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  3. // Affaire Maxime Beux

Maxime Beux : « J’étais en train de m’étouffer avec mon sang »

Le dimanche 14 février 2016, Maxime Beux, vingt-deux ans, se réveille à l’hôpital de Reims. Son œil gauche est à moitié arraché. Selon la police, il se serait blessé seul, en tombant sur un poteau. Lui assure avoir été victime d’un tir de flash-ball. Toujours dans l’attente de son procès, le jeune membre de Bastia 1905 est également suspect dans une affaire d’explosifs retrouvés en marge d’une manifestation de soutien tenue le samedi suivant. Agité, mais avec le débit de ceux qui ont l’habitude de raconter sans répit la même histoire, il revient sur les événements qui ont changé sa vie à jamais.

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Bon aujourd’hui, on en est où de toutes tes affaires ?
Mon procès est très loin, je n’ai toujours pas de date. À la demande du juge d’instruction, on a eu une rencontre avec un balisticien et un ophtalmo qui devaient attester de la nature de la cause de ma blessure. Sauf que ce rendez-vous, on l’a eu en juin dernier. On devait avoir le compte rendu officiel en septembre et là, on l’attend toujours. La dernière date qu’on nous a donnée, c’est le 31 mars. Sur France 3 Corse, mon avocat, Éric Dupond-Moretti, a dit : « C’est normal que ça tarde. Le jour où il y aura ce compte rendu, l’affaire passera comme étant criminelle. » Parce qu’en droit français, si une violence volontaire cause une infirmité permanente, ça devient un crime. De leur côté, ça les emmerde.

Tu as aussi la principale affaire qui découle de Reims : celle des fameux explosifs.
Dans laquelle je suis mis en examen depuis le 17 novembre. Lors de la manifestation du 20 février à Bastia des explosifs avaient été retrouvés. Dans des conditions très obscures. On est plusieurs à être suspectés : trois prévenus de Reims, deux témoins et moi. Que des personnes concernées par Reims, suspectées d’avoir préparé ces explosifs, en marge de la manifestation.

Ce que vous n’avez pas fait ?
Moi, j’arrive le matin même en rapatriement sanitaire. Qui, pour le coup, est un alibi costaud. Mais c’est pas plus mal que je sois mouillé là-dedans, ça montre que tout ça, c’est pour décrédibiliser les protagonistes de Reims et pour couper la tête de Bastia 1905, qui dérange énormément dans les hautes sphères de la justice bastiaise.

Ton œil, tu peux m’en parler ?
Juste avant que je passe au bloc opératoire, le chirurgien me dit que j’avais peu de chance de retrouver la vue. C’était confirmé le lendemain. Là, je suis à quelque jours d’avoir une première prothèse. C’est juste pour le côté esthétique, pour retrouver la symétrie du visage. Au bout d’un moment, c’est assez dérangeant, tu t’en doutes. C’est une lentille un peu épaisse, que tu mets par-dessus, faite sur mesure avec ce qu’il reste de mon œil pour que ce soit la copie conforme du droit. C’est pas un œil en verre, qui sous-entend qu’on t’a enlevé complètement ton œil. Là pour le coup, il en reste encore un peu. (Il sourit.)

« J’échappe à un policier de la BAC qui essaie de m’attraper, je cours un peu plus vite que lui, du coup il me met en joue et me tire dessus au moment où je suis tourné. Je crie, la douleur était... indescriptible. La pire que j’ai jamais ressentie. »

Tu peux encore revenir pour nous sur ce qui s’est passé ?
Je cours, les policiers décident d’interpeller, du néant. On a réussi à avoir quelques vidéos – pas celles qui me concernent, ce serait trop facile – qui montrent qu’on cherche pas d’emmerdes. J’échappe à un policier de la BAC qui essaie de m’attraper, je cours un peu plus vite que lui, du coup il me met en joue et me tire dessus au moment où je suis tourné. Je crie, la douleur était... indescriptible. La pire que j’ai jamais ressentie. Je crie de toute mes forces et je me rappelle avoir dit sur le moment : « Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu as fait ça ? » Donc je tombe au sol, je suis dans une flaque de sang, évidemment les policiers arrivent lancés, s’en donnent à cœur joie, on se fait passer à tabac au sol, menotter dans le dos, traîner dans le camion. J’étais en train de m’étouffer avec mon sang, parce que ça me bouchait à la fois le nez et la bouche. Là, on est amenés au commissariat. On est les neuf, alignés dans le hall. Au début, tout le monde dit : « Occupez-vous de lui » , j’avais l’œil découpé en deux, à la vue de tout le monde, je perds énormément de sang. Je souffrais. Ils ne voulaient pas s’occuper de moi. Au bout de peut-être trois quarts d’heure, un ami me dit « Lascia ti cascà » en corse, « laisse-toi tomber » , sous-entendu qu’ils s’occuperaient jamais de moi si je ne me laissais pas tomber. Moi, je suis sur un banc, dans mon sang, je simule un évanouissement. Menotté dans le dos, je te laisse imaginer le calcul, pour tomber bien sur le côté droit, pas sur le côté gauche. Je reste au sol, je fais le mort. Là, y a le supérieur qui arrive, ils décident d’appeler les secours. L’interpellation, c’est à 22h40 et je crois que j’arrive à l’hôpital à 0h40. C’est marqué quelque part. À aucun moment j’ai perdu connaissance.


Ça aurait changé quelque chose pour ton œil, si on t’avait amené plus tôt ?
Apparemment, non. Mais ça m’aurait épargné l’heure et demie la plus longue de ma vie... Ensuite, quand j’arrive à l’hôpital, les policiers m’accompagnent dans la chambre. Je suis sous perfusion. Ils se mettent autour de moi. Ils sont cinq. À aucun moment j’ouvre les yeux, donc je ne vois pas leur visage. Et si tu veux, ils se foutent de ma gueule. Ils disent : « Ah çui-là ! Alors Maxime, on te reverra plus l’année prochaine à Reims ? Putain, je lui aurais bien fait l’autre œil. » Plein de saloperies comme ça. À un moment donné arrive l’infirmière qui demande : « Mais qu’est-ce qu’il a eu le jeune homme ? Qu’est ce qui lui est arrivé ? » C’est là que j’entends pour la première fois : « Il est tombé sur un poteau. » Donc là, je fais le mort, mais ça bouillait en moi. Je n’arrive pas trop à analyser, mais j’imagine qu’ils devaient penser que j’avais juste l’arcade cassée. Eux, ils insistaient, ils voulaient me ramener en garde à vue pour me faire passer un sale moment. Et c’est là que l’infirmière a dit que mon état était beaucoup trop grave. « Ouais, ouais, on verra. » Le chirurgien arrive et dit qu’on doit m’opérer d’urgence, que c’est très grave. Du coup, ils disent qu’ils reviendront me chercher le lendemain. Et avant de partir, ils disent : « Allez, à demain Maxime ! »

« Je me réveille à 9h, perfusé, sur un lit d’hôpital que je ne connais pas, dans une ville que je ne connais pas. Et strictement personne sur Terre ne sait que je suis là. Le soir, le reste de ceux qui avaient fait le déplacement étaient allés au commissariat. Là-bas, on leur dit qu’on est juste en garde à vue et qu’on nous relâcherait le lendemain. »

Donc ils ne paniquent pas du tout ? Ils ne se disent pas : « Putain, on a fait une connerie » ?
Bien au contraire. Le premier mot que me dit le flic, quand je suis en train de baigner dans mon sang et qu’il arrive pour me mettre des coups de pied dans les côtes, c’est « Ah, ça fait mal hein ? Ça fait mal hein ? » en me prenant le visage. (Il fait le geste, mimant une main ferme autour de sa mâchoire.)

Tu te souviens de son visage ?
(Il souffle) Non. Honnêtement, non. Je me souvenais de la carrure. J’avais dit qu’il était très grand, costaud, rasé avec un sweat gris foncé ou gris vert. Là, je t’avoue que maintenant, je suis incapable de te dire. Mais je l’avais dit dans mes toutes premières déclarations à la justice.

Le réveil, c’était comment ?
Je me réveille à 9h, perfusé, sur un lit d’hôpital que je ne connais pas, dans une ville que je ne connais pas. Et strictement personne sur Terre ne sait que je suis là. Le soir, le reste de ceux qui avaient fait le déplacement étaient allés au commissariat. Là-bas, on leur dit qu’on est juste en garde à vue et qu’on nous relâcherait le lendemain. Juste quand ils partent, le SAMU arrive. Ils retournent voir le commandant qui dit : « Non ça c’est un SDF qu’on a trouvé sur la voie publique, il était complètement saoul. » JB Castellani, le président de Bastia 1905, ne l’a pas cru. Il l’a regardé dans les yeux et lui a fait jurer que ce n’est pas quelqu’un de chez nous. Il lui a assuré que non. Alors ils sont partis. Je me réveille, heureusement il me reste 10% de batterie et je les appelle. « Je suis à l’hôpital de Reims, je sais pas du tout où je suis, je viens de perdre l’œil. » Personne n’est au courant.

Et derrière tu appelles ta mère ?
(Il sourit) Non, c’est mes amis qui sont allés directement à la maison, voir mes parents. Qui ont accouru dès le lendemain. J’ai quitté la chambre le vendredi 19, veille de la manif. Je ne pouvais pas prendre l’avion. C’est pour ça que l’affaire des explosifs est ridicule. Je suis obligé de faire : ambulance, train Reims-Paris, train Paris-Marseille, Marseille-Bastia en bateau, arrivé le matin au port à 7h. L’ambulance vient me chercher et m’amène chez moi. Contre avis médical, le médecin voulait que je reste parce que j’étais trop faible. J’étais techjé (bourré) de morphine. Mais ils ont trouvé bon de me mettre en examen, comme si j’avais pu préparer les explosifs. Je dois arriver à 7h30 chez moi à Biguglia. Il y avait une quarantaine de personnes qui m’attendaient. Il faut savoir que l’ambiance était très, très tendue à ce moment-là. Des personnes âgées disaient : « Même avant Aleria (événement fondateur du nationalisme corse moderne, ndlr), l’ambiance n’était pas aussi chaude. »

« Avant, j’étais gardien à Corte. J’ai fait un trait dessus. Beaucoup m’ont dit que c’était possible de jouer avec un œil, mais le temps d’adaptation, c’est au moins deux ans. Ce sera plus pareil. Dans ton quotidien, tu te rends compte que tu n’as pas la pleine possession de tes moyens. Tu es un peu comme quand tu dois réfléchir à quelque chose, mais que tu es bourré. Tu n'as plus toutes les armes en main pour réussir. C’est plutôt chiant, mais je n’ai pas le choix. Il faut s’y faire et aller de l’avant. »

Les jours qui suivent, c’est comment ? Comme le deuil après l’enterrement ? Cette période de calme durant laquelle tu prends conscience de la chose ?
Ça a quand même mis beaucoup de temps à se calmer. Le samedi, ça faisait très décès, c’est vrai. Des gens venus de toute la Corse pour la manif’ passaient à la maison. Honnêtement, j’ai pas vraiment eu le temps de me reposer. J’en avais pas envie. D’ailleurs, le lendemain, le dimanche, j’avais du mal à tenir debout, mais je vais manger en ville avec mes amis. Il faisait très beau. J’ai commencé à prendre l’ampleur de la chose. Il restait des journalistes un peu partout, j’étais protégé par tout le monde, parce que je ne pouvais pas encore parler à la presse. Tout le monde était marqué par ce qui s’était passé à Reims, mais aussi par les jours de violence qui ont suivi, à Bastia et à Corte. Par la manif, le fait que le jeune Rémi Di Caro rentre en prison. Son frère fait partie des prévenus de Reims. Certaines personnes me pleuraient dans les bras, en voyant mon état. Des personnes âgées, des gens que j’appréciais.

La thèse du poteau, que tu contestes, tu l’entends d’abord des policiers, puis tu l’entends de la bouche du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. Ça te fait quoi ?
(Petit rire nerveux) Bah, c’est dur à vivre. Sur le moment, je suis encore à l’hôpital, perfusé de tous les côtés. C’est ma mère qui me donne à manger parce que j’ai les yeux fermés. Elle me donnait la becquée comme à un petit vieux. C’est là que je l’entends. Je me dis : « Putain, ils se foutent vraiment de ma gueule, quand même. »


Entre Reims et ton arrestation, c’était comment, ta vie ?
Y a quand même neuf mois entre les deux. Au début, c’est surtout dur physiquement. La blessure tarde énormément à guérir. Après, y a aussi le fait de s’habituer à son nouveau handicap. Tu perds toutes les notions de distance, de relief, de vision 3D. Sans compter le champ de vision qui est divisé en deux. Je te prends un exemple : (il mime) tu te sers un verre avec la bouteille au-dessus, tu as l’impression qu’il est dedans, mais en le tournant, tu vois que tu verses à côté. Dans la vie de tous les jours, c’est très difficile. Avant, j’étais gardien à Corte. J’ai fait un trait dessus. Beaucoup m’ont dit que c’était possible de jouer avec un œil, mais le temps d’adaptation, c’est au moins deux ans. Ce sera plus pareil. Donc tu as la blessure, le choc psychologique et le fait de te réadapter. Ce qui n’est toujours pas fini. Dans ton quotidien, tu te rends compte que tu n’as pas la pleine possession de tes moyens. Tu es un peu comme quand tu dois réfléchir à quelque chose, mais que tu es bourré. Tu n'as plus toutes les armes en main pour réussir. C’est plutôt chiant, mais je n’ai pas le choix. Il faut s’y faire et aller de l’avant.

« L’image du supporter de foot en général est une catastrophe. Puis, Bastia 1905, faut être honnête, n’a jamais cherché à bien se faire voir. »

Et après tout ça, tu es arrêté en novembre. Ça se passe comment ? En voyant des policiers, tu devais te dire que plus jamais on ne t’arrêterait ?
Je te contredis un peu. Du côté de Bastia, la justice et la police judiciaire te donnent vraiment l’impression qu’ils sont prêts à tout. Je ne me sentais absolument pas du tout protégé par rapport à ce qui m’était arrivé. Alors, je ne m’attendais pas non plus à ce qu’ils viennent m’interpeller, mais dans ma tête, c’était pas exclu que je me fasse emmerder. Ce jour-là, c’était un mercredi matin, j’étais à Corte. Le mardi soir, je passe ma soirée tranquillement. Et... je ne dors pas à la maison (grand sourire complice). En me réveillant, j’apprends que des gens de Bastia 1905 ont été interpellés. Je me dis que je vais passer chez moi, prendre des affaires, passer au bar, passer deux, trois coups de fil pour voir ce qu’il en est. Tu parles ! J’arrive chez moi, je passe la porte, je ferme, je commence à préparer mes affaires. Dix secondes plus tard : « Toc, toc, toc » . Une voix féminine qui crie un peu méchamment : « Maxime ! » J’ouvre : une femme, quatre types, tous avec des brassards orange. Sur le moment, je rigole. Ils me disent : « Qu’est ce qu’il y a ? Tu t’attendais à nous voir ? » Je m’y attendais pas, m’enfin... Voilà, là ils me parlent d’explosifs, en marge de la manifestation du 20 février. (Il souffle) À un moment donné, à un officier de la PJ, je lui montre mon œil et je lui dit : « Non, mais attendez, vous vous rendez compte que vous venez m’arrêter moi pour l’histoire de la manif ? Qui s’est bien passée en plus ! Alors que la personne qui m’a fait ça n’a jamais été inquiétée ? » Bref, je descends, je vois le dispositif de flics en civil, certains cachés, il y en avait une quinzaine. Je suis escorté par cinq véhicules qui me conduisent chez ma mère. Ils fouillent l’appartement et le garage. Puis pareil chez mon père. Après une trentaine d’heures en garde à vue, je suis déféré devant le juge. Il me dit que je suis sous contrôle judiciaire, que je n’ai plus le droit de quitter la Corse, d’aller au stade, dans les locaux de Bastia 1905 et que je n’ai plus le droit de parler aux protagonistes de l’affaire dite « des explosifs » . Qui sont tous des amis très proches et en plus des gens de l’affaire de Reims. Sachant qu’on avait des procès à préparer et qu’il fallait qu’on se rencontre pour ça... (Depuis l’interview, la procédure concernant les cinq supporters soupçonnés de fabrication, détention et transport d’explosifs a été annulée le 9 mars. Julien Muselli et Adrien Matarise, les deux amis de Maxime Beux incarcérés depuis novembre, ont été libérés. Le contrôle judiciaire de Maxime a été levé, ndlr.)

Tu dis que la plupart du temps, les gens te soutiennent. Ça veut dire que d’autres ont été moins positifs à ton égard ?
Là, récemment, il y a un petit vieux en ville qui regarde mon visage et dit : « Ah, vous vous l’avez bien cherché quand même. » Je suis resté très con. Je ne lui ai pas répondu. Il y avait des personnes autour de moi qui étaient choquées. Qu’est-ce que tu peux faire ? Déjà, l’image du supporter de foot en général est une catastrophe. Puis, Bastia 1905, faut être honnête, n’a jamais cherché à bien se faire voir. Ensuite, les violences policières, maintenant c’est devenu à la mode, mais y a un an, non. Ça a commencé avec la Loi travail et les manifestants éborgnés. Puis avec l’affaire Théo. C’est malheureux, mais, finalement, ça permet aux gens de se rendre compte de la cruauté de certaines personnes qui sont censées représenter l’ordre.

Tu as l’air convaincu que la thèse du poteau sera démontée. Tu penses que tu vas gagner, donc ?
Non ! (Il rit en secouant la tête) Mais mon affaire juridique, je pense qu’on va la gagner. Mais dans quelle mesure ? Qu’est-ce que ça veut dire la gagner ? Ça ne me rendra pas ma vie d’avant, ça ne me rendra pas mon œil, ça ne m’enlèvera pas mon handicap. Je pense que j’ai perdu quoi qu’il arrive. Après, il va falloir voir si je vais perdre totalement.

Propos recueillis par Thomas Andrei
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