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On était dans les tribunes pour Inde-Guam

La plus grande banderole d’Asie, des vannes à base de Bacary Sagna et la volonté d’amener une culture du foot en Inde : on était à Bangalore avec les West Block Blues, les seuls « ultras » indiens.

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Les membres des West Block Blues déambulent dans les travées. Collent sur les sièges les instructions pour le tifo, accrochent les drapeaux, quelques heures avant le match. Il y a un peu plus de pression que d’habitude. « On n’a jamais préparé un aussi gros truc » , résume Abhijit, regard mi-rêveur, mi-anxieux. Par « gros truc » , comprendre : la plus grande banderole déployée dans un stade de foot en Asie. Près de 480m², sur quatre blocs complets. « Enfin, on suppose que c’est la plus grande, on a cherché sur Google et on n'a rien trouvé » , précise Dom. Jeudi soir, l’occasion est spéciale : leur antre, le Kanteerava Stadium de Bangalore, accueille le match entre l’Inde et Guam, pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2018. En seulement deux ans, les West Block Blues, groupe de supporters du Bengaluru FC (BFC, champion 2014 d’I-League, le championnat domestique, à distinguer de l’Indian Super League, ndlr), se sont taillé la réputation d’être les plus fervents fans de foot en Inde. Ils sont les premiers à organiser des déplacements pour les matchs à l’extérieur. Ils chantent durant tout le match, fabriquent tifos et banderoles. Un modèle unique dans leur pays. « Il y a une forte passion à Kolkata, à Mohun Bagan et East Bengal. Mais leur relation au club est très individuelle, c’est une histoire d’identité familiale. Nous, on s’organise comme une communauté, on a une démarche plus inclusive. Avec des femmes, des jeunes, des gens de tous les horizons » , analyse finement Rakesh, jeune chef d’entreprise.

Autofinancement et réseaux sociaux


Le groupe a été créé après les premiers matchs du BFC en 2013. « Il y a une part de hasard. On ne savait pas que tous ceux qui voulaient chanter se retrouveraient dans cette tribune, où l'abonnement est l’un des moins chers (18 euros, ndlr) » indique Waseem, un des leaders des West Block Blues. Avant, les fans de foot n’avaient pas grand-chose : un club semi-amateur et des soirées au pub à mater la Premier League. « Là, on peut supporter et avoir un impact sur le match en encourageant les joueurs » , pense Ayeshni, une ingénieur de 22 ans qui rejoint ses potes, affirmant avoir trouvé une « deuxième famille » au stade. Rapidement, près de 2500 supporters garnissent régulièrement leur tribune latérale, sur une capacité de 22000 places. Le fonctionnement est très informel mais efficace - les volontaires donnent des centaines d’euros pour les tifos et se relayent à travers les appels sur les réseaux sociaux des leaders du groupe. « Forcément, ça nous prend du temps. On finance tout avec les dons de nos membres, sans aide extérieure » , poursuit Dom. Un objectif en filigrane : impulser une culture du supporter, et plus largement du foot, en Inde. Et se réapproprier un sport entre les mains d’une Fédération à la rue et de deux entreprises géantes - IMG et Reliance - aux intentions très floues.

« La route est longue, mais nous avons la foi »


Pour ce match de l’équipe nationale, les membres des West Block Blues sont ainsi allés vendre des billets pour le match aux alentours des universités ou des centres commerciaux. « On ne gagne pas d’argent là-dessus ! On essaye de faire grandir l’intérêt pour le football » , rappelle Waseem. Peu avant le tifo, il a la pression. « On a mis trois semaines à préparer cette banderole. On a démarché pas mal de monde. » . Les hymnes arrivent, et le tifo se déroule parfaitement. Le message : « La route est longue, mais nous avons la foi. Tous derrière le foot indien. » Avec un rêve : voir l’Inde en Coupe du monde. Pour ça, il faudra sans doute un peu plus que la foi. Car la sélection nationale enchaîne les humiliations, avec cinq défaites en autant de matchs pour ces éliminatoires. Mais ce jeudi soir, il y a peut-être un supplément d’âme. Dès le coup d’envoi, les Indiens emballent le match. À la 10e minute, l’avant-centre Robin Singh enchaîne un petit pont et une frappe limpide à l’entrée de la surface. Dans la lucarne, 1-0. La tribune ouest exulte. Et lance crânement ses chants contre IMG-Reliance, les promoteurs de l’Indian Super League, accusés de ne pas aider le foot indien : « Est-ce que tu nous vois IMG ? On n’a pas besoin de l’ISL, on a déjà notre équipe nationale, on a déjà le BFC. » Waseem explique : « On n’est pas contre l’ISL en soi. Ce qu’on veut, c’est un seul championnat, d’une longue durée. Et dans quel pays une ligue continue alors que l’équipe nationale joue ? Aujourd'hui, IMG-R ne fait pas du bien au foot indien. »

« Calme-toi, Bacary Sagna »


L’Inde continue à pousser et ça chauffe sur la pelouse. Un défenseur black de Guam provoque Robin Singh, le buteur, et se fait chambrer par quelques fans : « Oh, calme-toi, Bacary Sagna ! » Sinon, pas d’insultes. « On ne veut pas aller trop loin là-dessus. On respecte » , dit Kaushik, frêle pilier des West Block Blues. Consigne a été donnée avant le match de ne pas huer Guam. Sauf « Bacary Sagna » apparemment, pris en grippe toute la soirée. À la reprise, attaque-défense, l’Inde étant réduite à 10 à la 41e minute. Les locaux sont sauvés par les miracles de leur gardien, Gurpreet Singh Sandhu, la maladresse des attaquants adverses et un but de Guam refusé pour un hors-jeu imaginaire. Dans les tribunes, tout le monde est debout, comme depuis la 1re minute. On acclame Sunil Chhetri, le capitaine, accablé par les crampes. Les dernières minutes s’égrènent lentement. Et puis le coup de sifflet final. La folie dans les tribunes. On se congratule, on s’enlace longuement, on chiale. Le goût de la victoire après tant de raclées ces derniers mois. « Ils ne nous croyaient pas. On l’a fait » , scandent les supporters. Fair-play, ils chantent « bien joué Guam » , quand le coach adverse, dépité, s’avance devant la tribune pour l’interview télé. Reste ensuite le classique travail d’après-match des West Block Blues : ranger les banderoles, ramasser les drapeaux distribués, remballer les sachets de poudre colorée. Satisfaction dans les rangs après le tifo réussi et la déclaration d’après-match de Stephen Constantine, le sélectionneur indien : « Les fans ont été incroyables. C’est pour ça qu’on aime venir jouer à Bangalore. » Abhijit résume modestement : « On s’améliore dans l’organisation, on progresse. » Plus vite que la sélection en tout cas.



Par Guillaume Vénétitay, à Bangalore
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