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On était à Lille après France-Albanie

Un but tardif de Griezmann, des supporters anglais qui veulent une revanche que les Russes leur refusent, des CRS sur les dents et à la lacrymo facile. On était sur place, on vous raconte.

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20h30 : sur la place du général de Gaulle, un groupe d'Anglais s'est approprié la devanture de deux bars. L'un des serveurs est en train de ramasser les tables retournées qui jonchent le sol, habillé des vestiges de beuverie. Quand on lui demande s'il ferme plus tôt que d'habitude, il répond sans ambages : « On est fermé depuis 20h, arrêté municipal, il vaut mieux parce qu'ils sont tous bourrés. » Pas faux, plusieurs en viennent presque aux mains sans que l'on sache pourquoi. Ce qui frappe, c'est le jeune âge et les carrures bodybuildées des « supporters » . Ils viennent de Millwall, Birmingham, Sheffield, Blackpool ou encore Nottingham. La rumeur dit qu'ils étaient 700 sur la place de la gare, et le match contre le pays de Galles leur importeraient moins que de fracasser du Russe en représailles des événements de Marseille. « Pas du tout » , nous assure James, un jeune supporter d'Aston Villa. « On est venus pour l'ambiance, pour chanter, c'est magnifique, non ? » Les matchs ? « On n'a pas de billets, on se balade dans les rues, on profite de l'atmosphère. » Les policiers anglais présents pour l'occasion semblent avoir du mal à le croire.

Looking for Mark Roberts


20h45 : « Si vous avez des questions, il faut voir avec Mark Roberts, c'est mon patron. » Visiblement, ce policier anglais n'a pas envie de se mouiller. Bedonnant mais imposant, il nous explique être là pour « discuter avec les jeunes, les empêcher de faire des bêtises, on fait de la prévention, de la pédagogie » . On tente de lui demander où sont les spotters russes. « Demandez à Mark Roberts, c'est mon boss. » Quand on lui précise que Mark ne nous répond plus depuis deux jours, il ne se démonte pas. « Ah ? Il est très occupé en ce moment ! » On tente quand même de lui demander s'il craint des débordements. « Demandez à Mark Roberts. » Et sinon, combien de policiers anglais sont déployés à Lille ? « Mark Roberts pourra vous le dire. » Fucking Mark Roberts...


20h46 : Deux jeunes supporters anglais légèrement imbibés viennent se greffer à la conversation. « Eh les mecs, il y a des gars de la télévision russe pas loin, si vous voulez parler des Russes. » Scott, rouquin avec casquette, est de Sunderland. Joe, brun athlétique, est de Newcastle. Tout devrait les opposer. « C'est ça, tu es de Sunderland, fuck you ! » Avant de se prendre par les épaules et de gueuler « we are the best friends in the world » . Ils étaient à Marseille, et ils se sont chié dessus. « Les Russes ? Non, moi je n'ai pas envie de les revoir » , assure Scott en faisant mine de trembler. « Putain, c'était horrible, c'est des psychopathes, ils sont juste venus pour taper. » Joe espère que des Anglais sont venus pour le match retour. La suite pour eux, c'est un déplacement à Lens à 8h30, si jamais ils n'ont pas trop la gueule de bois.

Le grand complot anti-russe


20h55 : Andryi, de Moscou, observe son fils de 5 ans jouer au milieu des passants avec son pote du même âge, et le père de ce dernier. « J'ai même amené mon petit de 11 mois, il est là-haut sur les marches. » Pendant qu'il nous parle, sa progéniture est proche d'arracher une tête avec un tir puissant au milieu de la foule. « Le hooliganisme, ce n'est pas un si gros problème en Russie, contrairement à l'Ukraine, cela n'a jamais débordé dans la politique, pas comme en Ukraine. » Pour lui, comme beaucoup de ses compatriotes, les torts sont partagés avec les Anglais, « qui ont été les premiers à casser à Marseille » . Et pour lui, un Anglais est bien plus effrayant qu'un Russe quand on parle de hools. « Là, je laisse mes enfants jouer, car je sais qu'on ne nous attaquera pas, pas des enfants. En revanche à Marseille, j'avais prévu une balade, mais on a évité les endroits où il y avait des Anglais. » Par peur de se faire lyncher. Mais ce qui le perturbe le plus, c'est l'impression que son pays est victime d'un grand complot mondial : « C'est comme l'histoire de dopage en athlétisme, on dirait qu'à chaque fois qu'on peut nuire à l'image de la Russie... C'est politique tout ça. »

21h00 : La France embraie sur son deuxième match de poules contre l'Albanie, à Marseille. Et ce n'est pas folichon, entre le manque de percussion offensif et la tête de Bacary Sagna sur le poteau d'Hugo Lloris.


22h35 : Une horde de supporters anglais traverse la place de Béthune en hurlant, chantant, et renversant les chaises de certaines terrasses de bar. La plupart des clients ne font pas les fiers et attendent que l'orage passe. Au cul de la centaine d'Anglais déchaînés, une voiture de police suit la procession qui se dirige vers la rue de Solférino.

22h45 : la clientèle d'un bar au croisement des rues Gambetta et Solférino explose. Antoine Griezmann vient de libérer les Bleus d'une tête décroisée. Les Anglais se dispersent dans les ruelles adjacentes alors que les supporters français commencent à chanter. Quand Dimitri Payet double la mise du droit, la messe est dite. La fête commence dans les bars environnant. Tout le monde commence à sortir, Français et Anglais se mélangent.

Les Anglais défient les CRS


22h50 : Rue Masséna, ça sent le shit, la sueur, et surtout, il faut jouer des coudes pour avancer. Plusieurs centaines de personnes sont en train de claironner, la rue est noire de monde. On croirait que la France a décroché une place en finale, pas qu'elle vient de taper la modeste Albanie. La Marseillaise résonne, même les videurs des bars filment avec leurs portables.

23h00 : Rue de Béthune, en direction de la place du général de Gaulle. Une Française gueule « on est français, et on a gagné, je suis fière d'être français » , puis s'énerve parce que personne ne surenchérit, à l'exception de quelques supporters slovaques qui ont perdu leur chemin.


23h10 : Place du général de Gaulle, une grappe de six Anglais prend la rue Faidherbe, en direction de la gare Lille Flandres. Un de leur compatriote les a mis en garde, car il y a des CRS au bout du chemin, cela semble les motiver.


23h20 : Les petits groupes de supporters anglais se sont regroupés et forment un gros groupe d'environ 150 personnes qui fait face à un cordon d'une cinquantaine de CRS posté juste devant la place de la gare. Autour, de nombreux badauds observent la scène, voire la filment. Certains scandent des « on est chez nous » , pendant que les Anglais répliquent avec leurs chants.

Bouteilles de bière contre gaz lacrymogène


23h21 : Les premières bouteilles de bière volent en direction des CRS. La tension monte, certains représentants des forces de l'ordre exhortent les personnes à proximité à s'écarter du passage entre eux et le groupe anglais. Quelques pétards éclatent, puis un fumigène est craqué par les Britishs.

23h22 : Plusieurs grenades de gaz lacrymogène sont envoyés au milieu du groupe anglais, puis les forces de l'ordre chargent. Pourquoi ? « On devait les disperser, vous avez bien vu qu'ils commençaient à nous attaquer avec des projectiles. Je vous laisse aller vérifier au sol la nature des projectiles » , se défend l'un des CRS.

23h25 : Les échanges houleux se sont déplacés à quelques mètres plus loin, sur la place du théâtre. Quelques Anglais défient encore la police, mais le plus gros des troupes a été dispersé. Une poche de résistance se réfugie rue Léon Trulin. Pas très longtemps vu que rapidement, les gaz piquent les yeux, le nez et la gorge. Le long des rues, plusieurs Anglais ont les yeux rouges, le nez qui coule et maudissent les forces de l'ordre.

23h30 : Devant la gare Lille Flandres, une centaine de supporters français ont sorti les drapeaux, et chantent « on est chez nous, on est chez nous » avant d'enchaîner sur une Marseillaise à laquelle participe un public de toutes les couleurs. Il y a même plusieurs drapeaux anglais, des maillots gallois et slovaques. Les CRS sont encore là, mais ils se contentent de surveiller. La soirée lilloise a été spéciale, tendue oui, mais aussi festive, comme si on venait de gagner la Coupe du monde, ou presque. Un Anglais nous demande si on sait où se trouve le bar Queen's Head, ses « Boyz » sont là-bas. « Accompagnez-moi, I will pay you, you are my bodyguards. » 30 minutes plus tard, l'homme n'avait toujours pas quitté une place de la gare qui n'est pas sortie indemne de cette folle journée : selon la préfecture du Nord, 36 interpellations et 16 hospitalisations - dont aucune sérieuse - ont eu lieu. Et le match n'a pas encore commencé.

Par Alexandre Doskov et Nicolas Jucha, à Lille
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