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Pourquoi Di Stéfano était plus espagnol qu’argentin ?

Unique, immense et inégalable. La carrière d’Alfredo Di Stéfano ne laisse pas planer de doute sur sa capacité à engranger les titres et les distinctions honorifiques. Ce qui interroge, c’est la couleur de sa tunique internationale. Di Stéfano était-il espagnol ou argentin ? Si l’on s’en tient à sa large expérience européenne, la réponse va pour l’Espagne. Et pas qu’un peu.

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« Je suis né à Buenos Aires à l'âge de deux ans et demi. » Voici une phrase que l’Argentine connaît par cœur et aime remettre au goût du jour. Pourquoi ? Parce qu’elle témoigne de la beauté de ce pays : d’une part, sa capacité de séduction, une caractéristique indissociable du territoire. D’autre part, sa façon de voir les choses. Le lieu où l’on naît est sur l’acte de naissance, c’est un fait. Mais la naissance est-elle pour autant la synthèse d’une vie ? Clairement, non. Cette phrase, ce n’est pas Alfredo Di Stéfano qui l’a prononcée, mais Carlos Gardel, aussi connu comme « El Morocho del Abasto » (Le Brun d’Abasto, en VF). Carlos Gardel, né Gardez, est né à Toulouse le 11 décembre 1890. Oui mais voilà : sa jeunesse, Carlos le Français l’a passé dans le quartier d’Abasto de Buenos Aires, et sa légende de chanteur-compositeur de tango, Carlos le Français l’a construite à Buenos Aires. On ne peut pas limiter la nationalité à une simple tranche de vie, il faut prendre la vie dans son ensemble. Carlos Gardel est donc argentin, c’est humainement prouvé. De son côté, Alfredo Di Stéfano connaît une vie sportivement similaire. Ses premiers succès avec l’Argentine et la fameuse Copa América remportée en 1947 font croître sa réputation, comme la naissance d’une belle carrière. Mais les grèves et l’exil en Colombie vont éloigner Di Stéfano de sa terre natale et tendre les relations sur son transfert, comme une adolescence difficile à vivre. Quand Di Stéfano prend conscience de l’opportunité d’aller jouer en Europe, la guerre mondiale est finie depuis un moment. Pourtant, le pays dans lequel le joyau arrive est touché par une guerre entre compatriotes. Face à cela, Di Stéfano va donner du bonheur aux gens et prendre ses responsabilités, comme un adulte.

« Très fier de porter le maillot de l’Espagne »


Pour son premier match face au FC Barcelone, Di Stéfano participe à la gifle 5-0 donnée au grand rival, et seules dix minutes suffisent pour le voir marquer son premier but contre le Barça. Le buteur inscrira un doublé, et donne le sourire à tout le stade de Chamartin. Le face-à-face entre László Kubala et Alfredo Di Stéfano tourne sans conteste à l’avantage du second. Pour autant, le champion Di Stéfano n’est pas du genre à se pavaner devant son vis-à-vis blaugrana. Loin de là. Admirateur et ancien coéquipier du joueur en sélection espagnole, Luis Suárez Miramontes se rappelle cette relation entre les deux hommes. « Di Stéfano et Kubala ont toujours été amis, Di Stéfano était quelqu’un prêt à s’unifier avec les autres grands joueurs, il avait du respect pour Kubala. Les gens venaient pour les voir au stade, c’était eux les stars. Et puis leurs carrières étaient similaires, ils étaient de très grands joueurs naturalisés espagnols. » Même si le Barça tire une croix sur Di Stéfano, Di Stéfano ne tire pas de croix sur ses rapports avec le Barça. Di Stéfano n’oublie pas sa terre d’accueil.


Avec une arme de destruction massive à la pointe d’un dix déjà bien fourni, le Real Madrid peut voir venir, que ce soit en Espagne ou en Europe. La première C1 de l’histoire est dans sa poche, et Raymond Kopa s’apprête à rentrer dans les rangs des Blancos. Mais au-delà de cette fabuleuse ligne d’attaque Gento-Di Stéfano-Kopa-Rial, le pays enregistre la naturalisation définitive de la Flèche blonde. Une vraie nouvelle en vue de l’obtention du Ballon d’or, remporté l’année suivante, mais aussi dans l’optique de pouvoir porter haut le maillot de la Roja. « Nous avions débuté ensemble face aux Pays-Bas à Madrid, se souvient Luis Suárez. Nous avions gagné de façon très large (5-0 le 30 janvier 1957, ndlr). C’était un joueur extraordinaire, le plus complet que j’ai pu voir dans ma carrière de footballeur. Une personne qui dégageait une grande sécurité sur le terrain, un leader né et absolu. Il était très fier de porter le maillot de l’Espagne. » Le poids des années commence à faire la différence.


Révolutionnaire de l’Europe


Chef de file en Espagne malgré un Euro boycotté et un Mondial au Chili miné par une blessure, Alfredo Di Stéfano reste une star à part entière au Real, où il empile les trophées comme une vraie routine. Cinq Ligues des champions consécutives signifient l’instauration d’un règne sans partage sur le Vieux Continent, à tel point que le sportif change certains procédés d’attribution des récompenses. « Quand le Ballon d’or démarrait, l’idée de L’Équipe était de donner le trophée à un joueur, mais de s’arrêter à un seul trophée par joueur, rappelle le lauréat 1960. Di Stéfano impressionnait beaucoup trop, et les électeurs ont tranché pour lui offrir un deuxième Ballon d’or. Ensuite, d’autres l'ont copié, puis dépassé. Si Di Stéfano n’avait pas été aussi exceptionnel, on serait peut-être encore en train de distribuer un Ballon d’or unique… » Di Stéfano est espagnol, européen de surcroît. L’Europe est sous le charme de Don Alfredo, prête à lui offrir des récompenses particulières, comme ce super Ballon d’or reçu en 1989 pour l’ensemble de sa carrière. Pour synthétiser, Luis Suárez reste catégorique : « Di Stéfano est arrivé en Espagne encore jeune, il a acquis la nationalité, et ensuite, toute sa vie s’est faite en Espagne, c’est vrai, non ? D’un point de vue de football pur, si l’on prend en considération son palmarès et ses titres, Di Stéfano peut être vu comme espagnol. Son arrivée au Real Madrid a fait passer le club dans une autre dimension, et il aura marqué l’histoire comme peu l’auront fait en Espagne. Di Stéfano, c’est un Espagnol d’adoption, voilà. » Passé par l'Espanyol Barcelone en fin de carrière, Di Stéfano s’est laissé partir à Madrid, après avoir dédié sa vie au football. Et ça, l’Espagne s’en souviendra toujours.

Par Antoine Donnarieix
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