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Mekhloufi : « On va dépendre beaucoup plus du football français que de notre football »

La colonisation, Sétif, la France, Saint-Étienne, le Front de libération nationale, l’Algérie et même Bastia. La vie de Rachid Mekhloufi, quatre-vingts ans, ne ressemble à aucune autre. L’ancien attaquant se raconte, critique, dénonce et se prononce sur des thèmes comme l’omniprésence des binationaux en équipe d'Algérie, sans langue de bois.

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Le Rachid Mekhloufi de 1958 et celui de 1962 sont deux hommes très différents. Pourquoi ?
J’ai passé quatre années de 58 à 62 avec des garçons, des hommes qui m’ont appris la vie, le football et beaucoup de choses. Et surtout, on a rencontré des chefs d’État, des peuples que je n’imaginais même pas découvrir. Ça m’a mis un peu de plomb dans la tête.

Quel genre d’homme étiez-vous avant de vivre cette expérience ?
J’étais comme tous les footballeurs, un peu tête en l’air. Je ne m’intéressais pas à beaucoup de choses. J’allais au cinéma, courir les filles. J’étais un peu ce que vous voyez actuellement sur les terrains : marquer des buts, faire des simagrées.

Ce périple avec l’équipe du FLN vous a permis de devenir un homme.
Oui. Un homme responsable qui comprend les choses, qui n’était pas que footballeur. C’est une reconnaissance pour l’équipe du FLN qui m’a mis dans le coup tout de suite. Une panoplie de choses m’ont ouvert les yeux, m’ont appris à disséquer, à faire de bonnes analyses. C’est pour cela que lorsque je suis revenu en 62, j’étais prêt pour le football professionnel, mais d’une autre façon.

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Vous avez la double nationalité, algérienne et française ?
Non, non et non. Avant que l’Algérie soit indépendante, nous étions français. À partir du moment où je suis parti en 58, j’ai cassé « l’accord » que la France avait établi disant que les Algériens étaient français. Ma nationalité française s’est arrêtée en 1958.

Votre première sélection en équipe de France a eu lieu en octobre 56, vous aviez vingt ans. Comment ça s’est passé ?
Quand le sélectionneur se promenait sur terrain, on attendait qu’il donne sa sélection, les vingt joueurs convoqués pour le match. Ça nous préoccupait. J’ai été international B, international militaire, jusqu’au moment où le sélectionneur m’a pris en équipe A. C’était pour un match contre la Russie.

Qu’est-ce que ça vous faisait de porter le maillot de l’équipe de France ?
On était considérés comme français. La situation était claire et nette. Il n’y avait pas de question d’indépendance.

Vous vous sentiez français à ce moment-là ?
Comme tous les Algériens à cette époque-là. Les Algériens étaient français, enfin plus ou moins. On avait un petit peu d’appréhension, de gêne, mais on était français et considérés comme tel. Malheureusement, les Français d’Algérie n’étaient pas d’accord avec ça. C’est pour ça qu’on a eu un petit conflit avec eux.

Un conflit de quelle nature ?
Il n’y avait pas de positionnement clair de la part des Français d’Algérie, mais on sentait qu’ils considéraient que ce n’était pas notre rôle. Mais à partir du moment où on avait la nationalité française, il n’y avait pas de raisons pour qu’on n’accepte pas cette sélection, même si on pouvait peut-être avoir une arrière-pensée, un autre but : l’indépendance.

Qu’est-ce que vous pensez des cas des binationaux actuels. Ils sont français, mais choisissent de jouer pour le pays de leurs parents.
Ce sont des choix personnels, attachés à la vie du joueur, à sa vie familiale. Si la famille est entièrement française, participe à la vie politique du pays, il n’y a pas de raison qu’il n’accepte pas la nationalité française. Mais il y a des cas où les familles la rejettent et donnent une image de la France à leurs enfants plus algérienne que française.

« N’oubliez pas qu’en Algérie, il y a énormément de joueurs qui attendent leur tour pour aller en sélection. Et ceux-là sont en quelque sorte punis, puisque nous faisons venir des joueurs de France pour aider l’équipe nationale A. »
Jouer pour l’Algérie sans y être né, sans y avoir vécu, ce n’est pas un problème ?
Ce sujet concerne les deux pays. N’oubliez pas qu’en Algérie, il y a énormément de joueurs qui attendent leur tour pour aller en sélection. Et ceux-là sont en quelque sorte punis, puisque nous faisons venir des joueurs - de qualité bien sûr - de France pour aider l’équipe nationale A. Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y a pas de politique de jeunes en Algérie. Il n’y a pas de formation, d’école de football pour permettre aux joueurs de l’Algérie d’avoir au moins une chance d’arriver en sélection.

Que pensez-vous de l’équipe algérienne actuelle ?
C’est le top du top ! Le seul inconvénient, c’est qu’il n’y a pas de joueurs qui ont été formés en Algérie. Ils sont formés en Europe, notamment en France et ils font de l’ombre ou empêchent nos joueurs d’Algérie de progresser. Pour moi, les portes de l’équipe nationale, pour nos jeunes, sont fermées. C’est un danger pour notre football.

Est-ce que les Algériens se reconnaissent dans leur équipe nationale ? Les bons résultats actuels ne cachent-ils pas le problème que vous soulevez ?
Les Algériens se reconnaissent dans leur équipe, mais ça cache le travail qui doit être fait en Algérie. Il n’y a pas d’équipes nationales, junior, minime, cadet ou si elles existent, c’est bâclé. Je n’aime pas beaucoup la politique actuelle parce qu’il va arriver un moment où on va dépendre beaucoup plus du football français que de notre football.

Revenons sur votre enfance. De quoi rêviez-vous petit ?
Jouer au football. (Rires) J’avais cette obsession. Cette envie de jouer, de m’améliorer de travailler. C’était quelque chose d’extraordinaire. J’oubliais même l’école pour le football. Mais je crois que tous les Algériens, tous les Africains, tous les jeunes qui pratiquent le football ressentent ça.

Y a-t-il un joueur que vous admiriez en particulier ?
Dans tous les matchs que je voyais, j’avais un modèle que je voulais imiter, mais c’était surtout des joueurs de l’équipe senior de Sétif. Mais j’admirais aussi un grand joueur : Larbi Ben Barek qui a joué à l’Olympique de Marseille et à l’Atlético de Madrid. C’était le top du top pour moi.

« Ce que nous avons vu le 8 mai 45 était affreux. Pour des yeux d’enfants, j’avais neuf ans, c’était le désastre. »
Vous aviez neuf ans lors des événements de Sétif.
C’est une période qui fut très difficile pour tous les Algériens, pour ceux qui vivaient là. Ce que nous avons vu le 8 mai 45 était affreux. Pour des yeux d’enfants, j’avais neuf ans, c’était le désastre. Je posais des questions, mais personne ne pouvait me répondre. Comment des adultes, des gens armés... C’étaient des mitrailleuses, ce n’était pas des coups de fusil comme ça. C’était quelque chose de terrible. Je ne souhaite à personne de vivre ça.

Depuis ces événements, vous gardez toujours une tristesse en vous...
Oui. Finalement, c’étaient des gens que je ne connaissais pas, mais c’étaient des jeunes, des femmes, des enfants, c’est terrible. C’est inscrit en moi. Je n’arrive pas à le faire sortir totalement. J’ai un frein, j’ai toujours une chose qui me retient. D’ailleurs, quand je marquais des buts, ce n’était pas de la joie, de la folie, je marquais des buts et puis c’est tout.

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Comment étaient vos parents ?
Mon père était un homme merveilleux. Il était policier, avec cette rigueur qui va avec. L’école avant toute chose, dont le foot. D’ailleurs, il ne s’y connaissait pas en football. J’étais plus proche de ma mère. Elle m’a énormément aidé dans l’école et dans ma carrière. Ce que je regrette le plus, c’est de ne pas l’avoir revue avant qu’elle ne meure. La vie est dure.

Comment vos parents ont-ils vécu votre carrière de footballeur ?
Ils étaient tellement pris par cette carrière qu’ils sont venus au Stade de Colombes pour voir un match France-Belgique. J’étais remplaçant ce jour-là ! Puis ils ont assisté à un autre contre la Russie, j’étais titulaire.

Comment votre père a pris le fait que vous rejoignez l’équipe du FLN ?
Il n’était pas au courant, ma mère non plus. Il fallait se cacher, être discret, il ne fallait pas que les autorités françaises l’apprennent. J’étais en Tunisie, ils étaient à Sétif. Lorsque mon père est venu me voir, il m’a ramené le papier du procureur de la ville de Paris qui demandait à toutes les polices de m’arrêter pour désertion. J’étais militaire. D’ailleurs, je l’ai encore ce papier.

Donc il était content ou plutôt réfractaire à votre choix ?
Tout Algérien était content, mais comme il était policier, il avait la discrétion, le mutisme. Il devait faire attention. Mais il n’y avait pas un seul Algérien qui était mécontent de cette révolution.

Après avoir vécu Sétif, pourquoi avoir accepté de venir jouer en France métropolitaine ?
Vous savez, le football, c’est quelque chose d’extraordinaire. Ça vous rend joyeux, gai. Quand vous marquez un but, lorsque vous faites une bonne passe. Je suis resté à Sétif jusqu’à mes dix-huit ans. Je voulais absolument jouer au football et c’était l’essentiel pour moi.

Vous êtes arrivé en France le 4 août 1954 à Châteaucreux. Comment se sont passés vos premiers mois, comment vous êtes-vous adapté ?
Je me suis adapté parce que les Français de France avaient une autre démarche vis-à-vis des Algériens, des Arabes, donc c’était plus décontracté. Je me rappelle toujours du voyage de Lyon à Saint-Étienne, la façon dont les gens me parlaient. Ce n’était pas possible d’avoir des discussions avec des Français d’Algérie. Il y avait tant de haine. C’est pour ça que j’ai été étonné, je ne connaissais pas les Français de France. C’est une bonne chose de les avoir découverts.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées durant votre adaptation ?
Aucune. J’étais dans une ville populaire. Une ville ouvrière, et en plus, au stade, il y avait un homme merveilleux, Jean Snella, qui m’a énormément aidé.

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À votre époque, comment vivait-on le fait d’être remplaçant ? Il n’y avait pas de changements autorisés comme aujourd’hui. Ça devait être encore plus dur, plus frustrant lorsqu’on était sur le banc.
On était frustrés, mais vigilants aussi. On était avec l’équipe, pas désintéressé. On voulait qu’elle gagne. L’entraîneur observait le remplaçant, voyait qui était sérieux, qui était bien, qui attachait ses godasses, qui se préparait bien. Dans ce cas, l’entraîneur lui donnait l’opportunité de jouer au match suivant.

Quel genre de joueur étiez-vous ?
J’ai été deux types de joueur. Au début, j’étais un joueur opportuniste qui se jetait sur la moindre occasion pour marquer un but. Je ne pensais qu’à marquer. Par la suite, après l’épopée de l’équipe du FLN, je suis devenu un magicien. Un grand tacticien, un grand technicien tout en restant buteur aussi. Mon tempérament s’est amélioré, comme mon physique. Ma façon de voir le football s’est améliorée, donc c’était un acquis total. Dans l’équipe du FLN, j’étais entouré de garçons merveilleux comme Zitouni, Ben Tifour. Ils m’ont appris à jouer. Ils ne m’ont pas appris à tricher, mais à calculer le match, la fatigue. C’était une très bonne chose.

Quel est le plus beau titre que vous ayez gagné avec Saint-Étienne ?
La Coupe de France en 68. Ce n’était pas une grande finale, mais j’avais marqué les deux buts qui nous ont permis de gagner. Une reprise de volée et un penalty, tiré deux fois. Je n’ai pas voulu insister auprès de l’arbitre, mais vingt ans après, je lui ai demandé : « Monsieur, je voulais vous demander pourquoi m’avoir fait re-shooter ce penalty. » Il m’a répondu : « Monsieur Mekhloufi quand on ne connaît pas les règlements en football, on ne joue pas. Je n’avais pas sifflé ! » « Mais Monsieur, imaginez si je l’avais raté. » (Rires)

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« Lorsque je suis arrivé à Saint-Étienne, on m’a mis dans la tête que les Lyonnais n’étaient pas des bons gars. »
Comment se passaient les derbys Saint-Étienne–Lyon à votre époque ?
Oh la la... Lorsque je suis arrivé à Saint-Étienne, on m’a mis dans la tête que les Lyonnais n’étaient pas des bons gars. Finalement, je n’avais rien à voir avec ce derby. Mais j’ai été pris au piège parce que la population était d’accord avec ça. Ils ne peuvent pas voir les Lyonnais et c’est réciproque. (Rires) Ça a toujours été une éternelle bataille.

Cette bataille vous paraît justifiée ?
Oui. Enfin, on m’a mis dans le coup, mais je sais que les Lyonnais sont assez froids. En revanche, les Stéphanois sont chaleureux, ils vous prennent en charge. C’est peut-être ça qui a joué entre les mineurs et les bourgeois.

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Pourquoi revenir en France après vous être battu avec le FLN ?
Parce que Saint-Étienne est ma deuxième ville de naissance. Ensuite, à partir du moment où il y a un cessez-le-feu, un accord de paix, je ne vois pas pourquoi j’irais ailleurs qu’en France, ailleurs qu’à Saint-Étienne. J’estime que je devais revenir pour dire merci aux joueurs que j’avais quittés quatre ans avant, les remercier de ne pas m’avoir rejeté. Mes coéquipiers ont été magnifiques et la population a attendu le footballeur, pas le guerrier, le fellagha.

Pourquoi êtes-vous parti de Saint-Étienne en 68 ? L’arrivée de Salif Keita, vos rapports tendus avec Albert Batteux ?
Effectivement, mes contacts avec Batteux n’étaient pas très bons. J’étais l’enfant, l’élève de Jean Snella. Ce qu’il y a de grave dans tout ça, c’est que même en étant champion de France, en gagnant la Coupe de France, en étant au top du top, je n’ai que Bastia comme proposition. Est-ce que c’est sérieux, ça ? À Bastia, il y avait un espoir de prendre en charge la formation, l’éducation des jeunes. Je suis resté un an en tant que joueur, puis l’année suivante en tant que joueur/entraîneur et j’ai mis en place une politique tournée vers les jeunes corses. J’ai lancé quelques gars, c’était une victoire pour moi, pour Bastia. Et puis l’Algérie est revenue. On me disait : « Le président veut que tu rentres. » Mais le travail que j’ai fait à Bastia a été merveilleux.

« Parce que j’estime que le football n’est pas une école d’achat et de vente. C’est une école de formation, d’éducation. »
Pourquoi étiez-vous autant attaché au fait de lancer des jeunes ?
Parce que j’estime que le football n’est pas une école d’achat et de vente. C’est une école de formation, d’éducation. Là, j’avais l’occasion de le faire avec ces jeunes corses qui ne demandaient que ça. C’est pour ça que je condamne la politique que l’équipe d’Algérie mène.

Vous êtes passé par le bataillon de Joinville, comment c’était ?
Eh bien, on a été champions du monde en 1957 ! C’était en Argentine. Le bataillon de Joinville était un centre d’élite, de tous les sportifs. Il y avait des footballeurs, des cyclistes comme Roger Rivière, des rugbymans, des boxeurs. C’étaient des gens costauds !

Je veux bien vous croire... (Rires)
Mais on avait une grande équipe... Wisniewski, Budzynski, Alberto... Ce sont des noms qui reviennent. Je n’ai pas l’Alzheimer, hein ! (Rires) Quatre-vingts piges, faut pas oublier ça ! La vie m’a permis de vivre des expériences extraordinaires : l’équipe du FLN, l’ASSE Saint-Étienne. Finalement, dans la vie d’un sportif, c’est ce qui marque.

Vous n’avez pas disputé de Coupe du monde, notamment celle de 58, ça vous manque ?
L’équipe de France, c’était le passé. Il y avait un choix. J’aurais aimé jouer avec l’équipe d’Algérie en Coupe du monde. On aurait pu le faire parce qu’on avait une grande équipe. Malheureusement, c’était une période où on ne pouvait pas jouer la Coupe du monde. Mais vous savez, il ne faut jamais rien regretter.



Par Flavien Bories
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