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  2. // Pablo Trapero & Alejandro Fadel

« Pourquoi n'y a-t-il plus de moustaches dans le foot ? »

Ronaldo, Tévez, Messi, Neymar, les poils, l'alcool et même les droits télés : les réalisateurs argentins Pablo Trapero et Alejandro Fadel refont le foot. Et ça sent la Quilmes…

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Les Argentins semblent avoir mieux réussi à se réapproprier leurs stades que les Européens…
PT : Oui, mais ponctuellement. Ça m'arrive d'aller à la Bombonera et le stade est joyeux, le béton est souple, les tribunes bougent, on se croirait vraiment dans un Colisée romain, aussi parce qu'il y a de la vie autour.
AF : Le sujet du moment, c'est quand même de savoir comment les hinchas vont se réapproprier les tribunes et empêcher le modèle de violence proposé par les barras bravas. Au stade, en Argentine, la violence est économique, sans vision politique mais totalement intéressée : les barras bravas sont organisées, souvent en lien très étroit avec le club, complètement intégrées. C'est une violence sans visée autre que l'argent. Une fois, une barra a menacé de faire sauter l'école de son propre club, tu imagines ? Le président de l'Independiente, Javier Cantero, a organisé l'année dernière une grande marche des hinchas pour mettre fin aux barras bravas. Que s'est-il passé ? Les autres présidents n'ont pas bougé, parce que cela aurait mis à mal leurs potentats locaux. Là, ça commence à prendre une dimension politique. Si on suit ce chemin-là, en considérant qu'il est normal de frapper des joueurs ou démultiplier les flics aux abords des stades, le foot argentin est mort...

Quels joueurs rêveriez-vous de filmer ?
AJ : Ronaldo, le vrai, le seul, une sorte de machine avec du talent et une certaine grâce. J'aurais rêvé de voir ensemble sur un terrain Ronaldo et Cristiano Ronaldo, lui, le robot parfait, le triomphe de la race, la chasse aux poils. La vraie question, c'est pourquoi n'y a t-il plus de moustaches dans le foot ? Un mec comme Loco Houseman, un type de joueur qui a à la fois une pensée alcoolisée et une vie qui sublime le foot, une conscience à la fois de son talent et de sa relativité, c'est fascinant.
PT : Personnellement, Zidane, comme personnage de film, ça me va très bien, parce qu'il faudra bien le reconnaître un jour : il a hypnotisé tout le monde. Les contradictions de Maradona aussi : beaucoup de gens ne comprennent rien de lui, et encore moins en dehors du terrain et zappent quand ils le voient alors qu'il est magnétique. Mais le traitement audiovisuel est inégal : les stars, ce sont les attaquants, les autres sont des figurants.
AF : Je me souviens d'une analyse des mouvements de Neymar où, dans une couleur particulière, on pouvait voir sa trajectoire, son parcours, avec des points d'inflexion. C'est très intelligent car d'un coup, le terrain se divise, ça rend la perception du jeu dynamique.
PT : Je pense aussi qu'il faut essayer désormais de varier l'angle, faire monter et descendre la caméra en fonction du profil du joueur : tu ne filmes pas Messi comme tu filmes Palermo.

Ça vous intéresserait de mettre en scène un match ?

PT : Pour moi, l'émotion se crée à partir de deux paramètres : les personnages et les mouvements. Tout part des joueurs, il faut tenir compte de l'histoire que raconte un match, rendre compte de l'adéquation entre la personnalité d'un joueur et son jeu, et sa contribution à un système, une équipe. Concernant le mouvement, il y a une beauté rarement captée et qui ne marcherait pas non plus avec des caméras sur les joueurs. On le voit bien avec la F1 ou la moto, on ne comprendrait rien à la notion de jeu et d'interactions. Je me souviens en revanche d'une Coupe du monde qui avait fait la part belle aux travellings latéraux, et c'était plutôt convaincant : on peut voir le physique, les feintes, ça fonctionne. Je pense aussi qu'il faut revoir l'angle de la caméra et la mettre à 45 degrés. En haut, ça écrase le ballon, en bas on ne voit rien, reste le plan derrière, comme au tennis.
AF : Fractionner les points de vue avec plus de caméras ou une caméra sur chaque joueur, ça ouvrirait quelques pistes mais toujours dans le même sens : la fragmentation individuelle est une possibilité esthétique, mais ça tue le football. Les points de vue Playstation, ça bouge beaucoup, mais on ne sait pas comment les joueurs se placent les uns par rapport aux autres. Ou alors on filme tout vu du dessus, avec une image fixe, la vision d'un peintre omniscient, quasi divine. Il y a une vision documentariste qui se perd aussi. Il faut être clair : il y a trop d'argent désormais dans le football pour essayer quelque chose. En Argentine, depuis que le football est diffusé sur une chaîne d'état, on ne voit plus que des publicités sur l'action du gouvernement.

La nationalisation des droits a t-elle changé quelque chose ?
AF : Il y a clairement une dimension populiste, avec trois forces en présence : l'État, le groupe Clarin et l'Afa, la Fédération argentine. Je pense que ça restera comme un grand gaspillage d'argent public, cette histoire. Le seul truc marrant c'est que, n'ayant plus les droits, certaines chaînes ont filmé les supporters, pour que le téléspectateur vive le match à travers les tribunes, le visage des gens, les seins des filles… Au final, l'argent et le changement de regard que les gens ont sur les joueurs ont contribué à les changer malgré eux, un peu comme cela était le cas avec les boxeurs avant. Pour autant, un type comme Carlos Tévez reste très populaire, il revient souvent là où il a grandi, il n'a jamais rompu le lien social avec son quartier.
PT : Le foot, ça se joue dehors, avec les autres. L'Argentine est un pays de densité et d'intensité. Dans le football, ça se retrouve avec toute la symbolique du talent gâché et de la déstructuration à différents niveaux, mais les rêves ont aussi, plus qu'ailleurs, de l'avenir.

Propos recueillis par Brieux Férot
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