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Quand Sadio Diallo plastiquait la cage du FC Metz

Le 1er mai 2012, Sadio Diallo était vu comme un grand espoir du football africain. Ce soir-là, alors que Bastia recevait Metz pour le match du titre, il envoyait deux fusées prometteuses dans les cages d’Oumar Sissoko. Avant et après la rencontre, l’ambiance de Furiani tenait du film de genre.

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C’est un samedi d’avril, avec un temps d’avril typique pour la saison. Il fait un peu humide, mais pas vraiment froid. Pas vraiment chaud non plus. Aux abords de Furiani, les supporters sont, eux, bouillants d’excitation. Sept ans après la relégation, le Sporting est assuré depuis deux journées de regagner l’élite. Les rues de la ville ont rugi de plaisir toute une nuit, mais la fête n’est pas finie. Ce soir-là, le Sporting de Yannick Cahuzac et Wahbi Khazri joue le titre face au FC Metz d’Andy Delort et Sadio Mané, tous deux entrés en cours de jeu.

Mais dans les travées d’Armand Cesari, l’ambiance est lourde. Avant de passer au foot, on commémore la catastrophe de Furiani, survenue vingt ans plus tôt, presque jour pour jour. Les fans s’attendent à une minute de silence poignante et n’ont que ça en tête. À tel point qu’avant le coup de sifflet de l’arbitre, avant même l’entrée des joueurs, le stade se tait. Spontanément. On n’entend ni cri, ni rire, ni pleurs. On ose à peine bouger. On hésite avant d’allumer une cigarette. On est presque agacés que les voitures à l’extérieur continuent de rouler, que la vie suive son cours. Dans les tribunes, seul le vent, froissant drapeaux, écharpes et feuilles de plastique noir tendues au ciel, trouble le silence. Bastiais et Messins pénètrent sur la pelouse, et le spectacle muet se poursuit. Les joueurs se serrent la main, posent pour la photo officielle et se réunissent en cercle. M. Schneider donne le coup d’envoi de soixante secondes de silence, débutées cinq minutes plus tôt. Puis un deuxième coup de sifflet. Furiani crie, les supporters se regardent, vérifient qu’ils ne rêvent pas. L’ambiance surréaliste de la soirée s’étendra plus tard dans le jeu, notamment grâce à un homme : Sadio Diallo.

« C’est qui ? C’est Diallo ! »


Touché par la scène kubrickienne tout juste achevée, le Sporting attaque. Le match s’emballe, mais on se dit que c’est trop beau pour être vrai. Au pire, on sera champion la semaine prochaine. Puis un long ballon rebondit, pour finir sur la tête de Yassin El-Azzouzi, à l’entrée de la surface. Dos au but, le numéro 9 turchinu dévie en arrière pour Sadio Diallo. Le meneur de jeu guinéen contrôle de la poitrine et enchaîne d’une demi-volée limpide qui finit en lucarne. Le gardien adverse est à genoux, Furiani explose comme rarement. Aujourd’hui, le portier messin avoue : « Ça fait sûrement partie des plus beaux buts que j’ai pris. On était venus pour faire un résultat en vue du maintien. On a bien commencé, puis on venait de perdre un défenseur central sur blessure quand Diallo a mis ce but. Je ne me souviens pas avoir été à genoux, mais parfois il y a des frappes qu’on peut atteindre... Celle-là, c’était impossible. » Titulaire à la pointe de l’attaque, « le bison » El-Azzouzi revit l’action comme si c’était hier : « Je suis en pivot, je lui remets et la première chose que je vois, c’est qu’il va armer. Dans le regard. On le savait toujours à l’entraînement, que ce soit au sol ou en l’air. Tu savais que s’il essayait, il allait réussir. C’est exactement ce qu’il voulait faire. Sur le coup, tu sais que c’est un top but. Mais tu ne réalises pas à quel point c’est magnifique. »

Diallo n’est pas rassasié pour autant. Moins de dix minutes plus tard, le capitaine Cahuzac glisse un ballon au milieu de terrain. L’attaquant de vingt et un ans a le temps de contrôler, de se retourner et de propulser un missile sous la barre d’Oumar Sissoko. Bastia s’envole vers le titre, le stade est en délire. Yassin El-Azzouzi n’en revient toujours pas : « La frappe m’a choqué. Elle a mis tout le monde d’accord. Elle a dit : "C’est bon, allez profiter les gars, on en parlera dans trente ans, comme 78. Savourez !" C’est grave une frappe comme ça, putain. » À la mi-temps, le match est plié. Lors du deuxième acte, le public tremble d’impatience, puis explose encore à la 68e, après une troisième banderille de Toifilou Maoulida.


Une performance de haute volée, que Yassin El-Azzouzi, sorti sur les rotules et sous les vivats de la foule, impute à l’atmosphère d’avant-match : « Tu peux en parler à tous les joueurs : ça te marque à vie, assure-t-il, exalté. Quand on était dans les vestiaires, qu’on marchait, on ne faisait pas attention. On ne s’est pas rendu compte qu’on n’entendait rien. D’habitude, tu entends des cris, mais là on entre... C’est comme si le stade était vide. T’es tout petit. Puis tu sais pourquoi c’est comme ça, tu prends conscience de la chose. C’était beau. » Si les Corses sont surpris, on peut imaginer la réaction des Lorrains, seulement venus jouer leur match et choper un point. El-Azzouzi ricane : « Tu voyais quelque chose dans leur regard. C’était pas de la peur, mais quand même quelque chose qui disait : "Je n’ai jamais connu ça et je ne me sens pas bien." Quand on passe devant eux, on ressent un peu la même chose. Sauf que nous, on fronçait un peu les sourcils... Pour qu’ils se chient un peu dessus. » Titulaire côté messin, le milieu de terrain Kévin Diaz se souvient : « C’était impressionnant. Il n’y avait vraiment aucun bruit, c’était vraiment respecté. Il y a toujours de la ferveur à Bastia, donc on ne s’attendait vraiment pas à ça. »

Transe et tremblements


Au terme des sept minutes de silence, le boucan est infernal. Si El-Azzouzi est forcément impressionné, d’autres joueurs, plus expérimentés le sont tout autant. Jérôme Rothen y compris : « Il était à côté de moi, rit El-Azzouzi. Je lui dis : "C’est normal, là, que ça tremble de partout ou c’est moi ?" "Non, je le sens aussi." Je lui ai demandé : "Mais tu as déjà connu ça ? Tu parles de ta finale à chaque fois (de C1 avec Monaco, ndlr)" " Non, là jamais. Pas comme ça." » Forcément, le onze de Frédéric Hantz est transfiguré. El-Azzouzi poursuit : « Physiquement, on était cuits. Mais ça nous a mis en transe. J’ai beaucoup d’amis dans le milieu du bien-être, la sophrologie, tous ces trucs pas remboursés par la sécu. J’en ai parlé avec eux et ils m’ont confirmé que c’était un état de transe. Pendant un quart d’heure, on pouvait faire des sprints de fous, on sentait rien. » Les qualités de chacun sont décuplées. Pour beaucoup, la hargne, le fighting spirit. Pour Diallo, la technique. Quatre ans plus tard, Kévin Diaz semble encore défait : « Après ces deux buts extraordinaires, on s’est dit qu’il ne pouvait plus rien leur arriver. Les buts qu’on prend là, tout le monde les aurait pris, ça venait d’ailleurs. Après, tu essaies d’attaquer, mais des fois, c’est mieux que l’arbitre siffle la fin. C’était vraiment leur saison. »


Une saison qui, comme la rencontre face à Metz, se conclut dans une fête immense, les coups de klaxon couvrant à peine ceux des revolvers, déchargés toute la nuit. Après ses exploits, Sadio Diallo est alors bien plus coté que son homonyme Mané, star du Liverpool de Klopp, pourtant second rôle oublié de la soirée. Pour la majorité des fans, Diallo est aussi supérieur à son compère Wahbi Khazri, aujourd’hui à Sunderland. On rit d’ailleurs à peine lorsqu’il déclare avoir l’ambition de « devenir le meilleur joueur africain  » dans la presse. Puis Sadio quitte le cocon corse pour la Bretagne (Rennes, puis Lorient). Une erreur incompréhensible pour El-Azzouzi : « Il était bon, il avait tout pour réussir... Pourquoi il est allé là-bas ? Fallait pas qu’il aille à Rennes. Il fait trop froid, t’as ton zizi qui redescend. T’étais dans le Sud, tu avais ce qu’il fallait... En plus, il était sérieux, Sadio. Il fallait juste qu’il travaille un peu de temps en temps. Il est allé là-bas, il s’est renfermé. Il ne savait plus qui il était. » Depuis le début de saison, Sadio Diallo, de retour au bled, semble peu à peu se souvenir qui il est. À voir si le souvenir du maillot grenat met un terme final à son amnésie footballistique.

Par Thomas Andrei
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