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Mourinho ou la mort à crédit

Depuis quelques jours, José Mourinho est remonté en selle. Il a suffi que Chelsea retrouve la tête du classement de Premier League pour qu’un diable sorte du placard. José est-il redevenu Mourinho ? La réponse est dans la question.

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Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si triste. Bientôt, il sera vieux et on se demandera « comment que c’était » le temps de Mourinho. Nos mioches et les mioches de nos mioches n’auront jamais connu cet entraîneur célèbre du début du XXIe siècle, celui qui avait rendu le boulot d’entraîneur vaguement sexy, qui avait fait d’un gonze en doudoune, une icône médiatique de son époque. Ils diront : « Pourquoi Mourinho s’en prenait-il aux autres entraîneurs comme ça ? Un entraîneur, ça sert à rien, hein Papa ? Il est peut-être jaloux des autres. » Ils liront ce nom sur leur tablette (les livres seront strictement décoratifs) quand la postérité se sera chargée d’archiver les plus célèbres aphorismes du boss portugais. On tâchera de leur expliquer, d’être clairs : « En fait, ce sont des mindgames, c’est-à-dire que l’entraîneur provoque son rival publiquement pour le déstabiliser. » Oui, bien sûr, dans 150 ans, il n’y aura plus de conférences de presse, plus de presse, sans doute même plus d’entraîneurs. Alors on donnera des exemples (la rivalité avec Guardiola, son passé au FC Barcelone, son obsession de la victoire), on leur dira que José Mourinho, au fond, était un type humain, chaleureux et même plutôt sensible. Qu’il n’était pas comme il paraissait, que c’était pour de faux. Mais ils ne nous croiront jamais. Ils le trouveront pathétique. Comment peut-on s’en prendre en dix jours à trois personnes ? Et d’ailleurs, « c’était qui Wenger, Martino et Pellegrini ? » , demanderont-ils. Dans 150 ans, le nom de Mourinho n’aura pas disparu. Mais celui des trois autres, certainement.

Le foot des années 1900

José Mourinho a entamé sa course à la postérité. Écrire sa légende est une nécessité quand on est grand homme. Les victoires ne suffisent plus. En arrivant à Chelsea, il avait promis la paix sociale, le calme des coteaux du bord du Tage, les révérences à Madame la Duchesse. Mourinho redevenait José, c’est-à-dire un gamin passionné de jeu qui traînait dans les bottes de son père, entraîneur moyen adoré de ses joueurs, méprisé de ses dirigeants. Il avait promis de changer son style, de choisir la possession, d’émouvoir Stamford Bridge, bref, de plaire au tout-venant. En dix ans, l’Angleterre avait changé. La vieille île voulait maintenant la même chose que le continent : du jeu, des passes, des buts. Comme à Leiria en 2001, comme à Porto en championnat la saison suivante, José opte donc pour le ballon, la possession, le jeu dans les espaces réduits. Contre West Ham, son seul tir en 90 minutes (39 pour les Blues), sa muraille défensive et son point du match nul obtenu à Stamford Bridge, José commence pourtant à perdre patience. Il veut bien faire un effort, mais bon, tout le monde doit y mettre du sien. Surtout les adversaires : « West Ham a besoin de points, ils viennent ici, ils refusent de jouer ou plutôt le font à leur façon. Est-ce acceptable ? Peut-être, oui. Je ne peux pas être trop critique à leur égard, si j’étais dans leur position, peut-être en aurais-je fait autant. Enfin, ça c’est le football du XIXe siècle. Ça n’a rien à voir avec la Premier League, rien à voir avec le meilleur championnat du monde. » Rien à voir avec (le nouveau) José non plus.

Le temps des pyramides

À Madrid aussi, il nous l’avait vendue, cette histoire. En Liga, on ne comprenait rien. En Europe, il y avait une autre façon de jouer. Ce qui comptait, ce n’était pas l’offensive mais « l’équilibre » . Il avait mis fin au Barça de Guardiola grâce à une pyramide intériste (à dix) au milieu de terrain (4-3-2 compact dans l’axe, laisser les Catalans s’amuser sur les côtés, couper les gorges qui tentent d’entrer dans la surface). Il allait falloir s’adapter et s’en remettre à ce nouveau prophète. Son Real battait des records de buts et de points la saison suivante et battait même le Barça à l’occasion. Mais son Real ne séduit pas. Personne n’ose s’en inspirer ou alors ponctuellement, en guise de canot de sauvetage. Son passage à Madrid a démoli son statut de Steve Jobs des bancs de touche. Désormais, c’est Guardiola que les autres présidents guettent, cherchent, imitent, photocopient. Abramovitch voulait Pep, son football, son charisme ; Ferguson avait recommandé Guardiola pour lui succéder ; José dut se rendre à l’évidence : il n’était qu’une seconde main. De retour à Chelsea, il a donc fallu donner des gages, baisser d’un ton, partager le pouvoir sur le recrutement offensif et tenter d’être normal, au moins publiquement.


Le face de Saint Matthieu

Le plan a marché sept mois. Chelsea ne visait pas le titre la première année. Son équipe était jeune. Il fallait savoir être patient. Les favoris étaient les autres. On ne savait pas bien qui l’était réellement, mais, oh non, surtout pas Chelsea. Contre West Brom, quelques jours après la victoire à City qui propulse Chelsea en tête du championnat, son équipe tâtonne au lieu de conclure. « Elle a manqué de la personnalité nécessaire pour être champion » , diagnostique-t-il. Atteindre la première place est une chose. S’y maintenir avec autorité est un autre sport qui se joue avec d’autres règles. Chelsea, pour se maintenir en haut, a maintenant besoin de muscles et de résolutions. Si les conférences de presse du Mou sont dignes de passer à la postérité, c’est parce qu’elles ne s’adressent pas à qui l’on croit. José ne parle ni à Wenger, ni à Pellegrini, ni à Pepe Mel, ni même à Martino. Dans sa méthodologie, c’est lui qui impose sa personnalité à son groupe, et non l’inverse. En réalité, depuis quelques jours, le Special One parle à ses joueurs par un autre canal. S’engager publiquement pour contracter avec ses joueurs une dette non sollicitée par eux. José offre la mort à crédit, c’est-à-dire la vie éternelle. Traduction : « Si vous voulez vraiment ce titre, il va falloir me montrer que vous êtes des hommes. Moi, comme je suis votre guide, je vais vous montrer moi aussi. Je n’hésite pas à me jeter à l’eau pour vous et à prendre tous les risques. Sur le terrain, vous devez me rendre cette confiance. Vous n’avez plus le choix maintenant. » Mourinho, le grand usurier, contracte des dettes avec les siens. Il va falloir en être dignes. Sinon quoi, la mort ? Non, l’oubli.

Par Thibaud Leplat
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