Reservoir Dogs

C'est tout une génération du football italien qui est logiquement sortie jeudi, après deux petits nuls et une défaite. Mais non sans s'offrir un dernier petit baroud d'honneur. Requiem pour des héros fatigués.

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La mort est venue hier à Johannesburg, et elle avait les yeux embués de Fabio Quagliarella, écroulé d'avoir laissé passer le « rêve d'une vie » . Elle était aussi dans la moue de Gianluigi Buffon, dans le regard sombre de Gennaro Gattuso, dans l'air égaré du sélectionneur national Marcello Lippi, survêtement rouge et Aviator de vues. Dans la pâleur d'Andrea Pirlo. Les larmes de Fabio Cannavaro. La mort était partout dans le camp italien, éliminé du Mondial sud-africain par la Slovaquie au bout d'une poule qui restera comme une plaie historique -trois matches, deux points. En voyant son ombre s'abattre sur l'Ellis Park, on a pensé très fort à deux autres images. Celle montrant les joueurs de la Nazionale descendre de l'avion de 9h10 à l'aéroport Tambo de Johannesburg, le 9 juin dernier : vingt-trois types en costume, chaussures et lunettes noires, l'attaché-case à la main et la bosse du holster au niveau du cœur. Et celle de la conférence de presse d'avant-match contre la Slovaquie, mercredi dernier : le mister et son capitaine au long cours Fabio Cannavaro, tous deux fatigués, les traits tirés et le sourire triste. Chaleur moite, flashs crépitants. Avant de dire au revoir aux journalistes et d'aller affronter son destin, Marcello avait tenu à citer ses sources. Il avait emprunté les mots de Jesse James : « C'est à la fin de la course qu'on voit les bons chevaux » . Et aussi : « On préfère pêcher les gros poissons plutôt que les petits » .

Jesse James, bandit de grand chemin, fut assassiné d'une balle derrière l'oreille, le 3 avril 1882. Il avait 34 ans et avait échappé à des dizaines de casses. Ses tueurs, les frères Charles et Robert Ford, avaient été formés, logés et nourris par James lui-même, dans la maison que le brigand habitait près de Saint-Joseph, au bord du Missouri. Pendant la compétition, la Nazionale a buté elle aussi contre des équipes qui ont su reproduire le schéma grâce auquel elle l'avait emporté il y a quatre ans. Une défense solide et regroupée, des contres ravageurs. Il ne s'agissait pourtant que de pâles imitations. Mais c'est un classique du genre noir : à la fin, lorsqu'ils sont fatigués, les héros meurent. Et leur mort est « l'un des événements les plus soigneusement prévus et préparés au monde » . Le tout, c'est de le savoir. Marcello Lippi savait : « Bien sûr que nous n'aurions pas gagné la coupe du monde cette année » , a-t-il avoué, hier, après l'élimination. Les neufs champions du monde présents en 2006 en étaient conscients dès le départ : ce voyage en Afrique du Sud s'assimilait au casse de trop. Mais ils s'étaient aussi secrètement passé le mot : puisqu'il faut se résigner à partir, autant partir avec dignité.

Alors à la fin de leur troisième match raté d'affilée, entre deux contrôles foirés et une passe trop longue, ils se sont décidés à sortir les flingues. Il a suffi d'une seule chose : l'entrée sur le terrain, dans un souffle sacrificiel, d'Andrea Pirlo. Perdu pour perdu, De Rossi, affreux hier, est monté faire don de sa personne pour tacler le ballon et l'offrir à Quagliarella (but) ; Iaquinta, d'une remise brésilienne, a sorti le geste technique que sa lourdeur l'empêchait de tenter depuis des années (but aussi) ; même Cannavaro, 37 ans, s'est mis à jaillir comme à la plus belle époque. Sur le banc, Buffon et Gattuso poussaient. Cela aurait pu s'appeler “Reservoir Dogs”, ou “La Horde sauvage” : des films qui finissent dans le sang et le baroud d'honneur. Mourir debout, une certaine idée de l'élégance.

Stéphane Régy et Lucas Duvernet-Coppola

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