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Perotti : « Je voulais des réponses à mes problèmes »

Dauphin de la Juve avec la Roma cette saison, l’ailier créatif argentin Diego Perotti est pleinement revenu dans la lumière au bout d'un troisième exercice complet en Italie. Le tout alors qu’il espère désormais retrouver la sélection – qu’il n’a plus vue depuis 2011 – et après une dépression qui aurait pu l’éloigner définitivement des terrains. Entretien avec un joueur à part, définitivement.

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Ton père, Hugo, a marqué l’histoire de Boca Juniors avec lequel il a notamment remporté la Copa Libertadores en 1978. Tu te rappelles comment il te parlait du foot ?
Quand j’étais enfant, il me parlait beaucoup de son passé de joueur. Il a été obligé d’arrêter sa carrière alors qu’il n’avait que vingt-six ans à cause de nombreuses blessures, mais il a remporté de nombreux trophées en Argentine, avec Boca. Il m'a raconté son année passée avec Maradona, ses quelques moments en sélection nationale... C’est comme ça qu’est né mon amour pour le foot en réalité.

Pour Boca aussi, non ?
Bien sûr, et j’ai eu l’honneur de jouer à la Bombonera. J’ai joué six mois à Boca en 2014, c’était incroyable. Dans ma carrière, j’ai connu de nombreux stades, que ce soit le Bernabéu, le Camp Nou, Old Trafford, l’Olimpico aujourd’hui, mais la Bombonera, c’est différent. Même quand tu es sur le banc, tu es heureux, car tu vois ces visages, tu entends ces chants qui ne s’arrêtent jamais... Je souhaite à tout le monde de connaître un jour ce sentiment qui est quand même particulier pour un joueur.

Le fils de Hugo

Tu as débuté le foot à Boca. C’était difficile pour toi d’être le fils de Hugo ?
Forcément, quand tu arrives dans un tel contexte, que tu as dix, douze ans, tout le monde pense que tu es là grâce à ce qu’a fait ton père. J’étais obligé de prouver, chaque jour, que j’avais les qualités pour être ici. C’est dur pour un gosse, donc j’ai quitté Boca pour rejoindre le Deportivo Morón qui était alors en deuxième division argentine. C’était plus simple pour moi, personne ne me connaissait et j’avais trouvé la liberté que je recherchais.

Les jeunes de ton âge étaient durs avec toi ?
Tu sais, à ce moment de la vie, les jeunes sont plus ou moins mauvais entre eux. C’est une période un peu folle en fait. Chaque année, tu as entre 1000 et 2000 gamins qui viennent faire des tests pour intégrer Boca. C’est une bataille, et la majorité des jeunes qui sont là viennent des quartiers pauvres de Buenos Aires. Ils viennent avec la volonté de sauver leur famille avec le football. Je n’étais pas préparé à cette atmosphère.

Tu rêvais de jouer en Europe ?
En réalité, je rêvais surtout de jouer au foot. Je ne pensais pas à tout ce qu’il pouvait se passer ensuite. Quand j’ai commencé à jouer avec le Deportivo Morón, en deuxième division, j’avais déjà réalisé mon rêve. Tout ce qui pouvait arriver ensuite n’était pas un rêve, je ne pensais pas à l’Espagne, à l’Italie, à l’Europe...


Avant de signer à Séville en 2007, tu avais rencontré les dirigeants de l’Atalanta. Le football italien t’intéressait déjà à l’époque ?
On va dire que quand j’étais plus jeune, je regardais beaucoup le football italien. Je me rappelle certains matchs entre la Lazio et la Roma, de ces supporters assez proches dans la culture de celle des supporters argentins... Mon choix de rejoindre Séville, c’était surtout par rapport à la langue en fait. J’avais dix-huit ans, je devais me préparer à vivre seul, on m’avait déjà parlé de Séville, c’est comme ça que ça s’est décidé.

Tu es arrivé en Espagne avec ta mère. C’était difficile de changer de vie ?
J’ai toujours eu le désir de vivre seul. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ça a toujours été en moi. Ma mère est restée à Séville avec moi pendant trois mois car, après, son autorisation de séjour expirait. Là, ça a été assez simple bizarrement. Je jouais avec les jeunes du club, j’étais arrivé avec un ami argentin qui était un peu comme mon père, sa femme me faisait à manger, ils m’invitaient souvent à dîner, donc l’adaptation a été facilitée. Séville est sans aucun doute l’une des plus belles villes que j’ai vues dans ma vie. J’y suis resté sept ans aussi pour ça, même si, forcément, ma famille me manquait, mes amis aussi.

En Argentine, tu avais commencé des études de psychologie.
Oui, mais j’ai été obligé d’arrêter au bout de deux ou trois mois, car je devais partir vivre à Séville. En arrivant en Espagne, j’ai commencé un cursus en criminologie, mais tu sais ce que c’est. Le club jouait la Ligue des champions, j’étais devenu international, et j’ai commencé à ressentir un sentiment bizarre : les autres élèves me regardaient de travers parce que j’étais joueur de foot... Séville est une ville assez petite, ce n’est pas comme Rome où je pourrais éventuellement aller à l’université et ne pas être reconnu de tous. Là, la fac n’était qu’à quelques centaines de mètres de chez moi, mais je ne pouvais pas être tranquille.

Avec le Deportivo Morón [...] j’avais déjà réalisé mon rêve. Tout ce qui pouvait arriver ensuite n’était pas un rêve »
Ça a été dur à accepter ?
Pas vraiment, car je savais que je ne pourrais pas cumuler les études et le foot toute ma carrière. J’ai perdu au fil du temps cette passion. Aujourd’hui, si on m’installait derrière une table, avec des documents pendant trois ou quatre heures, j’en serais incapable... J’avais le temps quand j’étais jeune, mais plus maintenant.

À Séville, tu as connu de nombreuses blessures, et certaines personnes ont mis ça sur le compte de ton train de vie. Tu étais vraiment un fêtard ?
Il faut vivre cette situation pour la comprendre. Quand tu es blessé trois ou quatre fois au genou, que tu dois être opéré, on parle de toi comme d’un malchanceux. Pour le reste, tu es coupable. Un exemple : quand tu as une blessure musculaire, ce serait parce que tu bois trop d’alcool, que tu as une sale hygiène de vie, que tu ne dors jamais... À cette période, j’avais un peu plus de vingt ans et on disait que j’étais un fêtard. Tu sais quoi, j’étais seul chez moi, je mangeais seul chez moi et en fait, à cause de ma situation physique, je ne voulais voir personne. Mon objectif, c’était de bosser pour pouvoir revenir et, à côté, j’entendais tous ces mensonges. C’est quelque chose qui te tue. Dans ces cas-là, il faut se taire et travailler parce que tu ne peux pas empêcher les gens de raconter n’importe quoi.

La presse notamment ?
C’est toujours compliqué, surtout quand tu es dans une ville petite où tout le monde se connaît et adore le football. Si tu ne joues pas, que tu n’es pas au restaurant avec le reste du groupe, tu ne peux pas parler. Depuis que je joue, j’agis en professionnel parce que j’aime ce boulot. Oui, pour moi, c’est un travail. Alors, quand j’entends des gens dirent : « Perotti est blessé parce qu’il sort et se met des cuites tous les soirs » , j’ai envie de me révolter, c’est normal. Il faut savoir que je déteste l’alcool hein. Mais tu dois rester calme.

Le mec sait dribbler, un peu.

Tu as vraiment pensé arrêter le football ?
Je suis retourné en Argentine, jouer pour Boca, en 2014 et je me suis reblessé. Là, j’ai commencé à penser à tout arrêter. C’était un truc impossible pour moi normalement, mais j’ai appelé ma mère, je suis retourné chez moi et je lui ai dit que je ne pouvais plus continuer. Je ne pouvais plus continuer à regarder mes partenaires jouer, mon équipe gagner sans moi... J’étais fatigué de tout ça, fatigué moralement et donc physiquement. Ma tête me disait d’arrêter. C’est la seule fois de ma vie où ma mère m’a dit : « D’accord, si tu veux abandonner, je te soutiens. » J’en ai parlé avec mon agent et j’avais un contrat à honorer avec Séville. Je devais aller au bout et le Genoa est arrivé.

Gian Piero Gasperini surtout. C’était quoi le secret pour te « sauver » ?
« Je ne pouvais plus continuer à regarder mes partenaires jouer, mon équipe gagner sans moi... »
Ce n’est pas quelque chose de concret si tu veux. C’est plutôt un ensemble. Je suis arrivé à Gênes, dans un pays où je ne maîtrisais pas du tout la langue, où je ne pouvais donc pas exprimer mes sentiments et où je mettais ma confiance en jeu. J’ai découvert une nouvelle équipe, de nouveaux joueurs, une nouvelle ville et Gasperini m’a pris entre ses mains. Il m’a fait bosser, tellement, qu’il emmenait mon physique à 150% de ses capacités. C’est comme s'il avait appuyé sur le bouton reset de mon esprit et de mon corps.

Il y a aussi eu des mots, des conversations ?
Oui, mais ce n’était pas tellement ce que j’attendais en fait. Jusqu’ici, j’avais vu tellement de médecins qui m’avaient parlé pour me dire que ça allait, que ça allait revenir... C’était probablement la pire chose qu’il fallait me faire entendre. Je n’avais pas besoin de diagnostic, je voulais simplement des réponses à mes problèmes. Je n’en ai jamais eu et j’étais là : « Ok, tout est normal, mais je ne peux pas jouer plus de dix matchs ? » Et, au Genoa, je me suis beaucoup entraîné, peut-être trop. J’ai rencontré un préparateur physique que je considère comme un ange. Tout simplement car il savait ce dont j’avais besoin : on a travaillé pour solidifier mon corps, mes jambes... Je ne m’arrêtais pas de travailler. Quand je suis arrivé en Italie, j’avais un problème au mollet. Le médecin m’a dit de m’entraîner cette semaine, de voir si la douleur persistait et qu’on verrait ensuite. Le lundi, j’ai eu mal. Le mardi, pareil. Mercredi, un peu moins, mais toujours. Le jeudi, ça avait disparu. Et j’ai joué le samedi sans ne plus m’arrêter ensuite.

Ok ben c'est super, Mario.
C’était donc aussi mental ?
Complètement et c’était la clé. En Italie, j’ai appris à supporter la douleur et à la surpasser. Quand j’étais blessé, que ça ne guérissait pas, c’était avant tout pour ça.

Comment Luciano Spalletti a travaillé avec toi cette saison ?
Depuis que je suis arrivé en Italie, mes problèmes de blessures ont disparu. Regarde, cette saison, j’ai joué plus de quarante matchs avec la Roma. Le Mister a forcément eu un rôle dans ma réussite puisqu'il m’a beaucoup parlé et a toujours eu cette faculté à élever son groupe au maximum de ses capacités. Avec Spalletti, tu ne peux pas te reposer sur tes acquis, c’est interdit, sinon tu ne joues pas.

« Au Genoa, je me suis beaucoup entraîné, peut-être trop. J’ai rencontré un préparateur physique que je considère comme un ange. [...] Je ne m’arrêtais pas de travailler. »
Tu le vois sourire parfois ?
Pas tellement... (rires) mais je ne suis pas non plus un mec qui sourit beaucoup dans la vie. Malgré ça, ça ne m’empêche pas – et le coach non plus – d’avoir une bonne relation avec mes coéquipiers. Les gars sont ma seconde famille : on mange ensemble, on gagne ensemble, on dort ensemble.

C’était dur de voir Francesco Totti sur le banc cette saison ?
Bien sûr que c’était difficile... En quelques mois à la Roma, j’ai rapidement compris ce qu’il pouvait représenter pour cette ville, ces supporters. Comprendre que le match contre le Genoa était son dernier match n’étais pas simple à accepter. C’est une légende, un repère, un modèle pour un joueur comme moi qui a encore beaucoup à prouver. Pour tout le monde, Francesco est le roi de Rome. Il faut se rendre compte ce que représente jouer toute sa vie dans un seul club dans le système du foot moderne.

Sur le plan personnel, cette saison, on garde aussi en mémoire cette rabona contre le Viktoria Plzeň en novembre dernier. Qu’est-ce qu’il te passe par la tête ?
J’ai toujours voulu, un jour, faire une passe décisive ou marquer grâce à un coup du foulard. Mais ce jour-là, je n’ai pas voulu marquer. Je voulais centrer ! Ma frappe est contrée, ça rentre, certains ont parlé d’un but contre son camp, mais non, c’est le mien (rires).

Un petit but en coup du foulard

Est-ce que tu ressens la même chose quand tu marques et que tu fais une passe décisive ?
Sincèrement, je préfère la passe décisive. J’aime marquer, mais je préfère offrir, ça a toujours été comme ça et mes statistiques le prouvent. Rien que cette saison, je n’ai marqué que neuf petits buts. Mon job, c’était de servir Edin par exemple (Džeko, ndlr). C’est un mec important, même au-delà de ses buts. Sur le terrain, c’est un régal car il finit, il peut te servir de point de fixation, de relais, il te permet de temporiser... L’an passé, c’était plus compliqué pour lui, mais cette fois, avec plus de confiance, il a permis de changer la mentalité de l’équipe.

Qu’est-ce qu’il a manqué à la Roma pour toucher le titre ?
Pour moi, ce n’est pas un titre, mais plusieurs qu’on a perdus cette saison. Je ne veux pas oublier la Ligue Europa. On avait les moyens de s’imposer dans cette compétition, comme en Coupe d’Italie où on se fait sortir par la Lazio. La Roma est beaucoup plus forte que l’an passé, vraiment, mais le foot est une histoire de détails et de réponses sur l’instant.

Comme avec l’Argentine. Jorge Sampaoli vient d’être nommé sélectionneur national et tu n’as pas été convoqué pour les deux prochains matchs contre le Brésil et Singapour. Qu’est-ce que tu connais de lui ?
J’ai forcément entendu des choses, car il était à Séville cette saison. J’en ai parlé avec certains amis qui sont encore au club. Ses résultats parlent pour lui, maintenant, on va voir. L’Argentine avait besoin d’un changement. Le pays traverse une période difficile avec son football, et sa mission est simple, car si on veut aller en Russie...

Calin dans 3, 2, 1...
Mais c’est quoi le problème avec l’Argentine ?
J’aimerais pouvoir t’expliquer, mais j’en suis incapable. Sur le papier, on a sans aucun doute l’un des effectifs les plus qualitatifs du monde avec le meilleur joueur du monde. Mais, quand on arrive sur le terrain, tout change. C’est pareil pour tout le monde, mais c’est difficile pour quelqu’un qui joue à Barcelone ou à Paris de se retrouver au Pérou, en Bolivie, avec l’altitude... C’est l’une des raisons qui peuvent expliquer certains problèmes. Après, si on regarde, il y a eu la finale à la Coupe du monde 2014, deux finales de Copa América consécutives, ça veut bien dire qu’il y a un peu de talent.

Tu rêves, toi aussi, de retourner en Argentine finir ta carrière ?
Pour l’instant, j’ai encore des choses à gagner en Europe, mais je veux rentrer en Argentine un jour, c’est certain. J’ai une forme de dette envers Boca. Je suis resté là-bas six mois, je n’ai pas vraiment joué à cause de mes blessures, donc j’aimerais changer l’image que j’ai laissée là-bas. Propos recueillis par Maxime Brigand, à Rome