1. // Interview Jean-Pierre Paclet

Paclet : « Domenech est devenu parano »

On n'est pas obligé de croire Jean-Pierre Paclet quand il affirme avoir voulu publier L'Implosion à la vue de l'affligeant spectacle sud-africain. L'ex-médecin, des Espoirs et des A, dessine en creux un portrait au plus près de l'os d'un Raymond Domenech qu'il aura côtoyé pendant quinze ans. Ejecté du cirque Bleu après l'Euro 2008, ce fusible humain oscille entre rage intérieure et petits secrets des arrières-cantines du Château, avec un sens de la mesure que son protagoniste principal n'inspire que rarement.

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Quel a été le point de départ du livre, qu'est-ce qui vous a motivé pour l'écrire ? Durant le fiasco de la coupe du monde, j'ai enragé devant ma télé... Comme tous les amoureux du foot, j'ai trouvé ça insupportable. Avant l'épreuve, je pressentais que ce ne serait pas un grand Mondial pour nos couleurs mais je n'imaginais pas un tel naufrage.

Pourtant, Domenech, son staff et quelques joueurs affirmaient... (Il coupe)...pouvoir la gagner, oui, oui. Cela faisait trois ans qu'on ne faisait pas un bon match et on y allait pour gagner... Pire, ça n'inquiétait personne. Au Conseil fédéral, Lilian Thuram demandait de se remettre en cause, d'aller au mastic et personne n'écoutait. Après les barrages contre l'Irlande, un des pontes de la com' m'a affirmé que « l'important, c'est de se qualifier, le reste, n'a aucune importance » . Tous ces dirigeants n'avaient aucun recul sur l'évènement, ne se rendaient pas compte à quel point les Bleus étaient dans la panade.

Les principales réactions à votre livre concernent le (très court) passage sur les anomalies sanguines des Bleus de 1998. Surprenant ? En tant que médecin, les lecteurs auraient trouvé bizarre que je n'évoque pas le dopage. En l'occurrence, je ne fais que reprendre que des informations publiées dans la presse. Les joueurs champions du monde relèvent presque de la raison d'Etat. On peut quand même s'interroger sur les pratiques du staff médical de la Juve à une certaine époque, sur celle d'autres clubs italiens et espagnols, voire, le cas échéant, sur le taux d'hématocrite de certains.

Vous n'en parlez presque pas pourtant de ces valeurs biologiques...au contraire d'un grand nombre de « révélations » sur le fonctionnement interne du staff des Bleus sous l'ère Domenech... Vous êtes l'un des seuls à l'avoir remarqué. Les talk-shows, entre autres, ne parlent que de ça.

Vous avez des nouvelles de Raymond Domenech ? Il a lu le livre ? Je n'ai pas de nouvelles... La dernière fois que j'en ai eu, c'était après l'Euro 2008, il m'a dit quelque chose comme, « tes compétences professionnelles ne sont pas en cause mais je suis obligé de me séparer de toi pour des raisons politiques. » Depuis, plus rien. Quinze ans de relations professionnelles et, je l'espère, amicales parties en fumée.


Avec le recul, vous diriez qu'il a toujours été soupe au lait, parano, odieux...ou que le poste de sélectionneur rend fou ? C'est la fonction avant tout qui imprime sa marque. Tu concentres tous les pouvoirs : tu décides de la politique qu'on va appliquer, tu t'occupes de la gestion globale, tu as ton mot à dire sur la stratégie sportive, sur le suivi médical, tu as un droit de regard sur tous les aspects administratifs, et la Fédération ne te surveille même pas (sourires). Bref, tu es isolé pour prendre des décisions. La fonction rend dingue la plupart de ceux qui l'occupent. Domenech est devenu complètement paranoïaque avec la presse et les supporters...

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Il faut donc être inquiet pour Laurent Blanc... Peut-être pas car le bonhomme me paraît très équilibré mais je ne parierai pas là-dessus. L'an passé, j'ai revu Roger Lemerre et il était redevenu le Roger d'avant 2002. Jovial, généreux, avenant, chaleureux, affable. Loin du grand caractériel qu'il était devenu quand il était sélectionneur national...


La chose la plus étonnante qui a aussi agit comme un déclic, c'est que Raymond Domenech poursuive après l'Euro 2008... Il y a eu comme un pacte entre Escalettes et Domenech. C'était comme si le Conseil fédéral et la DTN ne voulaient pas que les champions du monde 98, symbolisés par l'éventuelle arrivée de Deschamps, n'arrivent sous les sunlights (sic). Willy Sagnol raconte que huit jours après l'Euro 2008, il a reçu un coup de fil de Jean-Pierre Escalettes lui demandant de soutenir publiquement Domenech. Ribéry et quelques autres l'ont fait aussi. Il fallait sauver le soldat Domenech (1)...mais on se demande bien quelle autorité il peut avoir auprès des mêmes joueurs après...

Par rapport aux valeurs qu'il prônait quand il était en Espoirs, il y a eu comme un glissement de terrain... Quel genre de valeurs ? Que le groupe prime toujours sur les individus, ce genre de principe. Au départ, il était inflexible là-dessus. Après, avec le temps, il a été, comme toujours, très pragmatique.

A l'été 2005 justement, quand les anciens (Thuram, ‘Maké', ZZ) reviennent, vous racontez de drôles de trucs...comme si Domenech voulait leur savonner la planche... Il était partagé entre le dépit de s'être fait imposer trois joueurs-cadres et la réussite du groupe. Quand il nous a demandé de bien les accueillir afin qu'ils ne puissent rien nous reprocher en cas d'échec, on a franchement l'impression qu'il veut qu'ils se plantent.

Avant de lire votre bouquin, on peut croire que vous allez y régler quelques comptes avec lui, que l'acrimonie va l'emporter... Si c'était le cas, je l'aurai fait depuis longtemps. L'Euro remonte à deux ans. Dans L'Implosion, j'ai essayé d'être le plus honnête et nuancé possible.

Votre éviction ? Il fallait donner l'impression de changer quelque chose, surtout après les déclarations de Patrick (Vieira) à la fin de l'Euro. L'attaché de presse a aussi pris du recul et, moi, j'ai dégagé. Point.

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On a l'impression que comme le Domenech-joueur, le Domenech-entraîneur est un grand névrosé qui se veut beaucoup de mal ; que même lorsqu'il a raison, il se débrouille toujours pour qu'on pense qu'il a tort... Oui, quand il était joueur, on l'avait confondu une fois avec Baeza (un autre joueur de l'OL des 70's, Ndlr) qui avait blessé Charly Loubet (ailier gauche flamboyant de l'OGC Nice et de l'OM, Ndlr) et il n'avait pas cherché à se disculper. Il aimait bien endosser le rôle du méchant, savoir que la foule lui serait hostile. Il fonctionne comme ça ; en réaction. Il aime se mettre en danger, il est plus efficace pense-t-il... Sa conduite a quelque chose de suicidaire. En Afsud, quand les « meneurs » le cherchaient à un moment afin qu'Anelka puisse s'excuser, il a fait en sorte qu'ils ne puissent pas le trouver. Ils l'ont attendu une heure et l'autre n'a rien de trouvé de mieux à dire que « je ne suis pas à leur disposition » . Après mon départ (été 2008 Ndlr), les gens du staff avaient l'impression qu'il s'en foutait. Il était dans un tel état de parano vis-à-vis de la presse, des dirigeants et du milieu de foot en général qu'il laissait couler. Plus rien ne pouvait arriver : soit la France se qualifiait et il y serait, soit...plus rien n'aurait d'importance. Il n'avait presque plus d'autorité...

Avec le recul, on se demande quelle est la part prise par Domenech dans l'accession à la finale du Mondial en 2006. Quel est le rôle des leaders historiques ? C'était une forme de cogestion. Il a aussi été responsable des résultats. Il s'agissait d'une vie de groupe, d'un management collectif, d'un camion conduit par Domenech et les anciens. Pour emmener un groupe, des joueurs comme Makélélé ou Thuram, c'est autre chose que Gallas ou Thierry Henry.

Parmi les nombreuses infos peu ou pas connues qui parsèment votre livre, il y a ce moment délirant où Claude Simonet, le président de la FFF, vous demande votre avis sur les candidatures de Philippe Troussier et Raymond Domenech, deux des trois postulants à la succession de Roger Lemerre ? A l'époque, j'étais le médecin des Espoirs depuis neuf ans et je venais de faire une pige avec la sélection japonaise de Philippe Troussier pendant la coupe du monde en Asie. Simonet a du considérer que j'étais bien placé pour parler des deux candidats, il m'a laissé entendre que mon avis serait important, il a beaucoup insisté pour finalement retenir le troisième larron, Jacques Santini. C'était la requête de quelqu'un en pleine détresse, incapable de gouverner. Je lui avais dit ne pas vouloir choisir entre Troussier et Domenech, moyennant quoi, il a laissé filtrer que je m'étais positionné en faveur du coach du Japon...

(1) : Paclet explique notamment que le différent entre les deux hommes remonte à fort loin et qu'en 1998, le DTN Houillier voulait virer le coach des Espoirs qui ne dut son salut qu'au départ du Gérard à Liverpool. Aussi, quand en 2008, il lui a fallu monter au créneau, sous l'injonction d'Escalettes, pour défendre le maintien du Raymond à la tête des A, il lui a vraiment fallu manger son chapeau...

Lire : Jean-Pierre Paclet (avec Thibault Danancher), L'Implosion, Editions Michel Lafon (17€)

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