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On était au Brésil pendant le tournoi olympique de foot

Si les JO ont un don pour nous faire regarder des sports obscurs pendant des heures, paradoxalement, le tournoi de football n'intéresse presque personne. Sauf au Brésil, où tout un peuple espérait enfin oublier 2014, et a respiré pendant deux semaines au rythme de ses footballeurs et footballeuses. Virée aux quatre coins d'un pays qui tient enfin son « grand titre » à domicile.

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Cette soirée du 7 août est pesante. Un de ces dimanches où la terre entière semble fatiguée. Une fin de semaine lente, même si l'agitation permanente de la favela de Vidigal, au sud de Rio de Janeiro, est là pour rappeler que le temps n'est pas totalement suspendu. Nichés au fin fond de l'une des pires pizzerias de la ville, au sommet de la favela, une poignée de Brésiliens se désole devant un Brésil-Irak triste à pleurer. Dans les assiettes, la mozzarella à la texture de plastique côtoie des tranches de pepperoni dont personne ne veut connaître la date de péremption. Mais heureusement pour le pizzaïolo, ce soir, tout le monde préfère scruter l'écran plutôt que d'analyser le repas. Plus que dix minutes de jeu, et toujours 0 à 0.


Neymar a beau tricoter, il semble impuissant, et chacun de ses dribbles ratés provoque une succession de coups de poing sur les tables. Une voiture de police s'approche soudain du restaurant, puis s'arrête. À l'intérieur, des membres de l'unité de police pacificatrice – brigade chargée de pacifier les favelas depuis 2008 – oublient leur métier le temps de regarder la fin du match, sans descendre de leur véhicule. Quelques centaines de mètres plus bas, leurs collègues surarmés qui surveillent l'entrée du quartier ont sans doute eux aussi trouvé une astuce pour jeter un œil à la rencontre. Au coup de sifflet final, le score n'a pas bougé et tout le monde peut retourner à sa lutte pour terminer sa pizza, le moral dans les chaussettes. La voiture de policiers aux gyrophares agressifs démarre en trombe. Ce n'est pas ce soir que le Brésil se remettra à vibrer pour sa Seleção.

L'équipe d'un pays qui n'a plus de président


Car ce match nul place les Brésiliens dans une situation inconfortable. Lors du match d'ouverture face à l'Afrique du Sud, Neymar et les siens avaient déjà offert un piteux 0-0. Une victoire face au Danemark lors du dernier match de poule est désormais la seule option qu'il leur reste pour aller plus loin. Après une semaine d'Olympiades, le bilan brésilien est peu reluisant. Pour l'instant, le pays n'a eu que le titre de la judokate Rafaela Silva à se mettre sous la dent. Et cette dernière, athlète noire et venant d'une favela, n'avait pas hésité à mettre le Brésil face à ses incohérences en déclarant : « En général, les médias parlent des noirs lorsqu'ils agressent quelqu'un. Je suis heureuse de constater que cette fois, c'est ma victoire qui fait la Une. »


Quant au reste des pages des journaux, elles ne parlent que de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff. Dans ce contexte un brin tendu, l'équipe de football devrait être un exutoire. Les Brésiliens l'ont d'ailleurs bien compris au moment d'acheter des places pour les épreuves olympiques. Car si les plans larges des télévisions montraient les places libres et la faible affluence dans les sites olympiques de façon claire, devant le mythique stade Maracanã, le guichetier est clair : il n'y a plus aucun ticket disponible pour le football. Ni pour les hommes ni pour les femmes. Alors la victoire 4-0 face aux Danois le 10 août est accueillie comme une libération. Gabriel Jesus et Gabriel Barbosa, nouveaux anges de la Seleção, se sont illustrés. Le lendemain, les Unes des journaux s'emballent, même si ici et là on peut apercevoir une petite tache : des références au 7-1 de 2014, que certains journalistes veulent pouvoir oublier grâce à une épopée olympique.

Boys and girls


Neymar, lui, n'a toujours pas marqué. En ville, certains affichent même le peu d'estime qu'ils ont pour lui. Sur Copacabana, au milieu des innombrables maillots de la Seleção, des journalistes qui effectuent un micro-trottoir sur les péripéties de Dilma Roussef vont droit au but : « Neymar ? Je ne veux pas en entendre parler. Un noir qui refuse d'assumer qu'il est noir... » Dans le métro, quelques-uns jouent la carte de l'humour, en arborant des maillots de Neymar dont ils ont rayé le nom pour inscrire le nom de Marta – la superstar de l'équipe féminine – à la place. Car les filles aussi font leur bonhomme de chemin dans le tournoi olympique. Le 12 août, les voilà en quarts de finale face à l'Australie. À Belo Horizonte, lieu du drame de la demi-finale face à l'Allemagne. Le scénario est laborieux, poussif, et la soirée dure jusqu'à une interminable séance de tirs au but.


De chaque côté, les quatre premières tireuses mettent au fond, quand arrive le tour de Marta. Comme si le stade Mineirão était un lieu maudit, la voilà qui rate son penalty. Le Brésil est à deux doigts de la crise, et il faut une parade de la gardienne Barbara sur le péno suivant pour sauver la patrie. Dans les rues, des cris sortent des fenêtres de tout le voisinage. Trois tirs au but plus tard, Santa Barbara arrête une nouvelle frappe et qualifie le Brésil pour les demies. Les fenêtres des immeubles crachent des nouveaux hurlements de joie dans la ville. Le lendemain, les hommes passent eux aussi en demi-finale, en battant le voisin colombien. Et Neymar a même marqué. La fête semble enfin lancée et dans les kiosques, les journaux sortent à nouveau leurs plus belles Unes. Avec toujours, dès les premières lignes, cet appel à aller plus loin pour dépasser le traumatisme du 7-1.

La vengeance est un plat qui se mange tiède


À la télévision, les mêmes images tournent en boucle, parfois entrecoupées par les nouvelles du championnat qui se déroule en même temps. Un championnat qui, entre les matchs de l'équipe nationale, vient même empiéter sur les autres épreuves olympiques. Dans la Carioca Arena chauffée à blanc par le France-USA de basket, entre les cris provoqués par les dribbles de Irving et les dunks de DeAndre Jordan, un spectateur crée l'hystérie en sortant un drapeau des Corinthians. Réponse immédiate de l'autre côté de la salle avec une bannière de Palmeiras. Le tout avant que l'écran géant ne mette tout le monde d'accord en affichant un gars du public en maillot de l'Argentine, hué par tout le monde. Près de la frontière avec l'Argentine, la folie olympique est d'ailleurs toujours là. Et ce chauffeur de taxi d'Iguazu ne quittera pas des yeux la petite télé qu'il a installée dans sa voiture, même en conduisant. Sur l'écran minuscule, on distingue à peine les joueuses du Brésil qui affrontent la Suède en demi-finales, mais c'est suffisant pour les voir perdre aux tirs au but.


Les hommes, de leur côté, ont déroulé et envoyé un 6-0 au Honduras pour se qualifier pour une finale pleine de frissons face à l'Allemagne. La conclusion parfaite pour un tournoi placé sous le signe de la revanche et de la rédemption. Dans les rues de São Paulo, le soir de la finale, rien ne bouge. À un arrêt de bus, une télévision datant de l'époque du Minitel a été branchée à l'alimentation publique, mais personne n'est là pour regarder. Neymar termine de boutonner son costume de super héros en ouvrant le score, et à l'aéroport, l'écran géant du restaurant du hall des départs est pris d'assaut par des dizaines de badauds ayant oublié l'horaire de leur vol. Certains sont condamnés à vivre la séance de penaltys finale dans la file d'attente de l'enregistrement des bagages, où la moitié de la queue regarde le match en direct sur son téléphone. Une première salve de rugissements résonne quand Nils Petersen rate son tir, avant qu'une clameur générale n'envahisse le terminal après le péno victorieux de Neymar. Les agents de sécurité ont le sourire jusqu'aux lèvres, tapent dans leurs mains. La grande liesse populaire est enfin arrivée. Avec deux ans de retard, et quelques centaines de millions de spectateurs en moins.

Par Alexandre Doskov, au Brésil
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