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Entretien avec Unai Emery : « À quoi ça sert de se prendre la tête ? »

Unai Emery est donc bien le nouvel entraîneur du PSG. Interview fleuve, en deux parties, avec le nouveau patron technique de ce Paris qui veut absolument rêver plus grand. Premier tome : la carrière de joueur d'Emery, sa transition logique vers le métier d'entraîneur et son amour de la psychologie.

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ndlr : Entretien paru dans le numéro 86 de SO FOOT.

Vous avez joué quelques matchs en Liga avec la Real Sociedad avant de faire toute votre carrière dans les divisions inférieures. Quel type de joueur étiez-vous ?
J’ai joué pendant 10 ans à la Real Sociedad. Mon idole et mon modèle comme footballeur, c’était Lopez Ufarte. On le surnommait le « Petit Diable » (en français dans le texte). C’est le prince Rainier qui lui avait donné ce surnom après l’avoir vu dans un tournoi de football à Monaco. Ce surnom, c’était la classe ! (Rires) Je jouais au même poste que lui, ailier gauche, et je voulais absolument lui ressembler. Malheureusement, je n’avais pas son talent…

Aujourd’hui que vous êtes entraîneur, est-ce que vous vous feriez jouer ?
Je ne crois pas. J’étais très technique, mais psychologiquement, j’étais faible, friable. J’adorais trop le football pour garder la tête froide. Je me mettais trop de pression… Les jambes étaient bonnes, mais mon problème, c’était la tête. Je n’avais pas une mentalité de winner.

Pourquoi ?
J’avais beaucoup de mal à gérer la pression. Je voulais trop bien faire, mais je n’en avais pas les capacités. J’ai toujours été très perfectionniste. Je savais très bien ce qu’il fallait faire pour être bon, mais j’étais limité par mon talent et mon anxiété. À l’époque, j’avais été incapable de trouver des solutions pour améliorer mon niveau de jeu. Et puis, physiquement, je n’étais pas bon non plus… (Il coupe) Quand j’y pense, je vois beaucoup de carences. Je n’avais pas la capacité d’analyse qui est la mienne aujourd’hui. Je voyais qu’il me manquait quelque chose, mais j’étais incapable d’identifier le problème. Si ça avait été le cas, j’aurais peut-être fait une plus grande carrière en première division, d’autant que j’avais une très bonne frappe du gauche et une bonne vision du jeu.


Vous avez des regrets par rapport à votre carrière de footballeur ?
Elle a été ce qu’elle a été, et je l’accepte parfaitement comme ça. J’aurais pu faire mieux si mon mental ne m’avait pas lâché à plusieurs reprises. En tout cas, une chose est sûre : mon expérience de joueur m’a aidé pour mon travail d’entraîneur. L’entraîneur qui a fait une carrière de joueur, même à un niveau moyen, comprend mieux les états d’âme d’un footballeur. Je connais la peur, cette sensation de ne pas vouloir décevoir et de finalement se louper. Comme mes joueurs, je suis aussi passé par des états de stress importants. Toutes ces petites choses-là qui brident la performance des professionnels, je les connais. Je comprends la rivalité qu’il peut y avoir entre deux footballeurs dans un collectif. Je comprends la recherche de compétitivité, les doutes, le poids du regard des autres… C’est parce que je connais ça que je sais qu’il faut une confiance maximale pour jouer au football. Pour moi, un entraîneur doit aussi faire office de thérapeute, pour soigner les douleurs qui ne se voient pas avec les yeux.

« J’ai passé ma carrière de joueur à écouter, regarder et analyser ce qui se faisait sur un terrain. C’est bête à dire, mais je ne m’en suis servi qu’une fois que je suis devenu entraîneur. » Unai Emery

De la frustration de ne pas avoir été un grand joueur est née votre vocation d’entraîneur ?
Peut-être qu’inconsciemment, c’était ça… Mais j’ai toujours voulu être entraîneur ! Si j’avais fait une grande carrière, ça n’aurait pas changé mes plans. Quand j’étais joueur, je voulais déjà être coach. À 23 ans, j’entraînais déjà des ados dans mon village. À 24, j’ai passé mon premier brevet, puis à 28 et à 29 ans, j’ai passé mes derniers diplômes. La majorité des footballeurs passent tous leurs brevets d’entraîneur une fois qu’ils ont raccroché les crampons. Plus par dépit que par réel intérêt. Être entraîneur pour moi, c’était un véritable objectif, pas quelque chose par défaut. Pour faire ce métier, il faut avoir de la passion, de l’espoir et beaucoup, beaucoup d’énergie. Toutes ces caractéristiques, je les avais quand j’étais joueur, mais elles ne me servaient à rien. J’ai passé ma carrière de joueur à écouter, regarder et analyser ce qui se faisait sur un terrain. C’est bête à dire, mais je ne m’en suis servi qu’une fois que je suis devenu entraîneur.

C’est un peu bizarre, non ?
C’est vrai. Je ne sais pas profiter de l’instant présent, je suis trop cérébral pour ça. C’est surprenant hein ? Quand j’étais petit, on m’appelait « fesses inquiètes » . Je ne tenais pas en place. Ça ne s’est pas arrangé avec le football ! (rires)


Est-ce que vous arrivez à ressentir parfois comme entraîneur des sensations que vous aviez éprouvées comme footballeur ?
Ça m’arrive encore quelque fois quand j'entre sur un terrain. J’adorais venir fouler la pelouse quand j’étais joueur, c’était un moment précieux pour réfléchir. Aujourd’hui, c’est pareil, j’aime bien flâner sur le gazon. C’est un peu le calme avant la tempête, ma petite friandise.

Vous pensez à quoi, dans ces moments-là ?
Ce sont des instants de réflexion intense : « Il faut qu’on fasse ça, je vais leur dire de faire ci… » J’essaie de me passer le film du match. Il m’est souvent arrivé de bouleverser mes plans simplement parce que j’avais des bonnes intuitions dans ces moments-là. Sans vouloir me vanter, ça m’a toujours réussi.

« Il faut toujours être à la page. Si tu te relâches dans cette profession, tu meurs rapidement. Aujourd’hui, ma courbe est ascendante, mais je sais qu’un jour, cette ligne de réussite va chuter. » Unai Emery

Vous avez commencé dans le métier en étant entraîneur-joueur à Lorca. Est-ce que ce n’est pas la situation la plus incommode dans le football ?
L’entraîneur venait de se faire virer, et les dirigeants m’ont proposé un peu par surprise le poste d’entraîneur. Pour moi, c’était une opportunité unique que j’ai acceptée sans hésiter. Quand je me suis pointé la première fois dans le vestiaire, il y a certains de mes anciens coéquipiers qui ne comprenaient pas, beaucoup me demandaient où était passé leur entraîneur : « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Il est malade ? » À ceux-là, je leur ai répondu qu’il l’avait devant les yeux. C’est étrange de passer de l’autre coté de la barrière : « Hé salut, j’étais votre coéquipier, mais maintenant c’est moi qui commande ! » (Il fait des grands gestes comme s’il saluait quelqu’un, puis il se rassoit.) Tu ne fais pas le fier au début...


Quelle est la différence entre le Emery de Lorca et l’actuel ?
Les divisions d’écart. J’ai eu une ascension météorique en très peu de temps. Le football, c’est très difficile (il réfléchit)… Être entraîneur, ça l’est encore plus. Il faut toujours être à la page. Si tu te relâches dans cette profession, tu meurs rapidement. Aujourd’hui, ma courbe est ascendante, mais je sais qu’un jour, cette ligne de réussite va chuter. Entraîner, c’est lutter tous les jours pour être indispensable aux yeux des autres. Tous les entraîneurs devraient se préparer à vivre des moments de galère comme ils préparent leur match. Malheureusement, ça fait partie du job aujourd’hui : si un plomb doit sauter en premier, ce sera toujours l’entraîneur.


Comment faites-vous pour vous préparer à cette éventualité ?
C’est simple : il ne faut jamais penser à l’avenir ! Jamais ! (Il crie.) Si on se projette trop loin, on n'y trouve que du doute. Et puis, si tu n’arrêtes pas de te projeter vers l’avenir, ça veut aussi dire que tu ne fous rien. Moi, mon futur le plus lointain, c’est demain. Je travaille aujourd’hui, pour le prochain match à venir. Quand le match est fini, je pense à l’entraînement du lendemain. Il n’y a rien d’autre. C’est une sorte de routine mentale qu’il faut s’imposer pour ne pas devenir fou. (Il met un doigt dans sa bouche et regarde le plafond) « L’année prochaine je vais faire, heu… Non ! Je vais faire MAINTENANT ! » (Il fait une grimace.) Tu peux essayer de tout contrôler dans le football, mais au final, c’est lui qui te dictera toujours sa sentence. Tu peux être un héros en gagnant trois matchs d’affilée puis devenir un zéro en enchaînant trois mauvais résultats. Franchement, ça sert à quoi de se prendre la tête ?

Avec la crise économique, vous êtes sans doute l’un des seuls Espagnols à ne pas se préoccuper de son avenir…
Mon statut de privilégié, je me le suis construit, en travaillant de manière acharnée. En Espagne, il y a beaucoup d’entraîneurs, mais combien ont de véritables ambitions ? Pour moi, l’ambition n’est pas une notion qui s’accorde au futur, mais au présent. Tous les matins, je me dis la même chose : « Je suis un putain de privilégié ! » Après, les Espagnols et ceux qui ne le sont pas ont raison de s’inquiéter pour leur avenir, c’est naturel. C’est humain. Mais voilà, ils ne sont pas entraîneurs de football. Pas tous en tout cas. (Rires)

« Le football, c’est avoir la balle le plus longtemps possible. Si ce n’était que de l’athlétisme, ça se saurait… » Unai Emery

On vous a découvert à Almería, une équipe qui donnait l’impression de ne pas avoir eu besoin de temps d’adaptation lors de sa montée en Liga. Comment aviez–vous préparé cette transition de la D2 à la D1 ?
J’ai appris beaucoup de toutes les équipes auxquelles j’ai été confronté en troisième et deuxième division. Et puis je passais mon temps libre à regarder des centaines de matchs à la télévision. (Il balaie du doigt la pièce.) « Cette équipe-là gagne. Qui l’entraîne ? Comment elle s’entraîne ? Cette autre équipe-ci perd. Pourquoi ? Ah non, en travaillant comme ça, ce n’est pas étonnant… » Dans le football, l’apprentissage passe par les yeux. J’adore aller au stade pour voir les matchs des autres équipes. Aujourd’hui, je regrette que certains entraîneurs y aillent uniquement pour superviser des joueurs. C’est ce qu’il y a de moins intéressant à voir, d’autant qu’il y a des gens dont c’est la spécialité. Moi, ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les joueurs, mais les blocs, les collectifs. Qu’un milieu de terrain fasse des dizaines de passements de jambe, je m’en fous complètement. Ce que je regarde, ce sont les combinaisons de jeu, la manière de défendre et d’attaquer et comprendre pourquoi la présence d’un joueur rend son coéquipier meilleur. J’ai des notes sur plus d’une centaine d’équipes. Je n’ai pas de modèle d’entraîneurs, car ils sont tous mes modèles. Je suis une éponge. Les victoires et les défaites de mes confrères m’ont servi à devenir l’entraîneur que je suis aujourd’hui. (Il balaie encore du doigt la pièce et plisse les yeux.) « Cette équipe-là joue mal, mais gagne à cause de ça. Celle-là, au contraire, joue très bien, mais perd tout le temps à cause de ça… » J’ai affiné mes capacités analytiques comme ça, puis j’ai fait comme au supermarché : « Tiens, je vais prendre ça, ça a l’air bon. Et puis ça aussi, ça peut toujours servir. »


Vous vous déplacez toujours autant aujourd’hui ?
Bien sûr. Si je peux, je vais au stade. Il y a toujours des choses intéressantes à prendre. Lorsque je n’ai pas le temps, je me poste devant mon écran de télévision. Si j’ai le choix entre quatre matchs, je me paie celui d’une équipe qui a déjà retenu mon attention sur des détails que je trouve important. Je suis un bon zappeur pour ça. Avec le temps, je me suis même fixé une règle d’or : si j’ai regardé une équipe et qu’elle ne m’a pas plu, elle ne me plaira pas la deuxième fois, je l’efface de ma mémoire. Ça m’a permis d’économiser pas mal d’argent dans le pay-per-view.


En Espagne, la victoire ne suffit pas. Il faut y mettre la manière…
(Il coupe.) Parce que dans ce pays, le football est la plus importante des futilités. Pour nous, c’est un jeu. Dans d’autres pays, il n’y a que la victoire qui compte. Ici, c’est pareil, mais il faut y mettre la manière. Il faut que le public en ait pour son argent, vous comprenez ?

Ça rajoute de la pression ?
Oui parce que, dans les mauvais jours, ça peut très vite se retourner contre l’équipe. La Roja a beaucoup de pression, on attend beaucoup d’elle, de la force, du talent, du génie, du spectacle, mais c’est impossible de maîtriser tous ces paramètres à la fois. Je pense qu’ici, les gens veulent que la victoire soit belle. Si on gagne en jouant la défense, les médias et le public trouveront toujours le moyen de critiquer. Ici, la victoire seule n’est pas belle.


C’est une exception culturelle ?
Pendant longtemps, Xavi et Iniesta ont raconté qu’ils faisaient des cauchemars en pensant à Vieira et Makelele… Je pense que depuis quelques années, les joueurs espagnols n’ont rien à envier aux Français. Physiquement, ils sont du même niveau et techniquement, ils sont meilleurs. En Espagne, on travaille beaucoup le physique, et l’intensité, mais c’est vrai qu’à la base, on donne plus d’importance aux qualités techniques. Le football, c’est avoir la balle le plus longtemps possible. Si ce n’était que de l’athlétisme, ça se saurait…

« Le tiki-taka, c’est une invention de la presse et un fantasme des supporters. Ce n’est rien d’autre que du marketing de merde. » Unai Emery

En 2008, vous aviez été l’un des seuls à prédire une victoire de l’Espagne, même si vous n’avez pas été tendre avec le tiki-taka…
C’est le terme que je n’aime pas : le tiki-taka, c’est du vent. Aucun entraîneur dans le monde ne vous dira qu’il s’agit d’un concept footballistique. C’est une invention de la presse et un fantasme des supporters. Ce n’est rien d’autre que du marketing de merde. En gagnant, la sélection espagnole a influencé les clubs de Liga, comme les clubs français l’ont fait en reprenant la tactique mise en place par Aimé Jacquet en 1998. Mais un style de jeu impose qu’il y ait un semblant de brio. Tout est dit. « Le style » : c’est quelque chose qui doit plaire, et qui doit être agréable à regarder. Le style, la sélection l’a trouvé ces dernières années. Ce qu’elle avait du mal à imposer avant de remporter l’Euro et le Mondial, c’était son identité de jeu. Le style et l’identité de jeu, ce sont deux choses bien différentes.

Justement, en France, on a un peu de mal à faire la différence : les entraîneurs s’inspirent tous du modèle défensif de Jacquet.
En France, vous jouez d’abord pour ne pas perdre. En Espagne, même si on a quelques équipes comme ça, on essaie avant tout d’imposer sa loi à l’autre. La culture du foot est différente aussi. Si les entraîneurs français copient le modèle de Jacquet, c’est parce que c’est leur référence absolue. Tout du moins, c’est la voie qu’a choisi de donner votre direction technique nationale. Nous aussi, on copie nos champions du monde, comme vous l’aviez fait avec les Bleus. La différence, c’est que nos champions du monde se sont eux-mêmes inspirés de la philosophie de jeu du Barça qui est pour moi la référence absolue en matière de football. En France, il n’y a pas de Barça, mais vous avez d’autres qualités et c’est grâce à ça que vous avez dominé le football pendant quelques années. Les potentiels sont les mêmes, mais les références sont différentes. En Liga, beaucoup d’équipes tentent d’imiter le Barça, chacun avec ses armes. Mais, au moins, l’esprit est là : elles vont de l’avant et jouent pour mettre plus de buts que leurs adversaires.


Aujourd’hui, les entraîneurs espagnols sont à la mode. Ça n’a pas toujours été le cas. Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt selon vous ?
Parce que, pour nous, le système de jeu est secondaire. Ce qui nous importe, c’est la philosophie de jeu. Quand tu as ça, tous les systèmes deviennent bons. Pendant des années, c’est le système qui a primé, mais c’est une erreur. C’est comme mettre la charrue avant les bœufs. En Espagne, j’ai aussi l’impression qu’on travaille beaucoup avec les nouvelles technologies. C’est un outil très important aujourd’hui qui nous permet d’avoir plus de données. Avant, on n’avait pas tout ça, on était un peu comme des aveugles. En Liga, si tu ne sais pas utiliser un ordinateur, lire des bases de données ou passer des heures devant un écran à regarder du football, c’est très difficile d’avoir des résultats. Impossible même.


Le métier a beaucoup changé en Espagne ?
Énormément. Ici, on ne parle plus d’entraîneurs, mais de coachs. On ne se contente plus d’inventer des jeux ou de disposer des plots pour améliorer le rendement pendant les matchs. C’est plus compliqué que ça… Maintenant, il faut s’intéresser à la psychologie, aux finances, à la nutrition, à la communication, à l’image que tu renvoies… Personnellement, je travaille beaucoup le mental. Pour moi, c’est l’une des clés du football moderne et c’est aussi là que tu peux créer le plus de différence par rapport aux autres.

« Sur le terrain, je ne veux pas que mes joueurs soient surpris ou impressionnés, ça voudrait dire que j’ai mal travaillé. On peut perdre un match sur n’importe quoi, mais pas au mental. » Unai Emery

Comment faites-vous pour le travailler ?
Je suis un autodidacte dans ce domaine. Je n’ai jamais eu de psychologue parce que je pense que c’est un métier qui fait peur aux joueurs. Je préfère plutôt me servir de mes expériences personnelles ou de mon passé de joueur. Sinon, je lis beaucoup de livres qui traitent de leadership, de cohésion de groupes. En ce moment, je m’intéresse à l’intelligence émotionnelle. C’est un bon moyen de s’affirmer et de devenir un leader dans le vestiaire. L’intelligence émotionnelle me permet aussi de savoir comment manager un groupe qui partage des langues, des cultures et des éducations différentes.

Pourquoi l’aspect psychologique vous intéresse-t-il autant ?
C’est quelque chose qui m’a toujours interpellé. Comme je vous l’ai dit, j’étais un joueur faible, je ne voulais pas avoir des joueurs avec les mêmes problèmes que moi. La psychologie, c’est comme faire des scénarios : il faut inventer des situations pour que les joueurs visualisent bien ce qu’ils ont à faire. Sur le terrain, je ne veux pas que mes joueurs soient surpris ou impressionnés, ça voudrait dire que j’ai mal travaillé. On peut perdre un match sur n’importe quoi, mais pas au mental.


Il y a encore quelques années le football était allergique à la psychologie. Comment expliquez-vous que cette discipline soit autant à la mode aujourd’hui ?
Parce que le football est devenu une industrie à part entière. Il faut des résultats et pour les obtenir, il faut optimiser le rendement des joueurs. Tous les détails comptent. Le coaching est une sorte de psychologie sportive. L’entraîneur doit être un dirigeant, un leader pour les joueurs.

Et ça se passe comment concrètement au quotidien ?
Je travaille le mental à un niveau personnel et collectif. Je fais tout pour exacerber la rage de vaincre et aiguiser l’esprit de compétition au sein de mon groupe. Quand j’ai deux joueurs pour un même poste, je n’hésite pas à chauffer un peu celui qui ne joue pas. Je choisis mes titulaires en fonction de leur dépassement de soi. Il faut qu’il me montre physiquement et mentalement qu’il a été meilleur que les prétendants au même poste durant la semaine pour jouer le week-end.


Banega était complètement à la masse à son arrivée en Espagne et vous en avez fait l’un des milieux de terrain les plus cotés d’Europe. Vous lui avez fait quoi ?
Banega, il m’a donné beaucoup de boulot. Je lui ai fait comprendre qu’il fallait qu’il change son style de vie s’il voulait faire une grande carrière. En Argentine, c’était une star, mais quand il est arrivé en Espagne, je l’ai tout de suite redescendu sur terre. (Emery l’a eu sous ses ordres à Valence et Séville, ndlr.) Il a fallu que je sois constamment à ses côtés pour qu’il gagne en tension. Aujourd’hui, c’est un joueur exigeant et responsable. C’est quelque chose que je n’aurais pas dit de lui à son arrivée.

À Valence, vous avez eu un joueur comme Feghouli qui, en France, n’avait pas bonne presse…
J’aime travailler avec tout le monde ! Feghouli était jeune à son arrivée en Espagne. Il fallait juste lui donner du temps. Les vétérans ont un ego plus développé et c’est plus difficile de les faire aller dans le sens que tu désires. Les jeunes sont des produits « vierges » que tu peux modeler plus facilement. Avec eux, c’est plus facile parce qu’ils ont faim d’apprendre.

Il y a des entraîneurs qui ne parlent pas aux joueurs…
C’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. Un entraîneur qui ne parle pas à ses joueurs, c’est triste. À quoi ça sert d’être froid ? À rien. Moi, je donne beaucoup d’affection. Une équipe, c’est une famille, où le dialogue est ultra-important. Dans mon vestiaire, je propose et je dispose, mais je suis assez consensuel. Je ne veux pas être un dictateur. Ce que je cherche, c’est rassembler 22 personnes autour d’un projet commun.



Propos recueillis par Javier Prieto-Santos
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