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Que des numéros 6 dans ma team

Porteur d’eau, aboyeur, tondeuse à gazon, sentinelle, destructeur… Les dénominations du milieu défensif font rarement référence à la fantaisie et au spectacle. Quand la France remporte un Mondial ou un Euro, on préfère ainsi porter aux nues Platini ou Zidane, incarnations d’un football fait d’actions d’éclat. Sans Tigana, Deschamps ou Makelele, qu’auraient-ils gagné d’autre que leurs Ballons d’or ? La clé des succès français ne résidant pas forcément que dans le génie inné de ses 10, on a analysé le sang et la sueur de ses 6.

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2 juillet 2000. Dans la nuit de Rotterdam, l’équipe de France de football célèbre sa victoire au but en or contre l’Italie et le topless rageur de David Trezeguet. Champions d’Europe après avoir arraché la Coupe du monde deux ans plus tôt, les Bleus savourent. À l’exception de deux hommes engagés dans une joute verbale au milieu de la pelouse. Didier Deschamps annonce qu’il veut arrêter la sélection. Besoin de se consacrer à sa famille, de profiter d’un repos bien mérité pour services rendus. Roger Lemerre n’en a cure, et veut convaincre son capitaine de rempiler. Jusqu’à 40 piges s’il le faut, trop conscient de ce que représente l’ancien Marseillais et Turinois. « Toute équipe qui gagne a un équilibre qui repose soit sur un système rigoureux, soit sur la présence d’un joueur qui compense tout, toujours au bon endroit, au bon moment » , assure l’entraîneur retraité Daniel Jeandupeux.

Le précédent Tigana


En équipe de France, Deschamps a incarné cette garantie et offert à Aimé Jacquet, au Mondial 98, le luxe de donner les clés du jeu à son meilleur joueur. « Je voulais associer Zizou à Youri. Il ne fallait pas lui demander ce qu’il ne savait pas faire. » Et donc Deschamps, Karembeu et Petit sont catapultés fondations du groupe bientôt champion du monde. Pour Olivier Dacourt, il n’y a pas débat : « L’équipe de France gagne la Coupe du monde 1998 parce qu’il y a un Deschamps et un Petit extraordinaires. » Le schéma de 98 n’a alors rien de nouveau à ses yeux, car « le carré magique de 1984, c’était grâce à Fernandez et Tigana qu’il pouvait exister. » . Bernard Genghini appuie la théorie avec ses souvenirs quand il estime que « les 9 buts de Platini, c’est aussi parce qu’il avait Tigana derrière pour lui laisser ces libertés offensives » . Ou comment affirmer sans ciller que le palmarès français doit à ses hommes de devoir au moins autant qu’à ses joueurs décisifs. Ce qui vaut pour tous les footballs selon Christophe Dessy, l’ancien directeur de la formateur au Standard de Liège, car « il y a une tendance injuste à valoriser ceux qui concrétisent les actions, et à oublier ceux qui en sont à l’origine ou permettent à une équipe de ne pas perdre » . Notamment parce que le terme « défensifs » est bien souvent réducteur au plus haut niveau. Pour un Nigel de Jong qui fait mae geri sur Xabi Alonso en finale de la Coupe du monde 2010, combien de Busquets pierres angulaires dans les meilleurs projets de jeu actuels ?



Pour l’ancien Marseillais et international suisse Fabio Celestini, « dans n’importe quel football, le milieu défensif participe à toutes les phases, donne les impulsions » , mais est également « le relais de l’entraîneur » , celui qui doit « savoir faire beaucoup de choses, car il est au cœur du jeu » . Et qui permet aux autres de donner leur pleine mesure, ainsi que de gagner des titres. « Intrinsèquement, Zidane n’a eu besoin de personne pour devenir Ballon d’or, pose Landry Chauvin. Ce qu’il faisait avec un ballon, il le faisait seul. Mais dans une équipe, pour gagner des titres, il avait besoin d’un Didier Deschamps. » Si l’actuel directeur du centre de formation du Stade rennais cite un Français, c’est précisément parce que l’Hexagone excelle dans la production de ces précieux catalyseurs.

Deschamps, Guardiola, même combat


« Aucune nation n’est capable d’en sortir autant. Il y a au moins dix milieux défensifs français de très haut niveau aujourd’hui, c’est exceptionnel » , s’émerveille Celestini quand il contemple la liste des joueurs à la disposition du sélectionneur français. Des hommes qui, selon Daniel Jeandupeux, peuvent évoluer dans tous les registres du cœur du jeu, « même en 10 pour Paul Pogba » , le seul irremplaçable à ses yeux, car « pour les autres, il y a un remplaçant de niveau quasiment équivalent qui attend son tour » . Si Vincent Guérin, ancien taulier du PSG et international français, se veut plus mesuré, c’est parce qu’il n’ose pas « affirmer, sans chiffres à l’appui, que la France produit plus dans ce secteur que le Brésil » . En clair, si la France n’est pas à la première place, elle n’en est pas très éloignée. « Les références s’appellent Redondo, Guardiola, Busquets. Des profils différents au niveau desquels se situent Deschamps, Vieira, Petit ou Tigana » , assure Celestini, pour qui « la France produit ce qu’il y a de mieux à ce poste » . L’exemple ultime pour beaucoup d’observateurs comme Jean-Marc Guillou, le fondateur des académies du même nom et ancien international A français, est bien tricolore : « Je donnerais la palme à Tigana parce qu’il était de tous celui qui récupérait le ballon sans presque jamais faire de faute. » Et « en restant debout » , ajoute Genghini. Trente ans après ses exploits en Bleu, « Jeannot » serait encore une référence en 2016, car « il a été en avance sur son temps, pour Vincent Guérin. Anticipation, intelligence, pas vraiment buteur, mais capable d’animer le jeu offensif, il maîtrisait beaucoup d’aspects » . Les Portugais l’ont senti passer en demi-finale de l’Euro 84 et peuvent le confirmer.


Quand on cite en contre-exemple Pirlo, peut-être le meilleur symbole de la technicité que peut dégager un numéro 6, Christian Gourcuff se dit admiratif de l’Italien, mais souligne « que ce sont les deux joueurs placés devant lui qui doivent fournir le travail défensif, pas lui » . Tout l’opposé du Claude Makelele du Real Madrid, dont « aucun autre milieu récupérateur n’a eu le même rendement dans l'histoire du Real Madrid » selon Juande Ramos. Ce que confirme l’ancien international ibérique Ivan Helguera, qui a pu voir le phénomène de près : « En tant que défenseur central à l'époque, c'était un régal de pouvoir compter sur lui devant. » D’ailleurs, quand le Français a quitté la capitale espagnole pour Chelsea, « cela a été le début des problèmes à la Maison-Blanche » , souligne Olivier Dacourt. Dédicace à Florentino Pérez et sa théorie des « passes à moins de trois mètres » du ratisseur. En 2016, les successeurs de Tigana, Deschamps ou Makelele sont bien là, avec leurs qualités propres. Une diversité clé dans l’exception française pour Jean-Marc Furlan, car « on a tous les milieux défensifs imaginables ou presque » . Et une explication peu susceptible de plaire à la direction du FN. « En France, vous avez de tout grâce au bassin de population, mais aussi à l’immigration, expose Fabio Celestini. Grâce à cet apport, rien que sur le plan physique, vous avez des choix différents, mais cela aide aussi la Belgique et commence à aider la Suisse avec Xhaka par exemple, qui est plus technique que les milieux défensifs traditionnels suisses. »

Pogba, le Tigana 2.0


Chaque pays ouvert à l’immigration a progressé selon Dessy, et cela influence forcément le nombre d’options disponibles au milieu. « Pour la Belgique, cela se voit avec Witsel, Nainggolan et Fellaini, trois superbes milieux défensifs issus de l’immigration et qui offrent des profils différents. » Furlan y puise de la fierté, car cela illustre « notre capacité d’intégration par le sport, peut-être le meilleur vecteur du pays » . Une aptitude qui ne date pas d’hier, car l’ancien coach troyen se souvient de son paternel lui demandant en 1984 : « où sont les Français dans cette équipe ? » Reflet de sa société, l’équipe de France est donc passée des fameux grands costauds aux petits suractifs à la N’Golo Kanté ou Lass Diarra, qui « offrent un football différent, de récupération au sol, de harcèlement pour éviter que l’adversaire ne fasse remonter le ballon » . Toute cette génération de milieux défensifs français s’exporte à merveille dans les plus grands clubs du continent qui apprécient leur gros volume, leur sobriété et leur générosité. Et aussi, dans certains cas, leur technique supérieure à la moyenne. Juande Ramos : « Pogba, c’est exactement le profil du milieu de terrain moderne. Il ne se limite pas seulement à défendre ou à attaquer, il fait les deux. C’est le modèle parfait. » Un Tigana mis à jour...


« La France est le pays du top 5 des championnats européens, avec l’Italie, qui base sa philosophie sur la notion d’équilibre et de solidité défensive. À partir de là, ce n’est que logique que la France forme beaucoup de très bons milieux défensifs et soit une référence mondiale en la matière. Et on peut dire au vu du nombre de joueurs formés que c’est le poste fort du football français » , affirme Christophe Dessy. Pour l’ancien technicien liégeois, son pays focalise moins ses efforts dans ce secteur de jeu, car « en Belgique, on constitue nos équipes pour marquer un but de plus, et on n’hésite pas à se contenter d’un seul milieu défensif. En France, la priorité, c’est d’être solide. » Ce que les formateurs français revendiquent en refusant toutefois l’étiquette de philosophie défensive, car « on cherche à avoir ce type de joueurs qui compensent pour que nos équipes soient offensives » , assure l’ancien vice-DTN, Luc Rabat. Il parle pour la Direction technique nationale. Daniel Jeandupeux se veut moins conciliant avec les clubs de Ligue 1, « où l’on est tout étonné quand il y a des buts » , mais consent le bénéfice pour les milieux défensifs qui transitent en France : « Ils sont habitués à un niveau de rigueur élevé, et pour en discuter souvent avec des techniciens étrangers, ils travaillent volontiers avec des Français. » Ce que constatait déjà Iñaki Sáez avant les années 90 : « Quand j’allais à Vichy, les milieux défensifs avaient une notion bien précise du travail qu’ils devaient fournir sur un terrain de football : couper les actions adverses et se battre pour récupérer le ballon. » Un rôle de destructeur qui a évolué avec le style français, aujourd’hui « football de transition » et non de possession comme en Espagne, pour Jean-Marc Furlan : « On s’appuie sur les mouvements de perte et de gain du ballon, on a donc formé pleins de joueurs capables à la fois de récupérer des ballons au milieu et de conclure une action en 5-6 passes maximum. »

Faire du 6 avec du 10


Un ADN qui transpire également chez nos attaquants, « Martial et Coman, des "made in France" qui mangent les espaces et profitent du moindre mauvais replacement » , quand Griezmann, formé en Espagne, sera plus « dans la construction patiente, la passe, les combinaisons » . Mais il ne faut pas croire que les formateurs français sont des alchimistes qui transforment le plomb – des footballeurs limités, mais pleins de bonne volonté – en supers héros capables de tout faire avec ou sans ballon. La richesse en milieux défensifs au niveau professionnel tient surtout d’une stratégie d’allocation des meilleures ressources dans ce secteur de jeu. « Quand on faisait le concours d'entrée à l'INF, on trouvait des 10 en pagaille, des milieux offensifs en nombre impressionnant... Des numéros 6 ? Quasiment aucun » , se souvient Claude Dussault, retraité de l’INF Clairefontaine. D’où sortent alors Diarra, Toulalan et Matuidi ? « Comme Sissoko, Schneiderlin, Makelele… tous étaient des joueurs offensifs, et à un moment, on a estimé qu’ils pouvaient se rendre plus indispensables en reculant » , explique Luc Rabat. Une expérience vécue par Olivier Dacourt à Strasbourg, mais également le Suisse Fabio Celestini : « C’est Alain Perrin à Troyes en 2000 qui m’a redescendu d’un cran. Il voulait utiliser ma technique et mon intelligence de jeu plus bas, car j’étais capable de défendre. »


Placer un manieur de ballon dans le cœur du jeu, un choix qui illustre la pensée footballistique française. « C’est parce qu’ils ont un passé de joueurs offensifs que nos milieux défensifs sont aptes à "dépasser leur fonction", à l’image de Blaise Matuidi » , s’enflamme Jean-Marc Furlan, pour qui nos soldats du cœur du jeu sont « des curseurs sur lequel l’entraîneur peut jouer pour changer le visage de son équipe entre une posture plus défensive ou offensive » . Tigana, Vieira, Petit ou Matuidi comme N’Kanté aujourd’hui, « peuvent amener le désordre dans la structure adverse » , alors que leur rôle premier est de compenser et équilibrer. « C’est paradoxal, les joueurs garants de l’ordre de notre système de jeu sont également les plus à même d’apporter le désordre dans celui de l’adversaire. » Ou tout simplement de faire « la première passe vers l’avant » , ajoute Christian Gourcuff. 6, 8 ou 10, finalement, la frontière n’a jamais semblé aussi opaque pour des joueurs qui connaissent les différents registres et s’intègrent dans un football où selon Dacourt, « il n’y a plus de place pour le 10 traditionnel » et où « plus aucun poste n’est figé » selon Jeandupeux, ce qui permet à nos milieux dit défensifs « d’être le secteur où nous exprimons notre vision du football total, ce vers quoi le football dans sa globalité avance » .

Daniel Jeandupeux : « On ne doit pas s’occuper du 6, le 6 s’occupe de l’équipe »


Quoi de plus normal alors que de procéder à une évaluation psychologique pointue des hommes amenés à posséder les clés du camion ? « On peut dire qu’en France, on met l’élite mentale de notre vestiaire à ce poste "mixte" de 6 ou de 8 » , annonce Landry Chauvin, pour qui « on ne peut réussir dans ce rôle sans une générosité et un altruisme poussés » . En 2009, Didier Deschamps expliquait d’ailleurs on ne peut mieux sa vision de joueur : « Je n’étais pas un joueur spectaculaire, j’ai dû compenser par d’autres choses. Par exemple, j’ai rapidement compris que mon rôle sur le terrain allait être important, et en dehors aussi. (…) À partir du moment où je n’avais pas de problème sur mon jeu ou sur moi-même, mon temps, je le consacrais aux autres. » Une ouverture sur le reste du collectif qui se retrouve chez la quasi-totalité des meilleurs milieux français, comme Jérémy Toulalan. « C’est le meilleur exemple de numéro 6 que j’ai été amené à connaître, se souvient Mathieu Bideau, directeur du recrutement des jeunes au FC Nantes. Il avait un esprit de sacrifice pour l’équipe. Cette tendance à ne pas chercher la lumière, ce qui est à contretemps dans une société qui favorise l’individualisme. »


Comme l’habitué des cantines de supermarché, les 6 et affiliés français sont les mecs sûrs de leurs entraîneurs, contrairement aux talents les plus développés, pas forcément simples à exploiter. Daniel Jeandupeux : « Un joueur comme Zidane, on se demandait comment l’utiliser, car il avait besoin d’une liberté totale. À lui seul, il pouvait détruire un système, mais il fallait quelqu’un derrière pour lui donner cette liberté. En revanche, on ne doit pas s’occuper du 6, car le 6 s’occupe de l’équipe. Il a une vision de ce qu’il faut faire, c’est le cœur, mais aussi le cerveau de l’équipe. Deschamps était exceptionnel dans ce rôle, même si on ne se régalait pas forcément à le voir jouer. » L’intéressé en a bien conscience, il ne vendait pas du rêve, avait « deux pieds, même si ce n’étaient pas ceux de Zidane » . Mais quitte à devoir choisir entre l’un et l’autre, à composer une équipe de onze clones de la Dèche ou Makelele contre onze copies de Zizou, Daniel Jeandupeux a vite fait de choisir : « Il y a des bases de la victoire qui sont celles du sérieux, de l’absence de faute, plus que celles du brio. Sans aucun doute, si je dois faire un choix, je me contente des milieux défensifs. » Que des numéros 6 dans sa team.

Par Nicolas Jucha et Antoine Donnarieix Tous propos recueillis par Antoine Donnarieix et Nicolas Jucha sauf ceux d’Aimé Jacquet (HS So Foot Tactique) et Didier Deschamps (So Foot n°69)
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