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Nicolas Gillet : « Le foot est quelque chose d’artistique »

Hier, le FC Nantes était un laboratoire d’idées. Une école qui a sorti entre autres, à la fin des années 90, Nicolas Gillet. L’ancien défenseur, éphémère international et frais quarantenaire, est depuis sa retraite en 2012 devenu entraîneur. Entretien tableau noir entre la Jonelière, Néstor Fabbri et une dosette de nostalgie.

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Il y a quelques mois, tu as débuté ta carrière d’entraîneur. Comment ça se passe ?
Je suis dans un club à La Chapelle-sur-Erdre, juste à côté de Nantes. Je suis responsable de toute l’animation des U6 aux U11 et aussi des U17. C’est un changement. On passe de l’autre côté, on se rend compte d’autres choses. J’ai beau avoir des connaissances concernant le foot, ça ne fait pas tout. Il faut arriver à les mettre en pratique et surtout à les transmettre. Ça, c’est complètement différent. Il y a toujours la passion du jeu, mais elle se traduit d’une autre manière.

Coacher, c’est un truc qui te faisait envie depuis longtemps ?
C’est un truc qui m’intéressait, mais j’ai mis un peu de temps parce que je trouvais que ça pouvait être enrichissant pour moi de sortir du milieu du foot. Je suis très content de ce que j’ai vécu, mais je me disais que ma chance était de pouvoir voir autre chose. Malheureusement, je n’ai pas réussi et le manque de foot m’est revenu. C’est une passion que j’ai depuis tout petit, donc forcément, ça me manquait. Finalement, j’ai passé les diplômes et attendu trois ans après la fin de ma carrière pour replonger.

En juin 2015, tu avais expliqué à France Football ceci : « Les gens pensent qu’on a assuré nos revenus pour toute notre vie. C’est faux ! Tout le monde ne fait pas le même métier. » Tu penses avoir mal géré tes revenus pendant ta carrière de joueur ?
Non, non !
« Je pense qu’on n’a pas conscience du nombre de footballeurs qui peuvent vivre pendant leur carrière, mais dont la carrière peut s’arrêter très tôt. Il y en a qui s’arrêtent à vingt-six, vingt-sept ou vingt-huit ans, parce qu’ils ne trouvent plus de club et ils vivotent après. »
Je ne suis pas à plaindre, hein. En fait, je ne parlais pas que pour moi, mais plutôt en général. Je pense qu’on n’a pas conscience du nombre de footballeurs qui peuvent vivre pendant leur carrière, mais dont la carrière peut s’arrêter très tôt. Il y en a qui s’arrêtent à vingt-six, vingt-sept ou vingt-huit ans, parce qu’ils ne trouvent plus de club et ils vivotent après. Et il y en a d’autres pour qui ça marche bien, qui ont eu de quoi vivre toute leur carrière. Il n’y a pas que des stars dans le foot, loin de là. La majorité des joueurs est même dans l’anonymat. Moi, je n’ai pas à me plaindre. Je ne fais pas partie des stars, ni des joueurs qui ont été très, très bien payés, mais ça va.

Ce sont des éléments que tu essayes d’enseigner aux jeunes aujourd’hui ?
Oui, même si je suis dans un club amateur et donc que la vision est complètement différente. Le truc, c’est que les mentalités ont changé depuis mes débuts chez les pros. Moi, j’ai fini pro par passion. Ce n’était pas un but ultime, j’y suis allé parce que j’aimais le foot et que je voulais aller le plus loin possible. C’était comme un palier à atteindre, une étape dans mon amour pour le foot. Avant, une majorité réfléchissait comme ça. Maintenant, c’est une minorité, beaucoup ne voient que l’argent, les strass et les paillettes de ce sport. C’est dommage et je pense qu’on n’en fait pas de très bons footballeurs.

Si on remonte dans ton enfance, le FC Nantes, c’était une forme d’idéal ?
Non, pas avant que je rentre au club. Pas du tout. Je jouais dans mon petit club, à l’ASPTT Nantes. Pendant quatre ou cinq ans, le FC Nantes est venu voir mes parents pour que j’y aille, mais moi, j’étais avec mes copains, j’étais bien. La scolarité était aussi importante pour mes parents, donc ils n’ont pas donné suite, et moi, j’étais très bien où j’étais. J’ai finalement rejoint le club l’année où ils ont proposé quelque chose de très cohérent : rejoindre la première école en France, à dix par classe, intégrée à un centre de formation avec d’autres sportifs de haut niveau, qui était organisée avec nos heures de foot. Là, j’y suis allé, mais je n’ai vu qu’une chose : l’opportunité de jouer au foot tous les jours. Je ne savais même pas qui jouait en équipe première au FC Nantes, je n’étais jamais allé à la Beaujoire. Moi, j’allais là-bas parce que j’allais jouer avec les mecs que je rencontrais tous les week-ends.

Tu aurais pu faire un autre job que footballeur ?
Oui, mais j’aimais tellement le foot que ça s’est fait naturellement. J’ai eu la chance de faire de ma passion un métier. C’est pour ça aussi que je dis que je ne suis pas à plaindre. Je suis plus qu’heureux d’avoir fait ce que j’ai fait. Je peux même te dire que jouer régulièrement, ça me manque. Sans parler du reste, le jeu me manque.

Tu as été façonné dans l’école à la nantaise. Coco Suaudeau, Raynald Denoueix, c’est de là qu’est né ton rapport au coaching ?
Oui, quelque part, mais c’est surtout un apprentissage des valeurs. Souvent, j’ai pas mal de choses qui me reviennent en tête quand je repense à tout ça et que j’essaye d’appliquer à mon tour. C’est eux qui nous ont appris à penser sur le terrain, à réfléchir les actions et à ne pas être des robots. Ça nous a permis de nous ouvrir aussi. C’est ce que j’aimerais retrouver chez certains joueurs que j’entraîne aujourd’hui : une certaine autonomie, une liberté de penser, de faire, dans un cadre défini. Le foot est quelque chose d’artistique.

Si on regarde ta génération, Jocelyn Gourvennec est aujourd’hui un coach reconnu, Éric Carrière ou Mickaël Landreau tendent à le devenir. Le tableau noir, c’était déjà quelque chose qui vous parlait à l’époque ?
On a vraiment été amenés à se poser des questions sur le terrain. Les entraînements, toutes les séances, tout était fait pour ça : pour qu’on se pose des questions et qu’on réfléchisse à ce qu’on fait. Il ne fallait pas faire uniquement un geste pour le faire. En tant que joueur, on a donc été amenés à avoir une légère approche de la réflexion d’un entraîneur. Je trouve que ça nous a permis de comprendre des choses sur le terrain, de parfois s’adapter sans que le coach n’ait besoin d’intervenir.

Patrice Loko nous avait expliqué un jour ne pas avoir conscience que ce que faisait le Nantes de 1995 était beau. Toi, tu trouvais ça beau ?
Oui... 1995, j’étais au centre de formation, je peux te dire qu’on courait pour aller aux matchs. On avait l’Erdre à traverser entre le centre de formation et la Beaujoire, c’était un trajet d’une quinzaine de minutes, mais on le faisait en courant. On ne voulait pas rater le début du match parce qu’on ne voulait rien rater. Il y avait cette transmission qui nous a permis d’exister. Différemment hein, avec des qualités complètement différentes. 1995, c’était une génération très talentueuse, et nous, on était surtout des bosseurs. On allait au bout de nos capacités pour atteindre des choses. C’est eux qui nous ont donné envie aussi.

Les supporters du club disent souvent que la génération 95 était meilleure que la vôtre. Pourtant, vous avez gagné un championnat de France en 2001 et deux Coupes de France. Tu es d’accord avec ça ?
« Notre génération a été chercher ses résultats par le travail, celle de 1995 avec le talent. »
Complètement ! Je pense qu’au niveau potentiel, ils étaient meilleurs que nous. Nous, on a bossé pour avoir ce qu’on a eu. C’était ça, notre génération. On a été chercher nos résultats par le travail, eux par le talent.

Vraiment ?
Oui, c’était différent. Eux, leur secteur offensif, c’était un régal même s'ils avaient des gars derrière pour assurer l’équilibre. Il n’y a pas de secret : regarde la carrière qu’a faite Claude Makelele ou Christian Karembeu. Patrice Loko et Nicolas Ouédec ont aussi continué un peu derrière. Après, on n’a pas fait tout ce qu’on a fait simplement parce qu’on était des besogneux, loin de là. Il y avait du talent.


Certains expliquaient qu’ils étaient cramés quand ils sortaient d’un entraînement avec Jean-Claude Suaudeau. Comment c’était avec Raynald Denoueix ?
Je peux te dire qu’on était très, très, très fatigués aussi. C’était de grosses séances, mais ça ne nous changeait pas beaucoup parce qu’on l’avait eu au centre. Il y avait beaucoup d’intensité, mais aussi beaucoup de jeu. Avec Raynald, il y avait aussi pas mal de vidéos. On sentait surtout une grosse préparation chaque semaine en amont. Il connaissait parfaitement l’adversaire, ce qu’on allait faire défensivement, offensivement, le week-end suivant. Ce qui est fabuleux, c’est de voir que ce qu’il avait préparé se réalisait 80% du temps. C’était incroyable, donc on y croyait à fond. On connaissait le scénario, donc on se préparait en conséquence.

Ce qui est assez marquant avec toi, c’est qu’au départ, tu étais meneur de jeu avant de reculer.
Oui, c’est quelque chose qui s’est fait petit à petit. J’étais petit quand je suis arrivé au FC Nantes.
« Un jour, Raynald Denoueix est venu me voir pour me dire qu’il me voyait bien jouer défenseur central. Je me suis dit que s'il venait me voir, c’est parce qu’il pensait qu’au milieu de terrain, pour moi, ça allait être compliqué, donc je n’ai pas hésité. Le premier match s’est très mal passé : on a pris quatre buts. »
En deux ans, j’ai pris vingt centimètres, donc ça a changé ma morphologie, mes caractéristiques. J’ai peut-être perdu un peu de ma capacité de dribble. Donc en moins de dix-sept ans, j’ai été replacé milieu défensif. Un jour, Raynald Denoueix est venu me voir pour me dire qu’il me voyait bien jouer défenseur central. Je me suis dit que s'il venait me voir, c’est parce qu’il pensait qu’au milieu de terrain, pour moi, ça allait être compliqué donc je n’ai pas hésité. Le premier match s’est très mal passé : on a pris quatre buts. Mais j’ai gardé ma place. Dans l’âme, je ne suis pas un vrai défenseur, je suis plus défenseur-relanceur, plus dans l’anticipation, mais j’ai aimé ça.

Défendre à Nantes, c’était aussi une histoire de caractère. Comment tu as vécu la complicité dans les paires que tu as formées ?
C’était surtout avec Néstor Fabbri, quand Mario Yepes est arrivé, j’avais déjà un peu plus de bouteille. Nestor, c’était le grand frère idéal : un Argentin, qui avait fait la Coupe du monde avec Maradona, avec une grinta pas possible, la gagne jusqu’au bout des ongles... Avec lui et Viorel Moldovan, un entraînement, c’était un match, donc tu es obligé de suivre. Notre génération a eu la chance de connaître des mecs comme ça. Ils ne se sont pas trompés. Avec Nestor, on était complémentaires. Je me suis toujours bien entendu avec les Sud-Américains, j’ai l’impression que je m’y retrouve. Nos relations n’ont jamais été forcées. C’était sympa. Cette ambiance forte dans un groupe, tu t’en rends surtout compte quand tu quittes ce club.

Comme ce jour où tu as quitté le terrain en larmes pour ton dernier match.
C’était dur. Les larmes, c’était parce que je partais, mais aussi pour ce que les supporters avaient fait ce jour-là. Moi, je ne voulais pas partir et, quelque part, ils me donnaient mon bon de sortie.
« Le club ne m’a rien proposé de vraiment concret, sauf un an de contrat à vingt-huit ans après quinze ans passés là-bas. Je l’ai pris comme un foutage de gueule. »
Le club ne m’a rien proposé de vraiment concret, sauf un an de contrat à vingt-huit ans après quinze ans passés là-bas. Je l’ai pris comme un foutage de gueule : j’allais faire un an et après ? Je ne voulais pas me demander pendant toute l’année suivante ce qui allait se passer, donc je suis parti à contre-cœur. On ne sait jamais si ce qu’on a fait a été suffisant. Je suis très perfectionniste, je veux toujours faire mieux, mais là, au moment de sortir, j’ai été ému parce que j’avais l’impression que les supporters me disaient : c’est bon, tu peux y aller.

Vidéo

C’est aussi parce que tu penses qu’être défenseur central, c’est souffrir d’un manque de lumière ?
Je n’ai jamais cherché ça. Justement, j’ai joué avec Néstor Fabbri, avec Mario Yepes, et j’étais souvent derrière eux, mais ça ne me dérangeait pas du tout. Le foot est un sport collectif, chacun amène sa pierre à l’édifice. J’ai toujours pensé comme ça et à Nantes, on nous a appris à penser comme ça. J’ai eu ma part de lumière en gagnant les titres, avec l’équipe de France, je n’ai jamais recherché plus.

Tu aurais pensé un jour être en équipe de France ?
Au début, non, donc le jour où ça arrive, j’ai du mal à y croire, mais je suis content d’avoir vécu ça. Je suis triste de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour revenir. Je n’ai pas été au niveau après, donc c’est mon seul regret. J’ai joué une Coupe des confédérations, c’était fabuleux, ce n’était pas qu’un simple rassemblement.


Tu as eu l’impression de ne pas pouvoir retrouver ce que tu avais trouvé à Nantes ailleurs ?
En allant ailleurs et en discutant avec d’autres joueurs, tu te rends compte que les mecs étaient énervés par ce qu’on disait sur le FC Nantes. Eux, ils voyaient ça comme quelque chose de prétentieux. Un peu, à une moindre mesure, comme le Barça. Moi, je ne m’en rendais pas compte avant. Mais c’était ce qu’on nous apprenait, pas une manière d'humilier l’adversaire.

À cette époque, jouer pour le FC Nantes représentait quelque chose. On a l’impression que c’est moins le cas aujourd’hui.
Oui, bien sûr, forcément. C’est dommage. Nantes avait de grosses valeurs, au-delà du foot. On parlait souvent du jeu à la nantaise, mais c’est quelque chose de non palpable. C’était surtout une histoire de valeurs. Effectivement, on en est loin en ce moment. Très, très loin.

Comme si tout avait disparu quand on a commencé à parler d’autres choses que de foot au club, quand la finance a pris plus d’importance que le sport.
Ça a commencé clairement quand Jean-Luc Gripond a décidé de virer Raynald Denoueix, ça a été le début.

Bizarrement, à l’époque, il y avait plus de spectateurs que de supporters à la Beaujoire. Comment tu le vis ?
Retourner à la Beaujoire, ça me rappelle de belles choses. J’ai envie de toucher la pelouse, d’aller y jouer. J’adore ce stade, j’ai toujours aimé y jouer ou y rejouer avec d’autres clubs une fois que j’ai quitté Nantes. C’est un endroit où je me suis toujours senti chez moi, où je me sentais bien. Quand on voit l’ambiance qu’il y a eu pendant quatre ou cinq ans, c’était fabuleux ! Effectivement, nous, on n’a pas connu ça, pas autant de ferveur. Le stade était souvent plein, mais pas avec autant de supporters. Je trouve que les joueurs qui ont joué au FC Nantes ces dernières années ont eu énormément de chance de pouvoir connaître ça.

Vendredi soir, Nantes va à Angers, ton dernier club. Quels souvenirs tu en gardes ?
J’étais venu pour intégrer une équipe qui voulait monter en Ligue 1. Ça ne s’est pas passé comme on aurait dû le faire et l’année d’après, quand Stéphane Moulin est arrivé, ça s’est compliqué. Je suis assez grand pour qu’on me dise les choses, et le discours face à moi était contraire aux faits. J’aurais préféré entendre la vérité quelle qu’elle soit. C’est ça que je regrette. J’aurais aimé ne pas finir comme ça, mais c’est un club qui est en phase ascendante, qui fait les choses avec cohérence. Je trouve qu’ils se débrouillent vraiment très bien, donc je vois un nul vendredi soir, pas un match très ouvert.

Propos recueillis par Maxime Brigand
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