avons est que le nouveau stade sera à deux pas de San Mamés et qu'il gardera presque les mêmes caractéristiques. Je pense que le public va rapidement s'adapter au nouveau stade car il garde cette influence « anglaise » où les gens seront très proches du terrain » . Jugé vétuste, San Mamés laissera donc place au flambant neuf San Mamés Barria dès septembre prochain. Cinq étoiles Fifa, de 55 000 places, il gardera l'architecture innovatrice de son ancêtre – San Mamés a été le premier stade a se doter d'un arc capable de supporter son poids en 1953. D'ici là, l'enceinte centenaire a encore trois fois 90 minutes pour pestiférer, encourager, insulter (?), crier, pleurer… Car « pour les socios, c'est comme une deuxième maison. Pis, c'est comme un temple  » , insiste Juanma Mallo. Le Real d'Aitor Karanka est, lui, venu y délivrer sa dernière partition il y a de ça deux semaines pour une sèche victoire 3-0 : « Pour ceux qui ont pu jouer ici, grandir ici… C'est toujours spécial  » . Ce soir, c'est au tour de Levante de s'avancer pour un ultime combat dans la Cathédrale. Dans un brouhaha religieux.

Par Robin Delorme, à Madrid
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