Interview - Culture

« Mourinho est beaucoup plus humble que Guardiola »

Un grand plateau, aucun décor, un jeu de lumière qui oscille entre clair-obscur et nuit noire dans un laboratoire théâtral et chorégraphique, le Colombier à Bagnolet, aux portes de Paris. Durant soixante-quinze minutes, Pascal Tagnati (acteur et metteur en scène) et Jean-Christophe Colly (comédien et frère de Yoann, le joueur d'Aberdeen (1) occupent l'espace et exhortent le texte de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton. Un dealer noir y commerce avec un client blanc ; les deux personnages parlent comme on joue aux échecs dans un remix Nord-Sud de « L'Art de la guerre ». En plein cœur de la pièce, un pur moment de grâce : un ballon de foot surgit sur le set et les deux s'en retournent à la prime enfance en shootant, en gambadant, en taclant...au son d'un morceau incandescent de Wanda Jackson, Fannel of love.
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« Mourinho est beaucoup plus humble que Guardiola »
« Mourinho est beaucoup plus humble que Guardiola »
Quelle est l'idée derrière cette pièce?
On a monté le spectacle en Corse, dans mon village natal, devant un public pas préparé à ça, dans un city-stade. Un Noir et un Blanc ; et des Noirs en Corse, on en voit peu finalement. On l'a conçu comme un match aller-retour. Des lectures et des répètes en Corse et la deuxième manche au Togo, histoire de se mettre dans la position de l'étranger. Ils se foutaient de ma gueule là-bas, dès que j'ouvrais ma bouche, du début jusqu'à la fin, je n'avais rien à faire ; c'était puissant. A Alata, il y avait des enceintes dans le maquis, il y avait un pote perché vingt-mètres plus haut caché avec le ballon et des spots qui s'allumaient au moment où la balle arrivait du ciel. Cela prenait tout son sens dans ce contexte. Comme on ne se perd pas beaucoup durant la pièce, c'est un moyen d'occuper l'espace. Après jouer au foot sur un plateau, ça renvoie à d'autres questionnements sur ce qu'on fait sur ledit plateau. A Ajaccio, la semaine dernière, la scène faisait 4x5m et c'était plus compliqué.

Il y a une célèbre phrase de Denoueix qui explique que plus que la valeur d'un joueur X ou Y, ce qui importe c'est la relation entre X et Y. C'est le sujet de la pièce...
Il y a une dimension de camps, d'affrontement, une notion de domicile et d'extérieur, le dealer est chez lui, le client non. Comment mettre son partenaire dans les meilleures dispositions ? La pièce de Koltès ne peut fonctionner que si les deux acteurs se répondent. Le texte est un affrontement mais ceux qui le jouent doivent exister comme un duo obligatoire : se mettre à la disposition, se cambrer, se mettre en danger, attaquer plus sans trop en faire. Il faut éviter le dribble de trop, faut pas que l'objectif s'éloigne, écouter l'autre. Ne pas être dépendant d'un savoir-faire, d'une technique, aller à l'essentiel...

Les clubs corses en somme...
L'ACA se prend une bonne branlée pour l'instant, le SCB tient la route en Ligue 2 et le Gazélec enchaîne les victoires depuis un mois en National avec la manière. C'est mon cri du cœur. Ils sont cette semaine ici contre le Paris FC mais comme on joue, je ne pourrai pas y aller. Vivement, qu'ils remontent en L2. C'est le club du cœur parce que mon père les soutenait, ma grand-mère lavait les tenues dans les années 70...

C'est quoi la différence entre l'ACA et le Gazélec ?
Pas grand chose ne les distingue, c'est une question de mode. Les supporters du Gazelec me paraissent plus passionnés. L'ACA est un peu le club du moment, genre le Bordeaux d'Ajaccio. La ville ne vibre pas forcément pour le foot : un jour, ils sont pour l'ACA, le lendemain pour l'OM. Il y a des passionnés mais ils sont rares...

Après Furiani (mai 1992), il n'y a pas eu de stade digne de ce nom en Corse malgré France 98 et l'Euro 2016. Le Tour de France viendra sur l'île en 2013 (2), pour la première fois en 110 ans : c'est quoi le problème ?
Je vais être très, très, très, très bête mais la Corse est mise de côté par l'Etat. Il y a tous ces différends, ces non-dits. L'hostilité perdure sans qu'on sache vraiment pourquoi. Pour le Tour de France, c'est aberrant parce qu'il y a ce qu'il faut au niveau des routes, des parcours. Au foot, on manque d'infrastructures depuis la nuit des temps. Chaque fois qu'un club monte de CFA en National, de National en L2 ou de L2 en L1, on lui demande de retoucher à ci, à ça mais il n'y a pas de solution à long-terme. L'Etat français a une dent contre la Corse. Il y avait le rallye (automobile) également (il n'existe plus). Il y a une sorte d'abandon total alors qu'il y a tout : de l'envie, du potentiel, du talent sportif, intellectuel ou artistique. L'insularité créée une façon de penser, d'agir différente pour le meilleur ou pour le pire. Il y a du talent et de la grande connerie, il y a une manière de vivre, des choses à raconter, une énergie , une volonté. S'il n'y a pas un pont, une écoute, c'est le découragement qui gagne...

Il n'y a pas un peu de parano là-dedans ?
D'une certaine manière, oui, mais la France c'est un autre monde pour les Corses. L'insularité et le reste du monde, ça existe pour tous les îliens. Le contraire existe aussi, on n'a pas une bonne image et je ne comprends pas tout à fait pourquoi... Le Corse, pour beaucoup sur le continent, c'est l'Arabe au sens péjoratif du terme alors que pour moi, il est plus proche des Arabes que des Italiens. Sa manière d'agir, sa manière de vivre, sa manière de penser sont propres aux pays du Maghreb. Un Corse à Paris, il a besoin de rentrer au bled...

Dès que le Gazélec, Bastia ou l'AC Ajaccio jouent contre des équipes « françaises »...
(Il coupe). Je soutiens les équipes corses mais ce n'est pas un truc patriotique. Ce sont mes racines, je viens de là-bas, je ne suis pas dans un truc Corse contre continent. D'ailleurs, avec mes potes, même si on était attaché à la culture corse, on était branché sur l'outre-Manche, en musique comme pour le foot.

C'est à dire ?
D'abord, Manchester United grâce à Eric Cantona. Il était différent, dans sa façon de jouer, quand il parlait, c'était un héros, il a fait mon éducation, c'était un genre de papa spirituel. La pub Sharp, avec les mouettes, quand il marche, qui dure super longtemps, il faut quand même la pondre. C'est lui qui m'a fait aimer Man' U...et il incarne le renouveau du foot anglais. Il a ouvert la porte... Il y a un lien entre ce type de joueur et la représentation théâtrale ; avec eux, tout est possible et tu peux commencer une date de la manière la plus minable qui soit et la gagner en fin de spectacle. Tu peux faire un match de merde et claquer deux buts au Bayern en deux minutes...

Et le Cantona acteur ?
Sur scène, il a une putain de concentration... J'ai déjà discuté avec des directeurs de salle pour qui c'était un scandale qu'il devienne acteur mais ces mecs ne se rendent pas compte la montagne que ce type représente. Les acteurs français n'ont pas le même mental que Cantona, ils n'ont pas eu à affronter des foules hostiles de 60 000 spectateurs, ils ne sont pas faits insulter, ils n'ont pas eu à supporter la pression. On ne parle pas du même niveau, ce n'est pas la même approche.

Il y a d'autres joueurs que tu verrais se reconvertir comme comédien ?
Roy Keane aussi aurait pu être un excellent acteur et aussi Jacek Ziober, le joueur de Montpellier (1990/93), mais dans le X cette fois.

Vu que tu supportes Man' United, on imagine que tu n'aimes pas le Barça...
Barcelone ? On va les taper tôt ou tard... A chaque fois, on pense qu'on va les battre et ça n'arrive pas depuis quelque temps. La dernière (finale C1, mai 2011), elle était en bois, dégueulasse à regarder, j'étais chez moi, en dépression. A chaque fois, on croit qu'on va les taper mais non... J'aime pas Barcelone, le gentil Messi, tous ces gars bien élevés. Je préfère un gars comme Mourinho, franc, beaucoup plus humble que Guardiola... Je ne suis pas un fan du Real mais de Mourinho et j'espère qu'il leur retournera la manita un jour ou l'autre.

(1) : Yoann Folly (25 ans), international togolais, passé par Southampton, Nottingham Forest, Sheffield Wenesday, Preston North End.

(2) : hors DOM-TOM, la Corse sera le dernier département français à accueillir le Tour en 2013, cent-dix ans après la création de la Grande Boucle.

Dans la solitude des champs de coton, mise en scène de Pascal Tagnati avec Jean-Christophe Folly et Pascal Tagnati au Colombier (Bagnolet, 93) jusqu'au 18 décembre. Tous les jours à 20h30 sauf dimanche 17h. En tournée en France en 2012.

Propos recueillis par Rico Rizzitelli



Seuls les 10 derniers commentaires sont affichés  Voir tous les commentaires (36)
 
  • dionisix
    15/12/2011 à 14:57
    + -
     
    @Rumpelstiltskin
    j'ai eu la chance de voir cette pièce à Ajaccio, et c'était assez fort. Les deux acteurs sont bons, la mise en scène est fine. Je peux te dire que des "piliers de comptoir illettrés et imbibés de rouge" qui propose "Dans la solitude des champs de coton" d'une manière aussi exigeante il y en a pas beaucoup.
  • mario
    15/12/2011 à 15:10
    + -
     
    Marrant, cette discussion autour de l'"italianité"! Je me sens concerné. Mon père est du Latium.

    Je dirai, pour ma part, que les corses sont des ritals comme les autres. Avec leurs spécificités". Le fait d'être français, par exemple!

  • dionisix
    15/12/2011 à 15:12
    + -
     
    Antonio,
    tes arguments sont assez juste, je te rejoins sur beaucoup de points.
    Cependant il ne faut pas se tromper sur ce qu'il a voulu dire. Ce n'est pas "qu'il veuille se démarquer d'un certain regard français sur les corses", mais plutôt d'un certain regard d'une majorité de Corses sur eux mêmes. Je pense qu'il s'attaque plus directement aux Corses (qui croient être plus italiens que français) en leur rappelant que le Maghreb est indissociable de la Corse.

    Bien à toi,
  • antonio
    15/12/2011 à 15:31
    + -
     
    mario, tu m'as fait rire...

    oui dionisix, je t'avais lu trop vite... j'étais trop concentré sur le "lecteur idéal" de sofoot, qui est un francophone "lambda", et j'ai zappé le point sur le lecteur corse.
    preuve ultérieure qu'il y a avait du matériau pour une superbe intervieuw : je trouve vraiment que le journaliste est passé un peu à côté de ça, il n'a pas posé les bonnes questions. dommage.

    merci pour l'opinion sur le spectacle. ciao
  • Aniki Bobo
    15/12/2011 à 17:01
    + -
     
    Le Barça est intouchable, personne ne peut critiquer le Barça et ses acteurs principaux. C'est le regne de la pensee unique. De la secte. Tout ce qu'il font est juste, bon et humain.
    D'ici peu (en fait deja!), le Barça sera au foot mondial, ce qu'Israel est a la politique internationale, un totem auquel nul ne peut porter atteinte au risque d'etre assimile a un heretique, un pestifere.
    Je propose donc que le Barça affine son message socio-politico-marketing et remplace son vieux sponsor UNICEF par... TSAHAL, pour se mettre enfin en adequation avec
    ses idees et ses actes: agir salement en toute impunite.
    Ca aurait de la gueule, nan?
  • mario
    15/12/2011 à 17:39
    + -
     
    Aniki Bobo, je ne sais pas si tu trolles des choses que tu ne comprends pas (parce qu'elles te dépassent) par bravade, par désœuvrement ou par bêtise.

    Un mix des trois, sans doute.

    Même si la bêtise semble être ton penchant dominant.
  • Ragondinho
    15/12/2011 à 17:42
    + -
     
    Enfin, ma seule conclusion, c'est que le barca enquille golazo sur golazo dans les filets de ManU et du Real, depuis quelques années et cela, ça n'a pas de prix...Pour tout le reste il y a Aigricard Acidecard...
  • Aniki Bobo
    15/12/2011 à 17:57
    + -
     
    mario, mais toi comme tu es un fidele de la secte, du club elu, toi tu sais et tu as toujours raison. Et les autres ont toujours tort. La verite est tienne. Visca FC TSAHAL!
  • shaza
    16/12/2011 à 07:50
    + -
     
    aniki bobo. Tu perds ton temps. S'il te plaît ne parle plus jamais de politique internationale tu fais mal aux yeux. Déjà que le foot...
  • El Je Madrileño
    16/12/2011 à 18:06
    + -
     
    Très bel article.