1. // Reportage

On était au Mondial des sans-abri

La Tour Eiffel en fond d'écran, le champ de Mars pour terrain, des SDF comme joueurs. La Coupe du Monde des sans-abri qui se tient jusqu'à dimanche à Paris superpose les contrastes. A l'image de l'ambiance, où se mêle misère et folklore.

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Sous les piliers de la Tour Eiffel, une dizaine de mecs, vêtus de maillots bleu et blanc et portant un drapeau de la Slovénie, terminent une bouteille de lait. Une fois abreuvés, les gaziers se prennent en photo devant la tige de fer, puis se frayent un chemin entre les sacs à dos et les appareils photos, pour gagner l'aile gauche du Champs de Mars. Là se déroule la Coupe du Monde des sans-abris. Bostjou, 35 ans et aucune dent de la même couleur, s'émerveille chaque matin en faisant le trajet. « Ça fait trois jours, mais je m'en lasse pas » , soupire t-il alors qu'Igor, le coach de l'équipe, traduit en anglais. La visite de Paris fait aussi partie du programme. Gregor, « attaquant de l'équipe » - c'est ainsi qu'il se présente alors que les matchs se jouent à 4 contre 4 - s'approche curieux. « Hé regarde, Elvis is not dead!, vanne Igor en le désignant. Je rigole mais c'est notre mascotte Gregor » . Aves ses favoris mal rasés et ses cheveux longs coiffés en brosse, il ressemble en effet à un King dépenaillé. Arrivé sur le site en compagnie des Slovènes, on croirait débarquer à un tournoi de foot international de benjamins. Les visages, marqués, rappellent pourtant l'âpreté de l'errance. Mais fondus dans les équipements tout neufs des sélections nationales, ils la feraient presque oublier.

Une leçon de coupé-décalé

Dans les tribunes, c'est la foire. Un supporter, clope aux lèvres, agite un drapeau tchèque aussi grand que lui, en hurlant « Czech, Czech » . L'équipe nigérienne au complet demande à un quidam de prendre une photo d'eux, maillots verts, bras dessus bras dessous. Les joueuses du Malawi donnent une leçon de coupé-décalé, pendant un match de l'Afrique du Sud. Un tournoi de benjamins donc, où chacun traîne avec son équipe mais brûle d'envie de parler aux autres. Et à voir comment certains se checkent à la sortie des matchs, les amitiés se sont déjà nouées. Sur le terrain numéro 1, renommé "Liberté", l'Indonésie affronte le Canada. Côté indonésien, tout le monde porte la crête d'iroquois et un brassard noir, fabriqué à la hâte. Avant le match, les joueurs indonésiens se regroupent derrière une banderole signée au marqueur « Rest in Peace, Mardo » . Mardo, du nom du coéquipier blanc et vert, décédé la veille à Djakarta d'une crise cardiaque. Il avait 30 ans. Malgré le folklore, la réalité est toujours là pour se rappeler au bon souvenir de ces footballeurs de la misère. L'équipe des iroquois corrigent tout de même le Danemark 7-4 et son drapeau de quatre mètres sur deux en tribune. Les buts, bien sûr, sont célébrés tête et bras vers le ciel.

« Ça joue pas mal l'Indonésie, des petits gabarits, vifs et techniques » , observe Mohammed, t-shirt « Homeless World Cup » sur les épaules. À 22 ans, il est bénévole et encadre la compétition. Arrivé en France depuis seulement six mois, en provenance des Comores, il est en formation agent d'accueil à Villiers sur Marne dans le 9-4. Et dans l'accueil, il se démène. Au menu: assistance au plantage de drapeau américain dans les tribunes, prise en photo des remplaçants sud-africains et taillage de bout de gras "Canal du Mozambique avec l'équipe kényane. Puisque c'est bonne ambiance. « La France et l'Angleterre, ça joue bien aussi, poursuit-il. Et le Brésil, j'allais oublier le Brésil, sûrement la meilleure équipe » . A voir les tenants du titre châtier leurs cousins portugais 11-3, on comprend les pronos de Mohammed.

Pastore et le keffieh

« C'est Javier Pastore qui va donner le coup d'envoi du match Argentine-Allemagne » , annonce alors un speaker. Quelques oreilles se tendent et voilà que la star du PSG, pénètre sur le terrain, serre des pognes, claque des bises aux Argentins, et exhibe son plus beau sourire à la vue des nombreux appareils photos qui se massent autour de lui. Le joueur albiceleste se pose avec les remplaçants et mate le match la revanche du quart de finale de Coupe du Monde comme si de rien n'était. Il est servi : 9-4 pour ses compatriotes. À la fin du match, ça se presse autour du rectangle pour aller taper la photo avec le numéro 27 du PSG. Des « Pastore » , diversement accentués, bourdonnent de tous côtés. Derrière les Argentins, Allemands, et même les arbitres, l'équipe palestinienne est en première ligne pour glaner le clic souvenir. De retour, sur le chemin vers la cantine, les joueurs palestiniens comparent leurs clichés: « C'est mieux avec ou sans le keffieh ? » . Maradona, lui, préfère avec.

Bostjou, le joueur slovène, vantait la qualité de la nourriture. Il n'est pas le seul. Et pour cause, toutes les délégations profitent du mess de l'Ecole Militaire, qui jouxte le Champs de Mars. A l'entrée, Mike, en tenue kaki et béret vert, vérifie les sauf-conduits et checke tous les joueurs. Visiblement tout le monde le connaît et veut une photo avec lui. Les joueurs des Philippines et leurs très nombreux supporters profitent de la pause déjeuner pour installer un atelier peinture sur ongles du drapeau national. Dessiner le soleil n'est pas une mince affaire. Mais les joueurs assument l'incroyable soutien dont ils bénéficient : 8-3 contre la Croatie, et ses gros gabarits.

Moustache grise et ventre bedonnant

Assis sur une chaise de camping, Salvatore en a fini avec le pré pour le reste de la journée. Bedonnant plus qu'il n'en faut, et portant la moustache grise, le joueur de 45 ans disserte sur sa frappe détournée par le gardien sud africain, « C'est parce que j'étais dans un angle difficile » , rigole t-il. Plus sérieusement, il explique: « J'ai un problème de hanche mais j'arrive à jouer un peu avec les jeunes, t'imagines hein ! » Pour l'avoir vu taper le cuir, quelques minutes avant, contre les Bafana Bafana, on imagine plutôt bien. Le bougre a même du courage, vu son physique. Lui assure qu'il a de la chance d'avoir été sélectionné : « Première et sûrement dernière participation, mais j'apprécie tous les moments » , lâche t-il en remerciant chaleureusement l'ensemble de l'organisation. Salvatore vit aux Etats-Unis, mais il est originaire du Salvador. Comme six de ses coéquipiers, résidents US, et qui viennent en fait d'Amérique latine.

A aucun moment, cette Coupe du Monde des sans-abris ne paraît ce qu'elle est, tant chacun semble oublier pourquoi il est là. Pourtant, un rapide coup d'œil à la feuille décrivant les joueurs des Etats-Unis entraîne un rappel pesant : sur huit joueurs, deux vivotent à droite à gauche, trois autres sont dans des foyers de désintoxication à la drogue quand les trois derniers vivent dans la rue. Dont Salvatore.

Par Anthony Cerveaux

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Il parâit que ManU se rapproche de Salvatore pour remplacer Scholes ...
LOL, tu fais je suppose référence a Bébé... il est devenu quoi d'ailleurs ce joueur?
A T.dandy, je crois qu'il est au Besiskas en Turquie.

sinon bel article, sa donne envie d'aller voir cette coupe du monde
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