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Pierre Salvadori : « S'il y avait un film à faire sur le foot, ce serait sur Furiani »

Pour l'ancien joueur frustré qu'est Pierre Salvadori, le football est « un sport lié à l'enfance, une sorte de paradis perdu » . Également une affaire de passion irrationnelle qui, comme dans ses films, alterne entre la douceur comique et la tragédie humaine.

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Vous supportez un club en particulier ?
Je ne suis pas supporter. Avant, je supportais Bastia. Enfin, je les supporte toujours, c'est mon club. Mais plus doucement. La chose la plus lointaine dont je me souviens, c'est une finale de Coupe de France en 1972 contre Marseille. Je devais avoir sept ans. C'est mon père qui m'emmenait au stade et, comme on est corses, on supporte Bastia. Je me rappelle encore l'arrivée au Parc des Princes, la lumière, la découpe architecturale du stade. Donc fan depuis une bonne quarantaine d'années, oui.

Vous devez vous souvenir de 1978, aussi ?
Je me rappelle tout ! Les sept victoires d'affilée. Ça commence par Lisbonne, puis Newcastle, le Torino, Carl Zeiss Iéna. À chaque fois, ils commencent à Furiani et finissent par un match à l'extérieur. À chaque fois, l'équipe en face ouvre le score. Et à chaque fois, Bastia gagne à l'extérieur. Contre le Torino, le but de Larios en demi-volée avec une remise de Lacuesta : magnifique ! Les buts de Krimau avec ses gants noirs ! Pendant le match contre Carl Zeiss Iéna, j'étais en vacances chez les grands-parents d'un pote dans les Ardennes et quand ils ont gagné, je suis devenu fou. Derrière, on s'est tapés une cuite à la liqueur de cerise, à même le pot de confiture. On a failli mourir ! (rires) Donc oui, je me rappelle très bien l'épopée de Bastia et cette défaite un peu triste contre le PSV. À l'aller, le terrain est complètement boueux. L'arbitre jette le ballon, ça rebondit pas. « Pas grave, on joue ! » Ça a été un combat dans la boue. Et ils perdent 3-0 au retour. Il y avait De Zerbi qui arrivait de je ne sais pas où. Cazes, Orlanducci, Marchioni à l'arrière.

En général, comment vous regardiez les matchs ? Sur place ou à la télévision ?
À la télévision. Pour cette Coupe d'Europe, ils ne diffusaient pas les matchs de Bastia au début parce que c'était un peu inattendu et puis ça s'est recadré ensuite. J'ai des cousins qui avaient fait le déplacement à Torino et qui étaient revenus complètement dingues ! En plus, à l'époque, c'était un Corse qui commentait les matchs : Pierre Cangioni. Avec l'accent, c'était le seul qui prononçait les noms correctement. Ça résonnait bien cette période : un petit côté outsider, un peu volé, des ambiguïtés incroyables comme la présence de Rep. Ils disaient : « Oui oui, c'est notre sponsor Nouvelles Frontières qui nous l'a offert » , mais on ne savait pas trop... (rires) C'était drôle. Un club un peu glorieux et tragique. Ils ne pouvaient que mourir à la fin. Alors que là, je suis allé voir Bastia-PSG à Furiani cette année et je me suis emmerdé comme un rat. La première mi-temps était pliée en deux minutes. C'était hyper vexant. Déjà, on s'était pris 4-0 à l'aller avec l'aile de pigeon renversée de Zlatan. J'avais jamais vu ça. En même temps, le but de Cissé contre Sochaux est superbe. J'étais scié. Je l'ai revu de nombreuses fois. Après, Cissé, cette année, il joue pas, il avance pas, il est ailleurs. Mais je regarde toujours les matchs avec la même intensité. Il me reste toujours un rapport assez exalté quand je regarde du foot, ça peut vite m'emporter. De la ferveur, de la superstition, des conneries. On avait regardé une demi-finale de Coupe d'Europe avec Mathieu Demy et on buvait des bières. Alors je voulais aller pisser et au moment où j'y vais, il y a un but. Ça s'est fait une ou deux fois. Donc quand on regarde des matchs un peu tendus, il me dit : « Va pisser ! » Il m'envoie même des textos pour ça ! (rires) Mais j'ai moins cette attention du foot, des résultats.

Vous allez toujours à Furiani, pourtant.
Oui. C'est parce que j'adore l'ambiance du stade. J'y suis allé récemment, mais au bout d'une heure, j'en pouvais plus parce qu'un mec me gueulait dans les oreilles. C'est très paradoxal parce qu'on se trouve très con de soutenir le club de là où l'on vient, mais en même temps, au bout de dix minutes, on est comme un malade. Ça me fait penser au film Pain et Chocolat. C'est un Italien qui veut se faire passer pour un Suisse, donc il se teint en blond et il va voir un match de foot. Les Italiens marquent et il gueule « Italia ! » C'est peut-être aussi parce que le football, c'est ce que je voulais faire. C'était affreux de frustration parce que le foot m'a niqué les genoux à vie. J'ai commencé à la JAV comme gardien de but et j'avais un short bleu électrique que m'avait offert ma mère ! On aurait dit un chanteur de glam-rock égaré sur un stade ! (rires) J'ai arrêté à seize ans. Même à la mi-temps, je continuais de courir parce que si je m'arrêtais, ça me faisait mal. Les mecs pensaient que j'étais fou. Je me rappelle un coéquipier dont le père, un Portugais, venait à tous les matchs et quand son fils ne marquait pas, il entrait sur le terrain pour le tabasser. Ça me sidérait. Je montre souvent des gosses qui jouent au foot dans mes films, notamment quand les personnages ne vont pas bien. Je montre que le football peut faire du bien. Ça peut faire vieux pervers - « J'adore les enfants qui jouent en short ! » - mais pas du tout ! (rires) Donc cette anecdote, c'est un truc que je veux absolument mettre dans un film un jour.

Le football a une vraie importance dans votre processus de création ?
Le football, c'est une part hyper importante de ma vie. Parce que c'est des souvenirs incroyables, que c'était l'endroit où j'existais un peu plus qu'ailleurs parce que j'étais timide. C'est très classique, mais ça me permettait d'avoir des copains. C'est à partir de 1998 que le foot est devenu cool, mais avant, c'était un truc de beauf. Et pour autant, je ne pouvais pas résister d'aller jouer. C'était un peu honteux, mais ce sont de très bons souvenirs. Je me rappelle encore de buts que j'ai marqués quand j'avais douze ans.

Comment expliquez-vous que de nombreux films sur le foot soient mauvais ?
D'abord, je ne sais pas comment on filme le foot. Il y a bien Coup de Tête de Jean-Jacques Annaud. Ou À Mort l'arbitre de Mocky, mais là, c'est plus un film sur les supporters.

Ou À Nous la victoire et 3 Zéros...
Oui, enfin avec 3 Zéros, je ne sais pas si c'est le sujet ou le metteur en scène qui est le problème ! (rires) C'est surtout que ce sont des films un peu cyniques, autour du football et pas vraiment sur le sujet même. Parfois, je me dis que j'adorerais réaliser un match, mais avec le matériel tel qu'il est. Pas de GoPro sur la tête comme en F1. Quoique, ça pourrait être marrant de saisir l'angoisse du gardien avec une caméra sur la tête quand quinze mecs lui arrivent dessus en même temps ! Mais j'aimerais beaucoup pouvoir retransmettre la tension, dramatiser un peu plus. Faire des plans de coupe ailleurs, sur l'attente d'un joueur, par exemple. Inventer le temps hors de l'action pure comme au cinéma avec le hors-champ. Ce que j'adore, aussi, c'est les compilations de buts ! Des fois, je suis en train d'écrire et je peux aller sur Youtube chercher une compilation sur Cruyff. Une espèce de pulsion. Plutôt que d'aller chercher du porno, je vais chercher des orgies de buts. Une sorte d'ivresse due à la profusion. Ça fait du bien. Il y a cette grâce du geste parfait dont on a l'impression qu'on est le seul à l'avoir compris alors qu'en fait, on est douze millions. Récemment, j'ai vu jouer Antoine Griezmann avec la France et je l'ai trouvé très élégant, donc je suis allé voir une compilation. J'aimais beaucoup Diaby, aussi. Ce qui lui arrive est assez tragique. Un peu comme pour Paganelli à l'époque. Dans mon film, Pio Marmaï joue un joueur de foot qui s'est blessé très jeune, devenu un voleur de vélo un peu toxico. Il raconte tout ce qui devait lui arriver et qui finalement s'est évaporé en quelques minutes.

Il y a des choses qui ne vous plaisent pas dans le foot ?

Je n'aime pas ne pas être absorbé par un match. Avant, je pouvais suivre un match de bout en bout sans décrocher. Une espèce de bulle que je vivais intensément. Maintenant, je peux décider de me lever, d'arrêter et ça me fout hors de moi de ne plus avoir cette capacité à être dans le jeu. En revanche, ce qui me rassure, c'est d'être moins partisan. Le 4-0 du PSG sur Bastia, avant, ça m'aurait rendu malade. Mais c'est toujours important dans ma vie. Quand je vois un ballon, je suis comme un vieux clebs. Et quand je vois des gosses jouer au foot, je n'espère qu'une seule chose, c'est que l'un d'entre eux va frapper trop fort dans le ballon pour qu'il arrive jusqu'à moi et faire un amorti pourri. J'ai détesté décliner au foot, d'ailleurs. Quand on faisait les choses naturellement et qu'on commence à les rater. Qu'on commence à se sentir irritant comme les autres pouvaient être irritants pour nous. La première fois que ça m'a fait ça, c'était pendant un match avec Les Négresses Vertes. On était copains à l'époque. C'étaient des malades, des nerveux. Un jour, je vais jouer avec eux et ça se passe très mal. Ils étaient violents dans leurs réactions, à m'insulter. Et moi qui suis un garçon sensible, je commence à me demander ce qui se passe. Eux ne m'ont plus parlé pendant un mois après ça. Tout d'un coup, tu deviens le couillon d'un autre et je crois que ça a été le début de la fin avec eux ! (rires) Mais vous savez, le foot ne vous lâche jamais vraiment. Je pense que les joueurs de foot sont forcément intelligents, donc quand j'ai entendu Christophe Alévêque traiter Zidane d'idiot, je me suis dit que quelqu'un ne comprenait pas, que quelque chose n'allait pas. Parce que c'est faux, que l'intelligence est protéiforme. Zidane est quelqu'un qui est au-dessus. L'intelligence, ça n'est pas : « Je parle mieux que lui donc je suis supérieur. » C'est plus profond, ça a à voir avec l'instinct, comment faire déplacer les choses, les faire fonctionner. Le sens de l'orientation, c'est de l'intelligence. Donc je me suis demandé pourquoi ça me mettait en colère et je me suis dit : « Parce que le football ne vous lâche jamais. » Ce que j'aime aussi dans le foot, c'est la vérité. Au cinéma, il y a toujours quelque chose de rageant : on voit un film, on l'adore, mais on ne se rend pas compte que c'est un film manipulateur, qui est malin, mais pas intelligent. C'est Pialat qui disait : « Ce que j'envie à l'athlétisme, c'est que c'est toujours le meilleur qui gagne. » Bon, après il disait : « Et je suis sûr que si Rivette saute 1m30, moi, je saute 1m33. » (rires) Mais plus sérieusement, d'une certaine façon, c'est pareil au foot.

C'est pas toujours le cas. Certains gagnent avec la roublardise.
Vous arrivez à voir ça ? Parce que ça fait dix ans que j'essaie de comprendre la stratégie au foot et je n'y arrive pas. Dans le bar à côté de moi, je ne comprends pas les mecs qui parlent tactique devant le match. J'écoute un peu et je me dis qu'il faut que je m'intéresse à autre chose qu'à une vitesse, un mouvement, mais je n'arrive pas à voir pourquoi ça se passe. Je comprends quand Blanc fait entrer Pastore et qu'il y a un moment de grâce et de bol, mais au fond, je n'arrive pas à déchiffrer les stratégies de jeu. Même le gros beauf de Canal+, Pierre Ménès, je ne comprends pas ce qu'il dit. Mais c'est tant mieux, presque, de passer à côté de cette chose. Je me rends compte que c'est devenu une affaire de spécialistes et je garde un rapport plus primaire au foot. Le foot peut toujours me rendre aussi dingue, me faire faire des choses bizarres.

Parlez-nous un peu de Furiani.
Je ne sais pas si vous y avez déjà mis les pieds, mais d'un côté, il y a vue sur les montagnes et de l'autre, sur la mer. J'ai même vu depuis les tribunes un incendie chez mes grands-parents parce qu'on voyait les collines qui surplombaient Bastia ! Et pour vous dire à quel point le foot me tenait, quand l'un d'entre nous a dit : « Il faut y aller ! » Je me suis dit : « Merde ! » Je voulais rester voir la fin du match alors qu'il y avait le feu chez mes grand-parents ! (rires) Plus sérieusement, il y a un documentaire assez passionnant qui a été fait sur le drame de Furiani. Comment le passe-droit aboutit à cette construction qui va finir par s'effondrer. Métaphoriquement, c'est très fort. Comment, pour beaucoup de raisons, on en vient à construire quelque chose de fragile, d'une façon incroyablement désinvolte. Comment chacun prend une petite part de responsabilité et laisse passer. Ce qu'on appelle « l'entraide » dans les régions les plus pauvres, l'aiutu qui devient le passe-droit. La corruption, la politique, des choses plus sombres qui font qu'on échafaude une idée qui broie les gens, les massacre. C'est prophétique. S'il y avait un film à faire sur le foot, ce serait sur Furiani. Là, ce serait intelligent. Et il n'y a qu'un réalisateur corse qui pourrait le faire. J'en rêve.

Vidéo

Dans la Cour de Pierre Salvadori, avec Gustave Kervern, Catherine Deneuve, Pio Marmaï et Féodor Atkine. Sortie le 23 avril.

Propos recueillis par Matthieu Rostac
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