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Mauro Silva : « Dans un Mondial, sans équilibre, tu ne peux pas aller loin »

Milieu de terrain légendaire du Super Depor de la Corogne, Mauro Silva revient 20 ans après sur la conquête de la quatrième étoile du Brésil aux États-Unis. Tout en placement et en anticipation comme sur un terrain, il parle amour du maillot, identité de jeu et kamikazes.

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Quelle est la formule magique qui permet à une sélection de remporter une Coupe du monde selon vous ?
S'il y avait une recette magique, ça se saurait. Pour moi, la base de tous les succès, c'est le travail, l'abnégation et la camaraderie. Si tu n'as pas ça, tu ne peux pas être champion du monde. Il y a beaucoup d'équipes avec des bons joueurs, mais les vrais groupes se comptent sur les doigts d'une main. Dans un Mondial, il faut laisser les intérêts individuels de côté. Si les stars travaillent pour leurs égos plus que pour l'équipe, ça ne marche pas. En 94, je ne me demandais pas ce qui était meilleur pour moi, Romário ne se demandait pas ce qui était meilleur pour lui et Bebeto n'avait pas non plus ce genre de raisonnement. On se demandait tous ce qui était le mieux pour le Brésil. Le Brésil a toujours eu des stars, mais on a toujours réussi à avoir un sens du collectif aigu. Chez nous, les stars se mettent au service du collectif. Regarde Romário, c'était un footballeur spécial avec un caractère particulier, mais quand il portait le maillot de la Seleção, il se défonçait pour l'équipe.

Quand Thiago Silva ou Neymar parlent de la sélection, on a vraiment l'impression qu'ils accordent plus d'importance à la Seleção qu'à leurs clubs. Ça représente quoi pour un Brésilien de défendre les couleurs de la Canarinha ?
Je ne sais pas quels rapports entretiennent les étrangers avec leur sélection, mais pour nous les Brésiliens, porter le maillot de la Seleção est un honneur incroyable. C'est un rêve, mais aussi un devoir. Pelé, Zico, Sócrates ont fait de ce maillot quelque chose d'unique et quelque part, on a envie d'honorer cet héritage de la meilleure manière possible. On passe notre vie à rêver de défendre la Canarinha et quand finalement on arrive à l'enfiler, on se doit de faire le maximum. Par respect pour ceux qui l'ont porté, pour notre histoire.

Aujourd'hui, cette histoire est un peu remise en cause justement. La Seleção joue plus comme une équipe européenne que sud-américaine…
Depuis les années 80, la Seleção a su s'adapter aux adversaires. On a toujours eu une excellente technique, mais on s'est mis au diapason tactique et physique des Européens en jouant dans leurs championnats. Ça nous a beaucoup aidés en 94. On était la première sélection brésilienne avec autant de joueurs évoluant à l'étranger à remporter un Mondial. On s'est adapté à notre époque. Avant, les Brésiliens jouaient au pays, et aujourd'hui, ça n'arrive quasiment plus, puisque les joueurs partent très vite en Europe. Du coup, ça donne des joueurs qui ont un ADN brésilien avec une formation européenne.

La victoire au Mondial 94 a permis de cultiver cette Seleção hybride ou c'est juste un concours de circonstances ?
Le football évolue : c'est comme la vie. Au début des années 90, on s'est demandé pourquoi nous n'avions pas gagné de Mondial depuis 20 ans et après de longues séances d'autocritiques, on en est venu à la conclusion qu'il nous manquait de l'équilibre. Si la sélection de 82 avait eu de l'équilibre et pris un peu plus de précautions en défense, elle aurait remporté le Mondial. Dans un Mondial, sans équilibre, tu ne peux pas aller loin, c'est impossible. En 94, on avait du talent, beaucoup de talent en attaque, mais on a pris conscience qu'il fallait qu'on surveille nos arrières pour aller loin dans la compétition. Je sais que beaucoup s'étonnent du style actuel de la sélection parce que tout le monde considère le football brésilien comme la référence absolue en matière de football offensif. Le problème, c'est que tu ne gagnes pas un Mondial seulement en attaquant. Tu peux avoir les meilleurs joueurs et les meilleurs attaquants et ne rien gagner du tout. C'était notre cas. Pendant 24 ans, on a eu des belles équipes capables de produire du beau jeu, mais pendant ce laps de temps, nous ne sommes pas devenus champions du monde pour autant. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas d'équilibre ni de volonté de faire des sacrifices défensifs.

Comment s'y est pris Carlos Alberto Parreira pour mener à bien cette révolution ?
Au départ, Parreira n'attachait pas vraiment d'importance à l'équilibre. Son idée de départ, c'était de donner du spectacle et d'attaquer. Il a changé d'avis lors des éliminatoires pour la Coupe du monde. On n'avait pas fait des bons matchs et on avait même perdu pour la première fois de notre histoire contre la Bolivie. On était très critiqués. Parreira a commencé à se dire qu'il fallait trouver un équilibre entre l'envie de donner du spectacle et l'obligation de résultat. Rai, qui était notre capitaine et surtout notre référence en milieu de terrain, n'était pas dans le meilleur moment de sa carrière... Il avait accumulé beaucoup de matchs, quelques pépins physiques et, petit à petit, il a fini par ne plus être titulaire indiscutable aux yeux de Parreira. Rai a fini par être remplacé par Mazinho. Lui, Dunga et moi avons pris le contrôle du milieu de terrain, alors que nous étions tous des joueurs au profil défensif. On a testé ce trident un peu avant le Mondial lors d'un match amical disputé contre le Milan AC à San Siro. Le grand Milan, hein. On avait fait un bon match ce soir-là et c'est là, je pense, que tout est devenu clair dans l'esprit de Parreira. À ses yeux, on apportait l'équilibre dont l'équipe avait besoin.

Quel était votre rôle dans ce trident ?
Les plans de Parreira ont été chamboulés lorsque Ricardo Gomes et Ricardo Rocha , nos deux centraux titulaires se sont blessés à quelques semaines du Mondial. Aldair et Marcio Santos (ex-Girondins) ont pris leurs places. Ils étaient bons, mais leurs associations étaient inédites. Ce n'est pas l'idéal pour débuter un Mondial. Du coup, Parreira a essayé de les protéger en me demandant personnellement de bien essayer de les couvrir. Il fallait que je sois proche d'eux. Et c'est ce qui s'est passé.

« J'avais loué une voiture avec Rai et Leonardo pour aller voir San Francisco et Alcatraz »

Beaucoup de gens qualifient la Seleção 94 de cynique...
On n'a peut-être pas été la sélection brésilienne la plus brillante de l'histoire, c'est vrai, mais de là à être cynique... Disons qu'on était plus pragmatiques que brillants, mais il nous fallait être comme ça pour gagner à l'époque. On avait besoin de gagner pour mettre fin à ces 20 ans sans victoire en Coupe du monde. Pour moi, on était en phase avec notre temps. Rappelle-toi du Milan AC de l'époque : c'était le meilleur club du monde. Sacchi, Capello, puis Ancelotti avaient tous la même idée du football. Je me souviens avoir entendu Ancelotti dire qu'ils laissaient parler le talent naturel, le génie de ses attaquants, mais que ses équipes en défense et en milieu de terrain devaient être bien compactes et équilibrées. Le Brésil 94, c'était ça. De l'ordre et du génie, avec des attaquants comme Romário et Bebeto. Romário et Bebeto ne défendaient jamais. Quand ils perdaient le ballon, ils n'essayaient pas de le récupérer. C'est un concept qui n'existe plus aujourd'hui. Messi par exemple, dès qu'ils perdent le ballon, il essaie de le récupérer très vite.

Quels souvenirs gardez-vous de la Seleção 94 ?
La joie de vivre et de jouer ensemble. Au Brésil, les gens sont joyeux. Dans le football encore plus. Si tu ne rigoles pas alors que tu disputes une Coupe du monde, quand est-ce que tu vas le faire ? Un Mondial, c'est un mois de mise au vert. Il faut rester cool, pour se protéger de la pression des médias, des supporters. Tout ceux qui ont fait partie du Brésil 94 te le diront. Il n'y a jamais eu une seule embrouille dans le groupe. Pour nous, c'était une aventure humaine, et beaucoup découvraient les États-Unis pour la première fois. On ne parlait pas que de foot entre nous, et heureusement, sinon tu exploses. Je me souviens que j'avais loué une voiture avec Rai et Leonardo pour aller voir San Francisco et Alcatraz.

Vous aviez d'autres moyens pour lutter contre le stress ?
La musique. C'est la meilleure manière de se détendre. Avant les matchs, on écoutait toujours de la musique. Ricardo Rocha qui était titulaire était celui qui mettait l'ambiance. Il était blessé, mais il avait été sélectionné parce que c'est un type qui s'entendait bien avec tout le monde. Il nous déridait. Il décontractait tout le monde avec ses blagues. Avant la finale, je me souviens qu'il avait pris la parole. Tout le monde était tendu. Et là, il a commencé à dire à Bebeto et Romário qu'il fallait qu'ils attaquent comme les pilotes japonais de la Seconde Guerre mondiale : « Vous devez être des kamikazes, les gars, il faut y laisser la vie ! » On était morts de rire. Romário n'en pouvait plus. Du coup, on est entrés sur le terrain avec le sourire.

« Le football ne suffit plus à faire oublier la réalité aux gens »

Avec toutes les manifestations et les critiques qu'il y a autour de cette Coupe du monde, la Seleção a une énorme pression sur les épaules. Est-ce que vous aimeriez malgré tout jouer pour la Seleção aujourd'hui si vous en aviez la possibilité ?
Sans hésiter. Jouer un Mondial c'est beau, c'est incroyable. C'est la plus belle chose qui puisse arriver à un footballeur brésilien. Si, en plus, tu joues le Mondial à la maison et que tu as la possibilité de devenir champion du monde au Maracanã, c'est encore plus beau. Je vais te dire, au Brésil, personne ne croit à un second Maracanazo. Quelque part, les gens considèrent déjà que ce Mondial est gagné. Pour les joueurs, c'est beaucoup de pression, car malgré leurs jeunesses, ils n'ont pas le droit à l'erreur : c'est la victoire ou rien. Pour moi, l'expérience de Scolari, qui a déjà gagné un Mondial, va être essentielle dans les moments les plus difficiles.

Il y a aussi beaucoup de Brésiliens qui affirment qu'ils ne supportent pas la Seleção en guise de protestation contre le Mondial…
Certaines personnes disent des choses comme ça, mais ne le pensent pas vraiment. Un Brésilien sera toujours derrière la Seleção. Les gens savent faire la part des choses. Ils ne protestent pas contre la Seleção, mais contre le gaspillage d'argent. Moi, je suis derrière les gens qui manifestent dans la rue, car ça démontre que la démocratie brésilienne est en bonne santé. Quand les gens me disent que l'argent investi dans les stades aurait pu être investi dans l'éducation ou dans la construction des hôpitaux, je suis d'accord avec eux. On veut tous un pays meilleur et on est tous derrière la Seleção. La mentalité des supporters a muri ces dernières années : le football ne suffit plus à faire oublier la réalité aux gens. Bien sûr, si le Brésil gagne, tout le monde sera content, mais le gouvernement devra changer beaucoup de choses pour que les gens soient vraiment heureux.

Qu'est-ce que vous pensez de la manière dont les joueurs actuels chantent l'hymne ?
Je trouve ça très bien. L'hymne, c'est une manière de donner le ton aux adversaires… La passion, c'est toujours bon, non ?

Mais vous ne trouvez pas ça flippant ?
Je trouve ça émouvant. Au Brésil, on a l'habitude de dire que le vrai sport national, c'est le volley-ball. Pour nous, le football n'est pas un sport, mais une religion. On est un pays de passionnés, alors oui, pour beaucoup, ça ressemble à de la folie, mais c'est une belle et joyeuse folie.


Propos recueillis par Javier Prieto-Santos
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