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R.Roskam : « Après les vaches, les joueurs… »

Terrain gras, arrière-cour crasse et performance animale. Le réalisateur belge Michaël R.Roskam s’est plongé dans le monde du dopage bovin avec Bullhead, nominé aux Oscars. Un monde où le football s’inscrit en filigrane…

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Bull-Head, c’est le négatif d’un corps de footballeur qui réagirait au dopage…
On était assez d’accord pour avoir un minotaure, un corps sculpté comme chez Michelangelo, tel un taureau, avec des jambes qui n’auraient jamais été développées… On part de peinture de concept et d’idées pour rendre compte du personnage de Jacky, chez qui le développement de certains muscles doit traduire le poids qu’il a sur les épaules, le poids de son passé. Il doit devenir le cliché de la bête humaine donc au niveau psychanalytique, on peut le comparer à Batman : le personnage devient le sujet de son traumatisme. Un peu comme les footballeurs, le seul endroit où il peut être lui-même, c’est la salle de bain, là où il est nu, où il se nourrit : son corps est devenu un coffre-fort pour préserver le petit garçon qu’il était et se protéger de l’extérieur.

Il rappelle aussi Jean-Marc Bosman, un type qui voit sa bonté se retourner contre lui…
Je n’y ai jamais pensé mais c’est la même tragédie. Qu’est-ce qu’être coupable ? N’aime t-on pas être victime, même de ses propres actions. Les deux ont surtout voulu se protéger, pas d’être des Robin des Bois. L’arrêt Bosman a influencé les autres, les hormones de Jacky qu’il s’injecte change sa personnalité. Beaucoup de sportifs ont des émotions qui changent avec le dopage et presque tous les fournisseurs de dopage sont des vétérinaires : après les vaches, les joueurs… Il n’y a pas de réel désir des officiels d’évacuer le dopage dans le foot, surtout chez les amateurs, parce qu’il faut bien voir que la vitesse de jeu a aussi augmenté sur les terrains de villages. Dans le cyclisme, les mecs font n’importe quoi quand leur équipe et leur leader sont propres, parce que c’est plus tentant que quand leur équipe le fait bien, et qu’ils ne se feront jamais attraper. J’ai parlé avec des médecins et des inspecteurs qui m’ont dit que beaucoup de cas de violence exceptionnelle dans le foot sont liés au dopage, au stress provoqué par la dose qu’ils ont pris avant, ça leur prend la tête. Bon, ça peut aussi être naturel, le caractère, la frustration, le mec qui t’insulte depuis 45 minutes… La joie et l’humour dans le football ont disparu, les joueurs sont des gladiateurs et les supporters hurlent pour que coule le sang de l’autre, mais les jeux ont toujours été une façon de canaliser la violence, donc je ne sais pas si c’est vrai de dire que c’était moins violent avant. C’est juste différent.

Eden Hazard et le sélectionneur Georges Leekens, c’est aussi différent…
Le discours de Leekens est clair : « chacun à sa place, laisse-moi faire mon boulot et fais le tien » . Hazard doit le comprendre, ce n’est pas parce qu’il est génial qui ne doit pas le comprendre, parce qu’il est génial, hein… Quand Leekens l’a remplacé, il serait parti bouffer son hamburger et n’aurait pas regardé l’équipe jouer. Il doit aussi être grand en dehors du terrain. Hazard peut être chiant avec tout le monde, se protéger, mais pas avec ses coéquipiers. Le jeu de Lille s’est construit autour de lui, c’est donc normal qu’il doive s’adapter en sélection. Leekens et Hazard, ce sont des coqs, mais Hazard est un jeune, il faut oublier et passer à autre chose. On l’a vu avec d’autres, Kompany et Fellaini en Angleterre, Witsel, Defour, ça marche bien dès qu’il y a un peu de discipline. On ne peut plus imposer quoi que ce soit aux mecs, seule l’expertise fonctionne, mais ça ne se fait qu’avec la discipline. Avant Bull-Head, la moitié des mes élèves étaient en retard à mon cours. Désormais, c’est pire, ils sont à l’heure et disent oui à tout ce que je dis. Avoir raison une fois ne te prémunit pas contre la contradiction. Désormais, quand je suis persuadé d’avoir raison, je deviens plus méchant et dur, alors qu’avant j’étais diplomate. Il faut apprendre à réintroduire le doute, surtout avec les talents, donner un compliment quand il faut, et surtout ne pas le donner parfois pour créer une certaine tension, du moment qu’on ne perd pas la confiance. Une fois, devant les autres, j’ai sacrifié un comédien pour le film, avant de le remercier ensuite dans l’intimité d’avoir accepté cela. A la limite, seul le résultat compte mais il faut avoir conscience des victimes dans ces situations.

Si on te donnait les moyens de faire la réalisation d’un match ?
Tu ne peux pas faire un match, tu peux faire un portrait mais pas un match. Aujourd’hui, c’est une alternance de plans larges / plans serrés, on pourrait juste tenter quatre images dans l’écran ou utiliser la spider-cam au dessus du terrain comme aux Etats-Unis. Mais le cinéma, c’est un autre drame, un autre temps que la compétition fictive ou non d’ailleurs, dont on ne connaît pas la fin. C’est un autre code : le football marche par surprise, le cinéma par suspense. C’est pour ça qu’il n’aurait pas été possible de confier la réalisation d’un match à Hitchcock parce que sa mise en scène fonctionne bien avant tout parce qu’elle annonce ce qui va venir. C’est le son qui la recrée dans le sport, comme le public de formule 1, qu’on entend mais qu’on ne voit pas. Propos recueillis par BF.

A voir: Bullhead (Rundskop), en salles

Par Brieux Férot / Photo : DR
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Super film. Bravo pour vos "culture foot" qui sont souvent de très bonne qualité.
Excellent film. Intense, très humain en filmant presque l'inhumain. J'ai aimé. Je dit fréquement qu'un film réussi, t'y repense en te couchant, en te lavant, ça te travaille. Bullhead m'a travaillé.

Si je ne m'abuse, son premier long métrage, je lui tire mon cou de chapeau !
Il confirme la qualité du cinéma belge, très peu manichéen, le méhcants est attachant, les personnages ne sont pas figés.
Je conseille "La merditudes des choses" qui dans une intrigue différente vaut le détour.
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