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Les ultras, nouveaux héros de la « révolution » ukrainienne

Depuis que les ultras ukrainiens se sont engagés à défendre les opposants au président Viktor Ianoukovitch, qui défilent désormais dans tout le pays, ils sont remerciés publiquement par les dirigeants, comme les médias de l'opposition. Un changement de statut express pour les anciens super-méchants du football ukrainien.

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Les ultras ukrainiens n'avaient jamais vraiment fait parler d'eux pour de bonnes raisons. Entre leur fâcheuse tendance à se mettre sur la gueule et des accusations de racisme leur collant à la peau, ils semblaient plus sûrement condamnés à rester dans le camp des méchants qu'à rejoindre celui des « héros » de l'actuelle révolution ukrainienne. Mais quelques jours leur ont suffi pour faire le grand écart. Le 25 janvier, le leader du parti nationaliste « Svoboda » Oleg Tiagnibok, lui-même très controversé, s'enflamme sur la scène de la place de l'Indépendance de Kiev, occupée depuis deux mois par les opposants au président ukrainien Viktor Ianoukovitch : « Il faut acclamer les héroïques supporters du Slavutych Tcherkassy, du Karpaty Lviv et du Vorskla Poltava ! Ils ont redonné vie à la solidarité et au patriotisme ! » Pour la caution morale, il sera suivi quelques minutes plus tard par le « Roi du chocolat » , Petro Poroshenko. Patron des chocolateries Roshen, fameuses dans toute l'ex-URSS, le seul oligarque ukrainien à avoir rejoint l'opposition en est l'un des leaders les plus appréciés.

Pour les ultras, la rédemption a commencé quatre jours plus tôt. Le 21 janvier, la page Vkontakte (l'équivalent russe de Facebook) des supporters du Dynamo Kiev envoie un message clair à ses 46 000 followers : « Nous appelons tous ceux qui ne l'ont pas encore fait à participer à la défense de Kiev contre les traîtres du gouvernement. Nous ne nous soulevons pas pour entrer dans l'Europe, ni pour Ioulia, Arseni, Oleg ou Vitali (les prénoms des principaux dirigeants de l'opposition, ndlr), mais pour Kiev, pour notre ville, pour notre pays, pour notre honneur ! » La date n'a pas été choisie au hasard : le lendemain doit entrer en vigueur une série de lois adoptées à la suite d'un simulacre de vote par le Parlement ukrainien, réduisant sérieusement la liberté d'expression ou de manifestation. Et venant des supporters du club le plus populaire du pays, l'annonce fait son effet. « Quand les fans du Dynamo ont annoncé qu'ils rejoignaient activement la contestation, les autres groupes d'ultras les ont rejoints, confie Roman Akbash, meneur des supporters du Metalurg Zaporijia. On partage des valeurs et une vision commune et personne ne pouvait rester à l'écart. » Dans les jours qui suivent, 17 groupes d'ultras parmi lesquels ceux du Chakhtar Donetsk, du Metalist Kharkiv ou du Chernomorets Odessa annoncent rejoindre Euromaïdan, le nom donné à la contestation ukrainienne. Sont représentés beaucoup de clubs de l'Est et du Sud de l'Ukraine, des régions pourtant réputées soutenir Viktor Ianoukovitch.

Protéger les manifestants... de la police

Habitués à se déplacer ensemble lors des matchs de la sélection ukrainienne, les ultras du pays n'ont eu aucun mal à s'accorder. « On se connaît tous très bien. Notre ralliement a été une surprise pour beaucoup de gens, mais pas pour nous » , sourit Kostia. Lui est un supporter du Vorksla Poltava, une ville à 200 kilomètres de Kiev. S'il participait depuis longtemps aux manifestations, il assure que le soutien des ultras à Euromaïdan n'a rien à voir avec la politique : « On a toujours été pointés du doigt comme des criminels, mais on sait comment se comportent la police et ce gouvernement. On voulait simplement protéger les gens qui se battent pour leurs droits. » Un sentiment parfaitement résumé par Roman Akbash, journaliste de son état quand il ne supporte pas le Metalurg Zaporijia : « L'opposition n'a aucune influence dans notre mobilisation. Tous les ultras ne sont pas en faveur d'un rapprochement avec l'Union européenne, mais nous sommes contre ce qu'essaye de faire ce gouvernement. On veut vivre dans un pays libre où les mots "droit" et "égalité" ne sont pas des mots creux. »

Dans les jours qui suivent l'entrée en vigueur de ces fameuses « lois dictatoriales » , alors qu'au moins quatre morts sont recensés à Kiev, les ultras font ce qu'ils savent faire de mieux : monter au créneau. « Nous étions là le 26 janvier, quand il y a eu une manifestation autour du bâtiment de l'administration régionale. Le but était de protéger les manifestants contre des provocateurs ou la police. La situation était tendue, mais on a fait face et personne n'a été blessé » , reprend Roman Akbash. Même situation à Dnepropetrovsk, où les fans locaux assurent les arrières pendant que 10 000 personnes tentent de prendre d'assaut le même bâtiment. Avec cette fois des blessés sérieux dans leurs rangs. À Donetsk, dans le fief de Viktor Ianoukovitch, une centaine d'entre eux s'interposent entre les rares manifestants ayant eu le courage de défiler et les « titushkis » , des délinquants payés par le régime pour attaquer ses opposants.

« On est gentils maintenant et ça changera à nouveau demain »

Depuis le canapé d'une MJC pas vraiment officielle de Lviv, Taras ne cherche pas à cacher son admiration. Car le capo du kop du Karpaty le reconnaît, soutenir les manifestations depuis ce bastion du nationalisme ukrainien, acquis à l'opposition, n'a rien de compliqué : « On parle souvent d'une guerre entre les fans, mais elle n'a plus d'importance. Quand on nous regarde, on voit que l'Ukraine est un pays uni. Bloquer l'administration régionale à Poltava ou à Dnepropetrovsk, c'est beaucoup plus sérieux qu'à Lviv. Ce qu'ils ont fait est impressionnant parce que ça a des conséquences sur leur vie. » S'il est devenu difficile de dresser des bilans précis des manifestants blessés, emprisonnés ou disparus, Roman Akbash assure que trois supporters du Metalurg Zaporijia ont été arrêtés, le 26 janvier.

Durant les deux premiers mois de la contestation, seules les écharpes du Karpaty Lviv étaient clairement visibles sur la place de l'Indépendance, l'Ouest de l'Ukraine fournissant la majeure partie des contestataires. Les ultras du Karpaty ont été rejoints par d'autres, mais ceux-ci restent difficiles à repérer sur les barricades de la rue Grouchevski, où se sont concentrés les affrontements entre insurgés et policiers depuis le 19 janvier. « Il y en a probablement, mais derrière les masques, c'est impossible de savoir qui est qui » , explique Taras, le capo du Karpaty Lviv. La seule trace de leur présence, c'est un mémorial érigé à la mémoire de Valeri Lobanovski, le mythique entraîneur de l'URSS et du Dynamo Kiev ayant donné son nom au stade du club situé à quelques mètres des affrontements. Et les Ukrainiens savent se montrer respectueux de leurs idoles : dès les premiers jours des affrontements, la statue à son effigie était recouverte d'une bâche par les combattants. En attendant le retour à l'anonymat et aux bastons du dimanche, Kostia et les ultras ukrainiens savourent leur changement de statut sans se faire trop d'illusions : « On avait une mauvaise image avant, on est gentils maintenant et ça changera à nouveau demain. Mais en attendant, on est fiers d'être vus comme des héros. »

Par Thibault Marchand, à Kiev
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