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Quand la mafia croate se payait des matchs allemands

En 2004, Paderborn n'était pas encore ce promu courageux en Bundesliga, seulement un bon club de Regionalliga Nord, à l'époque l'équivalent de la troisième division outre-Rhin. Alors quand se présente Hambourg, pensionnaire de l'élite, au premier tour de la DFB-Pokal, on ne donne pas cher de sa peau. Et pourtant…

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Nous sommes le 21 août 2004. Le HSV, huitième de Bundesliga l'année précédente, fait son entrée en DFB-Pokal avec ses deux recrues stars, belges qui plus est, Daniel Van Buyten et Émile Mpenza. Direction Paderborn, à l'est de la Rhénanie-du-Nord – Westphalie. Ses 140 000 âmes en font la 23e ville la plus peuplée du Land, loin, très loin de Cologne, Düsseldorf ou Dortmund. Pour donner un ordre d'idées, Paderborn est jumelé avec Le Mans, et encore, ce n'est pas rendre justice à la préfecture de la Sarthe. Le club local, le SC Paderborn 07, vivote tranquillement en Regionalliga Nord (équivalent de la D3 à l'époque) depuis le début du millénaire. Autant dire que les hommes de Klaus Toppmöller ne se méfient pas outre-mesure. À raison d'ailleurs : au bout d'une demi-heure, les Hambourgeois mènent déjà 2-0 grâce à des réalisations de Christian Rahn et Mimile Mpenza.

Sauf que cinq minutes plus tard, l'arbitre, un certain Robert Hoyzer, accorde un pénalty plus que discutable aux amateurs, Thijs Waterink, leur capitaine de stoppeur, semblant avoir plongé dans la surface adverse. Guido Spork transforme dans la foulée, ce qui rend fou Mpenza. Le Belge hurle son sentiment d'injustice (et apparemment quelques insultes pour la bonne bouche) à l'homme en noir. Carton rouge. Dans la foulée, Paderborn égalise par Robert Müller. Prend l'avantage grâce à Daniel Cartus (et une erreur d'appréciation de DVB) à l'heure de jeu. Et scelle sa victoire grâce à un nouveau pénalty de Spork en fin de match. On tient un exploit. Kicker titre d'ailleurs après le match « Paderborn crée la sensation » .

Ça sent le sapin


Une sensation, d'accord, mais celle-ci serait limite un peu louche. Quatre arbitres vont alors toquer à la porte de la DFB (la fédé allemande) pour faire part de leurs doutes. Dans un premier temps, comme souvent avec les institutions, il ne se passe rien. Mis au courant des accusations, Robert Hoyzer, 25 ans, range son sifflet. Finalement, la DFB ouvre une enquête, tout comme la police. À raison. Après avoir nié pendant deux jours, Hoyzer finit par se mettre à table le 27 janvier 2005. Il admet avoir reçu 67 000 euros (et une télé plasma) pour avoir arrangé les résultats de quatre matchs, et avoir tenté sans succès d'influer sur le cours de deux autres. Ce Paderborn-Hambourg appartient évidemment à la première catégorie : l'arbitre a été payé 20 000 euros pour assurer la victoire du petit poucet.

Mais d'où vient tout cet argent ? Tout simplement de la mafia croate, plus précisément de trois frères, Ante (le cerveau), Filip et Milan Sapina, basés à Berlin, qui gagnaient de grosses sommes d'argent en pariant sur les matchs truqués. Lors d'une descente au Café King, un bar croate situé dans le quartier de Charlottenburg, fréquenté par les joueurs et les arbitres affiliés au Hertha Berlin (comme Hoyzer), la police trouve des reçus de paris gagnants pour la somme rondelette de 2,7 millions d'euros. Pour un simple Karlsruhe-Duisbourg de 2. Bundesliga disputé en décembre, Sapina aurait misé 240 000 et gagné 870 000 euros.

Fire at will


Pour sauver sa peau, Hoyzer balance à tout-va. Collègues, joueurs, clubs, la fédé, l'UEFA. On apprend ainsi que Thijs Waterink, le plongeur de Paderborn, a reçu 10 000 euros d'un « gentleman avec une apparence du Sud » qu'il devait distribuer à son équipe en cas de victoire. Hoyzer se rappelle même que c'était une « pratique courante » pour les arbitres d'être amenés au bordel avant les matchs, citant ses expériences personnelles dans les bars à lap-dance de Leipzig en 2000. Ses révélations, pour la plupart fallacieuses, aboutissent tout de même à l'arrestation d'un autre arbitre, Dominik Marks, qui officiait lors de Karlsruhe-Duisbourg. Mais malgré sa coopération, Hoyzer se fait allumer : banni à vie de toute fonction dans le football, il écope surtout d'une peine de 29 mois de prison. Marks prend, lui, 18 mois, et Ante Sapina 35.

Même si le scandale n'a pas touché la Bundesliga, seulement les divisions inférieures, la DFB doit réagir pour assurer sa crédibilité, à quelques mois de la Coupe du monde qu'elle organise. Un certain nombre de mesures préventives sont mises en place, des matchs sont rejoués. Le HSV se voit accorder un dédommagement de deux millions d'euros pour sa sortie précoce, que le club accepte volontiers, devant payer les indemnités de licenciement de Toppmöller. Tout finit par rentrer dans l'ordre, et l'affaire n'entamera pas le crédit de l'Allemagne sur la scène internationale. Aujourd'hui, Mpenza cherche un club, Van Buyten a pris sa retraite. Toppmöller est toujours au chômage, après une tentative à la tête de la Géorgie. Paderborn est deuxième de Bundesliga, avec une victoire et un nul. Hoyzer est sorti de prison. Et Ante Sapina a été condamné en mai 2011 à cinq ans et demi de prison pour une nouvelle affaire de matchs truqués, à travers toute l'Europe cette fois. Une sentence réduite à cinq ans en appel en mars dernier. Comme dirait Céline, « on ne change pas » .

Par Charles Alf Lafon
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