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« On n’a pas trouvé d’EPO à la Juve, mais une pharmacie bien fournie »

D’un côté, Raffaele Guariniello, magistrat de Turin à la retraite, qui, à la fin des années 1990, avait fait trembler la Vieille Dame en instruisant le procès sur les produits dopants. De l’autre, Lamberto Gherpelli, ancien joueur de la Reggiana, auteur d’un livre enquête sur le dopage, Qualcuno corre troppo. On a réuni les deux pour parler dopage dans le foot, et revenir sur ce procès terminé en 2007 avec un arrêt de la Cour de cassation soulignant la véracité des faits, à savoir l’abus de médicaments sur les joueurs de la Juventus, tout en lui appliquant la prescription. Entretien croisé.

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Monsieur Guariniello, votre procès contre la Juve s’est terminé comment ? Car tout le monde prétend avoir gagné.
RG : L’avocat de la défense, je me le rappelle très bien, venait de Naples, il avait les cheveux longs... À la fin, il est venu me dire : « Alors, c’est égalité ? » « Quelle égalité ? On a gagné !!! » , ai-je répliqué indigné.

D’accord, mais à la fin, la prescription a balayé votre énorme travail d’enquête.
RG : Oui, mais ça, c’est un autre problème. C’est une chose d’être innocenté à la fin d’un procès, c’en est une autre de l’être grâce aux effets de la prescription. D’ailleurs, si vous lisez l’arrêt de la Cour de cassation, le juge qui l’a écrit a bien pris le temps d’entrer dans les détails. Ce collègue avait été juge aussi à l’époque du cas de dopage du gardien de la Roma, Peruzzi, et de son coéquipier Carnevale, donc il s’était déjà intéressé à ce sujet. Je crois qu’il n’aimait pas trop la Juve (rires)... Bref, il est très clair que notre travail n’a pas été remis en cause.

Et alors M. Guariniello, à la Juventus de Deschamps, Zidane, Del Piero et Conte, il y avait de l’EPO ou pas ?
RG : Le professeur d’Onofrio, qui était le consultant du juge Casalbore lui-même en charge du procès Juventus, était convaincu que vu les oscillations dans les valeurs sanguines, de l’EPO était utilisée à la Juve. Moi, je crois plutôt aux faits démontrés. On n’a pas trouvé d’EPO à la Juve. Ce qui est vrai, c’est qu’on a trouvé une pharmacie bien fournie (plus de 280 types de médicaments, ndlr) ; les footballeurs étaient soumis à beaucoup de traitements sanitaires dont ils n’avaient pas besoin (pas moins de 45 prélèvements sanguins en cinq saisons furent effectués sur certains joueurs, ndlr). La conséquence, c’est que dans certains cas, ils ont été hospitalisés à la suite de ces traitements (Tacchinardi a eu par exemple un ulcère saignant et a dû se faire soigner à l’hôpital pendant une semaine. Structure où il s’était rendu, officiellement, à cause d’un fort état de fatigue, ndlr). Dans de nombreux cas, les valeurs sanguines étaient complètement faussées. L’angle de notre enquête, comme dans beaucoup d’autres enquêtes menées par notre Parquet, était la protection de la santé des footballeurs.
Lamberto Gherpelli : M. Guariniello, avez-vous déjà reçu des menaces ou des intimidations à cause de votre travail ?
RG : Non, non... Oui bon, au tout début de ma carrière pendant les procès contre Fiat, cette dernière avait été innocentée dans une procédure. Prima linea (Groupe armé italien d’extrême gauche, fondé en 1976, dérivant d’une branche du journal maoïste-communiste Lotta Continua, ndlr) m’avait mis dans sa cible. J’ai eu une escorte pendant deux ans.


Et au stade, vous êtes encore le bienvenu ?
RG : (rires) Non, au stade, je n’y vais plus. L’unique pression que j’ai reçue à l’époque était celle du Processo del lunedi’ (talk-show potache, diffusé tous les lundis soir, depuis 1980, ndlr). Le mardi, j’allais rendre visite à ma mère. Et elle m’a dit, sur un ton mi-préoccupé et mi-interrogatif : « Je crois qu’ils ont une dent contre toi ces messieurs. » (rires) Et moi, je lui répondais : « Mais non maman ! Ne t’inquiète pas, c’est du théâtre à la télé ! » Bref, en tout cas la Juventus, c’est resté l’équipe de mon cœur.

Difficile à croire pour les Juventini qui vous croyaient l’ennemi numéro 1 de leur équipe...
RG : Mais non ! C’est sûr que quand je vais à Rome, les chauffeurs de taxi me disent : « C’est bien, il faut faire perdre la Juve ! Vous devriez faire maire de Rome ! » (rires) Figurez-vous que mon père m’amenait « al Comunale » avec lui ; et moi, par la suite, j’ai amené mes enfants voir la Juventus. Il existe deux types de Juventini : ceux qui veulent gagner à tout prix et ceux qui veulent gagner dans le respect des règles. Moi, j’appartiens à cette deuxième catégorie. Une fois, juste après le procès Juventus, je regardais une émission sportive à la télé. Il y avait Luciano Moggi, qui à l’époque était à la Juve. On lui avait dit que j’étais un supporter de la Vecchia Signora, lui il a levé les bras avec un grand geste comme pour dire : « Ne me racontez pas de salades ! » On ne peut pas apprendre à être un bon supporter à qui l’était avant toi. Moi, supporter de la Juve, je le suis depuis toujours et je n’ai jamais changé ma foi footballistique !

Pourquoi une telle enquête sur le dopage et l’abus de médicaments dans le foot n’a-t-elle pas été conduite dans d’autres villes en Italie, vu qu’à l’époque, on parlait aussi des équipes de Parme et de la Roma ?
RG : Dans mon métier, il y a une compétence territoriale. Le Parquet de Turin est compétent sur tout le Piémont, pas au-delà. On a d’ailleurs trouvé des irrégularités aussi dans l’autre équipe de Turin, le Torino. J’aurais bien continué à enquêter sur les autres équipes italiennes, mais je n’ai pas pu. Au Parquet de Turin, on a mis en place une organisation propre et véritable qui nous permet d’ouvrir une enquête sans attendre une plainte. Le procès Juventus a commencé à la suite des déclarations de l’entraîneur Zeman. Un autre grand procès que j’ai fait a débuté grâce à un papier que j’avais lu sur le Corriere della Sera. Tout le monde n’a pas une organisation pareille en Italie.


À l’étranger, on dit que l’Italie est à la pointe dans le dopage... Mais on ne sait pas si c’est pour sa loi de 2000 dont vous êtes le nègre (qui prévoit que le dopage tombe dans la sphère du droit pénal et met l’abus de médicaments sur le même plan que le dopage,) ou si c’est parce qu’il y a encore beaucoup de pratiques illicites dans la Botte ?
RG : Il y a une dizaine d’années, j’ai été invité à Madrid pour un séminaire organisé par le journal AS. Ils me présentaient comme le pionnier de la lutte anti-dopage dans le sport, et franchement, cela m’a gêné, car je ne le suis pas. Notre loi est une très bonne loi, sûrement elle a eu des effets sur les pratiques dopantes, mais le problème reste toujours l’application. Pour avoir de l’efficacité, il faut créer une organisation qui puisse appliquer la loi. Je vais élargir le concept à l’Europe et au monde. Si on veut lutter activement contre le dopage, il faut que la Communauté européenne s’en occupe avec une directive, et que cette directive soit intégrée dans chaque État souverain. Ainsi, il faut créer une organisation qui puisse mener des enquêtes sans frontières. Une fois, j’ai eu besoin d’infos sur un cas en Espagne, j’ai envoyé une commission rogatoire et on ne m’a même pas répondu. Une autre fois, après le contrôle positif d’une athlète russe en Italie, j’avais envoyé une communication au tribunal de Moscou, vu que l’athlète était rentrée très vite dans son pays et on m’a alors répondu que dans ce pays, le fait ne constituait pas un délit... Vous voyez que c’est compliqué. De toute façon, si on veut combattre efficacement le dopage, il faut donner des pouvoirs de police judiciaire à une organisation transnationale qui puisse faire son propre travail d’enquête. À ce jour, en Italie, il n’existe pas d’agence anti-dopage, a fortiori dotée de ces pouvoirs, et dans le monde, l’AMA non plus n’a pas ces pouvoirs de police judiciaire.


Et la justice sportive ? En Italie, il y a cette institution qui est compétente en la matière.
RG : Elle ne marche pas, car son pouvoir est de convoquer les athlètes positifs à un contrôle et de leur demander : « Est-ce que vous vous êtes dopé ? » La réponse est évidemment : « Jamais, Monsieur le juge !  » Si on ne fait pas d’écoutes téléphoniques, de perquisitions, on n’arrivera jamais à rien. Vous savez, quand on a commencé l’enquête sur la Juventus et sur le football en général, Mario Pescante, président du Comité olympique national italien, est venu tout de suite à Turin pour me dire que dans le foot, il n’y avait aucun problème de dopage ! J’ai par la suite envoyé un très bon inspecteur avec lequel je travaillais souvent jeter un coup d’œil au laboratoire de l’Acqua Acetosa à Rome. Eh bien, effectivement, ils ne trouvaient pas de cas positifs car ils ne cherchaient pas ! (rires)
LG : Le contrôle croisé sang-urine devrait être la norme dans le foot, mais bon... Maintenant, on apprend qu’en 2012, 600 joueurs, parmi lesquels beaucoup avaient joué la Ligue des champions, avaient des valeurs hormonales hors norme. Mais on laisse tomber, on n’approfondit pas. C’est carrément honteux et pas sérieux de la part des institutions qui gèrent le football international. La différence des règles sur le dopage entre chaque pays amène au chaos. Quand Mourinho était à Chelsea, ils pratiquaient la centrifugation du sang. Ce qui n’est pas permis dans d’autres pays...

RG : Il faut laisser de côté le passé et penser au futur... (soupir) Il faut détecter les problèmes et les affronter avec des moyens de notre temps, modernes. Discuter du passé n’amène pas à une amélioration de la situation actuelle ni future.

Parlons d’une thématique qui est à la fois passée, présente et sera malheureusement future : la sclérose latérale amyotrophique, ou maladie de Charcot, qui a déjà provoqué beaucoup de décès dans le foot italien, avec un taux de mortalité 24 fois supérieur à celui de la population « normale » .
LG : Récemment, la liste déjà conséquente des footballeurs italiens atteints de cette maladie s’est rallongée. Paolo List, qui a joué à Bologne et à Foggia, en est décédé. Quand j’ai fait mon enquête personnelle, j’ai constaté un sentiment de honte dans les familles d’anciens pros du foot italien. Je ne sais pas pourquoi elles préfèrent s’enfermer dans leur douleur et ne pas dénoncer l’abus de médicaments de leurs proches. Il y a aussi ceux qui ne font pas le rapprochement entre le foot et la maladie et qui échappent donc aux statistiques. Peu de veuves ou d’anciens copains d’équipe m’ont dit les types de médicaments qui circulaient dans les vestiaires à partir des années 1950 jusqu’à nos jours. On sait qu’il y avait des cardiotoniques, stéroïdes, corticoïdes, et même les acides aminés ramifiés, pris comme complément alimentaire. Figurez-vous que le docteur Arcelli, célèbre préparateur sportif dans plusieurs disciplines, vantait les bienfaits de ces acides qui sont considérés comme des médicaments par d’autres médecins. Il y a des études qui commencent à établir un lien entre l’abus de médicaments par un sujet sain et la manifestation de la maladie.


Le professeur Jean-Pierre de Mondenard s’était intéressé à la SLA dans le foot italien. Il nous a déclaré qu’il n’y a pas de lien de cause à effet avéré entre l’abus de médicaments – anti-inflammatoires surtout – et l’apparition de la maladie. Il ajoute que le phénomène SLA est une particularité du foot italien, car on ne le retrouve pas dans les autres pays européens.
RG : Sur la SLA, on a mené une grosse enquête épidémiologique. J’ai personnellement autorisé les scientifiques qui l’ont conduite à la publier sur d’importantes revues scientifiques, car je voulais que le débat entre spécialistes s’enrichisse. Mais encore une fois, grosse déception. C’est sûr qu’il n’y a à ce jour pas de lien de cause à effet avéré, mais à l’aide des albums Panini, on a contacté 24 000 personnes : ex-joueurs, veuves ou familles. Il faut être systématique dans ce type de travaux et un jour, si quelqu’un daigne continuer ce travail, on pourrait être surpris par les résultats.
LG : Il faut savoir que même Stefano Borgonovo, l’attaquant de Milan et Fiorentina, sûrement le malade de SLA le plus médiatisé, décédé en 2013, avait déclaré : « Ne cherchez pas dans le foot la cause de ma maladie. » Il y a un gros mur d’omerta et beaucoup de peur parmi les footballeurs à la retraite, car les temps de latence de la SLA sont parfois longs, jusqu’à 5-6 ans.


Quel épisode vous a donné le plus de difficulté, M. Guariniello ?
RG : Vu qu’on parle de sport et de dopage, l’affaire Pantani. C’est sûrement l’un des plus douloureux. Il nous avait fait rêver et puis patatra... On avait entamé un procès ici à Turin qui après, par compétence, est parti à Forli’. Quand Pantani avait eu son accident à la Milan-Turin en 1995 (contre un véhicule pendant la course, ce qui lui avait provoqué un polytraumatisme très grave, ndlr), on avait demandé son dossier médical où il y avait aussi les données d’un prélèvement sanguin... Je crois me rappeler que son hématocrite était à plus de 60...
LG : L’histoire de Pantani est très triste aussi parce qu’il a carrément été abandonné à lui-même quand il a sombré dans la coke, une fois le vélo raccroché. Les faux amis des années d’or l’ont laissé tomber. Les parents essayent d’exploiter encore aujourd’hui son image au maximum. Récemment, ils ont attaqué en justice un auteur-comédien italien qui a écrit un spectacle sur lui. Ils prétendaient que celui-ci ne pouvait pas utiliser son nom... Ils ont perdu.

Propos recueillis par Luca Endrizzi // Photos : Giorgio Perottino
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