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« Les gamins sont de plus en plus vus comme des mines d'or »

Un an après avoir fait monter Bastia à Saint-Denis pour la finale de la Coupe de la Ligue, on est allé prendre des news de Ghislain Printant. Dans cette deuxième partie d'entretien, l'ancien coach des Corses revient sur son long exil au Sporting, les problématiques de la formation et des entourages.

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Après tant de temps à Montpellier, par quel truchement vous arrivez à Bastia ?
À Montpellier, j’ai appris très tard que je n’allais pas poursuivre, qu’on ne trouverait pas un terrain d’entente. Pour des questions administratives - et par rapport au chômage, faut pas se cacher - j’ai fait en sorte d’envoyer des CV aux clubs, mais je savais très bien qu’au mois de juin, tous les clubs avaient tous leurs staffs au complet. Or, Bastia cherchait un directeur de centre. C’est Benoît Tavenot, qui était à l’époque l’entraîneur de la CFA et qui ensuite m’a succédé à la direction de la formation, qui leur a dit qu’il me connaissait.

Pourquoi Bastia se retrouve sans directeur de centre si tard ?
Parce que le club descendait en National. On s’était même demandé un moment s’il n’irait pas en CFA. Alors, finalement, Frédéric Hantz est devenu entraîneur numéro 1, mais au centre, le directeur était parti. Quand ils m’ont appelé, mon épouse m’a dit : « Écoute, va voir ce que ça donne. » C’est vrai que nous, du continent, l’éloignement, la Méditerranée, ça peut être compliqué. Mais je suis venu et est-ce qu’il y avait un courant qui était passé entre eux et moi ? En tout cas, ils m’ont fait part de leur intérêt pour que je les rejoigne… En repartant, j’ai dit : « Bah écoutez, je vais peser le pour et le contre, en discuter avec ma famille, et lundi, je vous donne une réponse. » C’était le 1er juillet. Le vendredi 2 au soir, mon père décède. Il était déjà malade, on s’y attendait, mais bon, je ne pensais pas que ça allait arriver là… Et je ne me voyais pas quitter ma mère, même mon deuxième frère aîné était là, mais trois ans auparavant, j’avais déjà perdu le premier... Alors le lundi matin, j’ai appelé Bastia et je leur ai dit : « Écoutez, je m’excuse, mais je ne peux pas répondre favorablement à votre offre. Je ne sais pas exactement ce que je veux faire… » Du coup, ça s’est arrêté là, on a enterré mon père, on était auprès de ma mère… Quinze jours ou trois semaines après, je m’en rappellerai toujours, j’étais parti faire un footing, une fin d’après-midi, les écouteurs dans les oreilles, parce que, même si je savais que c’était fini, je vivais toujours avec l’espoir de dire : « Bon, il va sonner ce portable ou il ne va pas sonner ? »

Et c’était Bastia… ?
Oui. « On sentait que le courant passait. Nous, on aimerait que ça soit vous » , m’ont-ils dit. Alors, je leur ai répondu : « Écoutez, si ça ne vous dérange pas, je suis en train de courir, je m’excuse, mais, essayez de me rappeler d’ici trois quarts d’heure, le temps que je rentre à la maison. » En rentrant à la maison, j’ai dit à mon épouse : « Pour Bastia, ils viennent d’appeler… » Elle m’a coupé de suite « Tu y vas ! Tu y vas ! » Je pense qu’elle a vu que je commençais déjà à trouver le temps long. Elle est gérante d’une agence d'événementiel sur Montpellier qui s’occupe de grosses boîtes, elle a géré les hôtesses de La Mosson, notamment. Alors je lui ai dit : « Écoute, le football, c’est aléatoire. Là, je ne sais pas où je vais, c’est un club qui a failli mourir, tout ça. Tu ne vas pas lâcher ton boulot, je me déplace seul. Tu restes là. » Mon fils avait 12 ans, il jouait au foot au Montpellier Hérault, et je ne voulais pas non plus le déstabiliser à l’école. C’était précaire, en arrivant ici on m’a dit : « Écoutez coach, on vous propose deux ans de contrat, mais si au bout d’un an, le club n’est pas remonté, on ne pourra pas assumer. Est-ce que vous êtes d’accord, si on n'y arrive pas, qu’on s’entende et qu’on arrête au bout d’un an ? » Bon, je n’avais rien à perdre, j’ai dit : « C’est pas un souci, si ça capote, ça capote. »


C’est donc Frédéric Hantz qui avait votre destin entre les mains ?
En quelque sorte. Moi, ça me faisait quand même quelque chose de laisser mon fils et ma femme, ma mère et mon frère, seul, s’occuper de ma mère. C’était pas évident, mais je me suis mis à fond dans le boulot, et ça m’a fait du bien. J’étais au centre dès 7 heures du matin. Et comme personne ne m’attendait à la maison, je restais, parfois, jusqu’à 22h, je discutais avec les gamins. Chez moi, on a été élevés dans le travail. Mon père m’a toujours dit, lorsqu’on regardait tomber les numéros du loto : « Ça, c’est pas la vérité. » Plus tard, il s’est mis un peu au loto sportif, comme tout le monde, mais il nous a toujours dit : « Vous gagnerez de l’argent en travaillant. » Moi, n’ayant pas eu de carrière professionnelle, il m’a fallu toujours prouver, travailler. Dès la première année, le club a connu l’accession, et au bout de six mois de la deuxième année, avant même la fin de saison, les dirigeants m’ont proposé un poste sur quatre ans, chose qui n’avait jamais été faite ici. J’ai pris ça comme une grande marque de confiance de leur part.

« Le groupe bastiais a été marqué quand Makelele a été licencié. Ils avaient un profond respect à la fois pour l’homme et pour le coach, le joueur, sa carrière. Ça les a meurtris. Tous les retours que j’ai pu avoir le prouvent… » Ghislain Printant

À Bastia, vous aviez fait le choix d’habiter en ville ?
Non, en bord de mer. Et mon seul hobby au Sporting, c’était d’être tout seul, de marcher pendant une grosse heure, avec personne sur la plage, hors saison. Voilà, de temps en temps, j’appelais mon épouse ou mon fils… Je ne dis pas que j’arrivais à occulter le football, parce que des choses me revenaient parfois, mais bon, j’essayais de m’évader un petit peu. Le football me prenait énormément de temps, je suis tellement passionné que j’allais voir jouer les 17 ans Nationaux, les 19 ans Nationaux, la CFA, évidemment, c’est normal.

Votre plan de carrière, c’était quoi quand l’occasion s’est présentée de prendre les rênes de l’équipe première ?
Je n’ai jamais eu l’ambition d’aller là-haut, en toute honnêteté. Je me voyais en bon adjoint, puis j’ai pris l’orientation de la formation, et je suis devenu directeur de centre. Je pensais y faire encore quelques années, puis, pourquoi pas, être en binôme ou adjoint de quelqu’un sur un niveau pro ou sur un projet de National… Puis quand j’ai eu cette opportunité, et que j’ai été prolongé, je me suis dit : « À moi de faire en sorte d’y rester, d’essayer de tracer ma route là-dedans. » Après, quand on voit le nombre d’entraîneurs qui se retrouvent sur le carreau et qui ont une autre carrière que la mienne… Quand j’étais en place, je faisais en sorte de ne pas me focaliser là-dessus, sur mon avenir. Quand j’ai démarré cette mission-là, j’ai dit que « la réussite sera de rester soi-même » . Je pense que la clé est là. Donc j’ai fait en sorte de ne pas changer, parce qu’en tant qu’adjoint, j’ai vu mes entraîneurs en réussite, et je les ai vus en difficulté, et je sais très bien que ça peut basculer.


Être le Gasset d’une grosse pointure, ça pourrait vous plaire ? Vu que c’est ce qui vous plaît le plus d’animer les séances…
Oui, pourquoi pas… La difficulté de ce genre de binômes, c’est qu’il faut trouver vraiment la personne, avoir la même sensibilité footballistique et humaine.


Vous dites qu’à Bastia vous n’avez pas senti le groupe vous lâcher. Vous avez fait l’expérience, en tant qu’adjoint, d’un groupe qui lâche son coach ?
Non, jamais. Je n’ai jamais vu des groupes lâcher. À un moment donné, parfois, il n’y a pas la fusion, ça accroche moins ou ça n’accroche pas et c’est ce qui peut amener à une cassure. Un entraîneur, il faut qu’il reste connecté avec ses joueurs, parce qu’il va exister à travers eux.

Quand vous reprenez le club, Boudebouz, qui était inexistant avec Makelele, retrouve son niveau et dit : « Moi, avec lui, je défends, je me sens bien parce qu’il m’a donné les clés du camion. » . C’est bien qu’il ne donnait pas tout avec votre prédécesseur.
Mais le groupe a été marqué (quand Makelele a été viré, ndlr) parce qu’ils avaient un profond respect à la fois pour l’homme et pour le coach, le joueur, sa carrière. Ça les a meurtris. Moi, j’ai vu, et tous les retours que j’ai pu avoir le prouvent… En revanche, après, il y a des choses qui se passent, il y a un feeling, peut-être, qui se passe. Est-ce qu’un garçon comme Ryad a pris conscience qu’il lui manquait peut-être quelque chose pour franchir un palier ? Alors tout en lui disant : « Je te donne les clés » , je ne l’ai pas lâché. Parce que je savais que, potentiellement, il avait d’énormes qualités à nous apporter. Mais on ne pouvait pas se permettre, nous, dans la situation où on était, d’avoir un joueur qui ne joue que l’aspect offensif. Il fallait qu’on défende à 11. L’ensemble du groupe a compris qu’on allait à la catastrophe si on ne changeait pas d’état d’esprit.

« Pour la finale contre le PSG, je regrette qu'on ne m’ait posé que deux questions : une sur l’arbitre et une sur Thiriez. Moi, je suis un entraîneur de football, je n’aime que parler football. » Ghislain Printant

À Bastia, voir votre nom dans le journal, ça vous plaît ?
Je ne vais pas faire l’hypocrite en disant : « Ça ne me fait pas plaisir. » En revanche, je préfère – et là, je suis très sincère – voir des articles sur mon équipe, sur mes joueurs et peut-être qu’à travers ça, on parle de moi…. Voilà. Quel que soit le niveau, comme coach je suis heureux si je donne du bonheur aux autres, mes joueurs, les supporters, les dirigeants. À Bastia, les médias, ça fait partie de la fonction. Mais je ne voulais pas qu’on m’y voit et qu’on dise : « Tiens, il a changé. » Après, pour mes proches, c’était de la fierté, pour mon frère, les amis, mon fils qui jouait en 17 ans nationaux au Montpellier-Hérault… Indirectement, je sais qu’il est fier quand il voit un article de son père. C’est normal, c’est humain. Après, il y a des caméras, des micros de partout, donc on perd un peu de son authenticité, quelque part.

Lors de la dernière finale de la Coupe de la Ligue, vous avez fait preuve de spontanéité et de franchise pour énoncer votre point de vue…
Beh moi, le seul regret que j’ai ce jour-là… (il marque une pause) En matière de communication, je pense que j’ai dit ce que j’avais à dire, absolument aucun regret là-dessus. Mais c’est la manière, le fait que je me sois un peu emporté, alors que je pense que j’aurais pu dire la même chose en étant calme. Peut-être même que ça aurait encore plus porté. Mais il y avait plusieurs paramètres qui ont fait que ça m’a amené, à un moment donné, à ne pas me maîtriser…


Vous avez estimé qu’il était inexcusable de la part de Thiriez de ne pas venir vous serrer la main…
Ah oui. Je ne sais même pas s’il avait peur de se faire siffler (il y avait eu une polémique quand il a refusé de ne pas décréter le 5 mai « journée sans football » , ndlr) ou peur que quelques joueurs du Sporting ne lui serrent la main. Déjà, quand on a peur, c’est qu’on a quelque chose à se reprocher. Jusqu’au bout, ça a été difficile pour moi de dire aux joueurs : « Bon, maintenant, il faut qu’on monte (à la tribune, pour le protocole, ndlr) parce que Paris, ils ont gagné, et nous, on ne doit pas gâcher la fête. Après, on fait ce qu’on veut, mais il faut monter. » Je ne voulais pas me mettre en porte-à-faux vis-à-vis de mon groupe également. Il fallait que je tienne compte de ça. J’étais déçu pour mon président aussi, qui n’a pas pu présenter ses joueurs. Certains, c’est la première et la dernière fois qu’ils seront au Stade de France en finale. J’ai été élevé dans le respect, j’y attache beaucoup d’importance, et là, c’était un grand manque de respect de la part du représentant d’une institution, et je ne pouvais pas ne pas le dire. On ne peut pas aller que dans les bons coups. Il fallait qu’il assume, il fallait qu’il vienne, c’était son rôle.

Vos commentaires sur Thiriez à la fin du match ont sûrement été influencés par la frustration que le match ait été un peu saboté par l’arbitre, qui non seulement siffle un penalty, mais met un rouge à Squillaci. Ça a gâché la fête de tout le monde.
Mon père a été arbitre, donc je connais la difficulté des arbitres. Et souvent, quand j’échange avec les arbitres, je leur dis : « Je connais l’ampleur, hein. » J’étais sur le banc de touche quand mon père arbitrait, j’entendais ce que les gens pouvaient dire. Et c’était pas évident, hein, j’étais jeune. Les erreurs, tout le monde en commet, j’en commets, les arbitres aussi, mes joueurs. Tout le monde. Mais c’est dommage... Après, je l’ai dit plus tard, je regrette aussi que le jour de cette finale, on m’ait posé deux questions, une sur l’arbitre et une sur Thiriez. Moi, je suis un entraîneur de football, je n’aime que parler football.

Il y a un gamin qui est passé chez vous, à Bastia, dont la carrière est assez décevante, c’est Thauvin. Quel regard porte le formateur ?
Flo, on l’a récupéré sur Grenoble et il a de suite intégré le groupe pro. Il a fallu avoir de la patience pour pouvoir l’amener là parce que, comme tous ces jeunes qui goûtent très tôt au pro, ils ont de suite envie d’éclore. Après, il a montré ses qualités, mais je suis très mal placé pour en parler. Tout le monde est donneur de leçons. Mais, de mon point de vue, je pense que ça aurait été bien qu’il reste à Lille. Je ne peux pas parler pour les autres, mais, en tout cas, en tant que formateur, je lui aurais dit : « Fais tes saisons à Lille, essaye d’y franchir un palier supplémentaire pour rebondir sur un meilleur club français ou, si tu casses vraiment la baraque, aller sur l’étranger. » Après, les plans de carrière… Y a beaucoup de gens qui sont autour de ces garçons-là. Personnellement, je n’aurais pas fait comme ça. Parce qu’à Marseille, faut quand même être solide en y allant si tôt. Mais lui, un jeune comme ça, il la voit avec d’autres yeux, cette transaction, c’est compliqué... Est-ce qu’il a été mal conseillé ? Certainement. Autour de lui, des gens peut-être auraient dû lui dire : « Pop, pop, pop, attends. D’abord, on fait peut-être deux ans là et après on voit. »

« Un club comme Bastia, par exemple, s’il arrive, chaque année, à avoir un joueur qui sort de sa formation et qui puisse taper - pas s’installer, hein - à la porte de l’équipe première, c’est bien. » Ghislain Printant

Quand on est un formateur, quel regard on a sur la réussite d’un joueur ?
Quand on est formateur, notre ambition est de les amener là-haut. Et même quand il réussit, qu’il joue en équipe première, parfois il nous surprend en bien et d’autres fois, on s’aperçoit que, dans tel domaine, ça reste quand même insuffisant. Et donc, il faut être capable de dire : « Putain là, alors avec lui, qu’est-ce que j’ai fait ? Il lui manque peut-être de l’agressivité, peut-être on ne l’a pas assez mis dans le dur… Chaque fois, on l’a surclassé, on l’a peut-être installé dans un confort, c’est pour ça que là, maintenant, il a du mal à réagir. » C’est ce genre de questions que l’on se pose quand on est formateur et qu’on voit le garçon réussir. Mais il est bien évident, à Montpellier, la génération 90, qu’on ne pensait pas avoir autant de professionnels, c’était exceptionnel.


Ça tient à quoi ? Belhanda, c’est vous qui lui apprenez que Girard va le prendre dans le groupe professionnel. Ça vous est arrivé de vous dire : « C’est trop tôt ! » ?
Ça peut arriver. Après, c’est pas dit qu’on ait raison, hein, et le gamin, il s’impose. Moi, je sais que j’avais des discussions, souvent, avec le directeur du centre de formation à Montpellier, Serge Delmas. Je lui disais : « Younès Belhanda, il est énorme ! » et il me disait : « Mais tu ne le prends jamais ! » Pourquoi ? Parce que je ne le sentais pas prêt pour la CFA, j’avais peur… Il était U19, première année, mais je sentais qu’il était capable de s’enflammer vite. Alors, souvent, je prenais Stambouli, Cabella, ou d’autres joueurs avant lui. Avec le recul, je me dis : « T’as peut-être pas eu tort. » Je me rappelle d’un jour, je lui ai dit : « Younès, tu vas venir t’entraîner avec nous. » Le gamin, il me dit : « Je peux vous poser une question ? Pourquoi vous avez pris pratiquement tout le monde, mais jamais moi ? » Je lui ai répondu ce que je viens de vous dire. Je lui ai dit : « Tu sais Younès, peut-être que tu t’es dit "il ne m’aime pas" et d’ailleurs, je vais te dire une chose, c’est pas parce que tu vas venir jouer avec nous qu’il faut que tu t’enflammes, que tu te prennes pour un autre. C’est pas le footballeur qui m’inquiète. »


Quand vous apprenez qu’il part en Ukraine, vous vous dites que vous aviez raison d’avoir des doutes sur l’homme ?
Disons que je ne suis pas trop loin de ce que je pensais. Après, il est monté avec les pros, et il a bien géré… Surtout qu’au départ, René (Girard) l’utilisait milieu excentré à droite. Et lui, il a toujours travaillé comme milieu axial, là où René l’a utilisé ensuite, numéro 10. Je me rappelle quand je descendais après le match, il était assis, me regardait et me disait « Coach, je comprends rien ! Je sais pas quand il faut aller là, là… » Et moi, je lui disais : « Écoute-moi, du moment que tu joues, c’est qu’il estime que tu es important pour lui, donc tu fermes ta gueule, tu ne demandes pas des explications. » Des fois, quand on était en haut avec le directeur de centre, on rigolait parce qu’il n’avait pas les repères. Mais il apportait ce que René attendait dans la récupération du ballon, et après, il avait des qualités pour se projeter… Je lui disais, à Younès : « Le coach est content de toi. Il te fait jouer goal, tu joues goal ! Peu importe, le tout, c’est de jouer. » (Il rit.)

Pour un joueur formé qui a sa chance en première, ça se joue vraiment à rien…
Moi, je leur ai toujours dit : « Vous êtes sur le quai d’une gare, le train va s’arrêter, va ouvrir les portes, et même si c’est pas le bon moment, si vous montez dedans (il tape sur la table), il va falloir confirmer. » Après, on le sait très bien qu’en football, il va falloir de la réussite… Donc si ce jour-là, l’équipe tourne bien et gagne, on va vous voir avec des yeux autres que si elle passe à côté et que vous n’avez pourtant pas été mauvais… Après, il y a des exceptions : je me rappelle un garçon comme Yanga-Mbiwa. Un jour, Rolland Courbis me dit : « J’ai besoin d’un défenseur » et il prend Yanga-Mbiwa pour jouer arrière gauche. Il avait joué à droite, dans l’axe, au milieu. Arrière gauche !... Évidemment, il a manqué le terrain, il avait été catastrophique, quoi... Et ça ne l’a pas empêché après d’être le capitaine champion de France de Montpellier. Dans une génération, on se dit « Allez, si là, il pouvait y avoir deux ou trois pros, ça serait pas mal. » Mais parfois, il y en un qui y arrive qu’on n’attendait pas là, parce que le gars avait un peu de retard, mais il l’a grignoté.

On a quelle satisfaction de voir les gamins éclore au plus haut niveau ?
Un club comme Bastia, par exemple, s’il arrive, chaque année, à avoir un joueur qui sort de sa formation et qui puisse taper - déjà, taper, je parle pas de s’installer - à la porte de l’équipe première, c’est bien. Quand je vois des garçons comme Kamano ou Djiku… Djiku, je l’ai vu à Perpignan, on l’a amené ici, il a franchi palier par palier… Pour un formateur, et même pour un entraîneur, c’est jouissif, mais ces récompenses-là, j’irais jusqu’à dire que c’est rien comparé aux coups au moral qu’on prend avec un garçon à qui on a donné énormément, qui avait du potentiel pour réussir et qui n’y est pas arrivé pour x raisons. Ça peut être une grave blessure… Mais quand vous avez l’impression de tout donner au mec et que par un manque de sérieux, à croire que ça va tomber tout cuit malgré vos mises en garde, celui qui avait certainement plus de qualités qu’un autre ne perce pas… L’autre qui va réussir, on va être content. Mais ça, c’est une grosse frustration pour un formateur.


Chaque gâchis de ce type relativise l’influence que vous pouvez avoir sur une carrière.
Quand vous êtes formateur et que vous les avez pendant deux ans avec vous, voire, certains, trois ans, que vous décelez le potentiel et que vous vous dites : « Putain, mais c’est pas vrai, pourquoi lui, il me fait ça ? » … Avec les jeunes, ça devient de plus en plus difficile. Parce que vous avez déjà la problématique de la gestion familiale. Ils sont vus comme des mines d’or, et quand on voit certaines familles comment elles galèrent, j’irais pas jusqu’à dire qu’elles seraient capables de vendre leur enfant, mais bon… Et là, maintenant, il y a les agents, tous ces gens qui gravitent autour d’eux et qui leur font miroiter des choses qui vont à l’encontre du travail et du discours de formateur. Or les parents écoutent à droite, à gauche, alors qu’avant, ils avaient un interlocuteur : le responsable de la formation. Y avait un échange, on leur expliquait le plan de carrière, nos exigences sur les études, etc.. Il y a quelques années, un garçon était approché par un club, il était heureux. Là, l’agent dit : « Attends, attends, attends, y a Nice qui va nous appeler, y a Marseille, y a Montpellier aussi qui est intéressé… »

« Je suis un mauvais Français. À Bastia, j’avais fait une procuration à ma mère, mais depuis qu’elle est partie… C’est pas bien, c’est un devoir, il faut voter. » Ghislain Printant

Toujours la surenchère.
Oui, alors qu’habiter Cannes et signer à Toulouse, ça peut être bien, ou pas. Y a l’environnement social, familial. En fonction des gamins, s’en éloigner est plus ou moins bon. Cabella, pour lui, c’était extrêmement dur. Il est parti jeune, il lui a fallu une grosse force de caractère. Un jour, je l’avais amené exprès à un match à Ajaccio. Il était première année, il avait des qualités, mais c’était surtout l’occasion pour lui de revoir sa famille. Au retour, je dis au chauffeur : « Attendez parce que j’ai un petit qui est avec la famille. » Il pleurait. Bon, après, au bout de vingt minutes, une demi-heure, j’ai dit : « Allez, on y va, on va à l’aéroport. » Et Rémy, il monte, les yeux rouges. Je lui ai dit : « Viens t’asseoir là, mon petit. »

Ça vous est arrivé d’éconduire un peu méchamment des agents quand vous étiez directeur de centre ?
Il faut que tout le monde travaille, mais y a des fois… J’essayais d’être très vigilant là-dessus. Quand un agent m’appelait, parfois, quand je raccrochais, je regardais mes éducateurs et je leur disais : « Mais il a un agent, lui ? Il n’arrive pas à jouer en 19 ans nationaux chez nous et il a un agent ? » Et le gars qui me dit : « Eh mais je m’occupe, je suis là pour l’aider… » Oui, oui, c’est ça.


Du coup, vous avez une discussion avec le joueur ?
Oui, et vous êtes obligé de mettre les formes, en lui disant : « Écoute, t’es pas titulaire chez nous, qu’est-ce que tu te prends un agent ? » Après, les parents, ils vont dire : « Non, mais vous vous mêlez de quoi, Monsieur ? Parce que vous lui faites pas confiance ? » Alors donc, le message, c’est : « À votre âge, où vous êtes, pour l’instant, vous n’en avez pas besoin. Le jour où vous allez signer pro, prenez un agent. Le jour où peut-être, vers la fin de votre contrat stagiaire, vous ne signez pas, là, vous prenez quelqu’un qui puisse vous aiguiller. Nous, déjà, on va faire en sorte d’essayer de vous aiguiller à droite, à gauche. » Si tu finis stagiaire, ça veut dire que tu joues en CFA 2 chez nous. Donc nous, on va téléphoner à des clubs de CFA, à un club de National, selon ses qualités, pour l’aider. Mais lui, son agent va lui dire - et c’est ce qu’il se passe hein, c’est la réalité - : « Laisse-moi faire, je vais te trouver une Ligue 2, je vais te trouver une Ligue 1… » Mais comment ? Quel club va prendre le gamin ? Il y en a un sur mille ! Un sur mille ! « Mais va dans un bon club de CFA, avec un bon projet, ou un bon club de National, et peut-être que tu vas rebondir. La difficulté que tu as connue chez nous va te permettre, deux ans après, de casser la baraque et là, d’aller signer un contrat pro dans un club de Ligue 2. » Mais ça, ils ne veulent pas l’entendre, les parents ne veulent pas l’entendre, l’entourage ne veut pas l’entendre. « Mais tu ne joues pas ! Tu n’étais pas titulaire en CFA 2 chez nous, tu veux jouer en Ligue 2 ? Mais quel club va te prendre ? » On passe pour des fous ! On est des briseurs de carrière. Mais ce n’est pas le cas, hein. À un moment donné, comme je leur dis : « Vous n’avez pas réussi, on a notre part de responsabilités, vous avez la vôtre. Voilà, c’est comme ça. »


On attend avec impatience le jour où votre fils vous dira : « Papa, je te présente mon agent. »
Non, mon fils, il dit : « Mon agent, c’est mon père ! » (Rires) Il le sait. D’ailleurs, moi, je l’aiguille et je lui dis : « Pour l’instant, si on s’approche de toi, t’en as pas besoin, tu es à Montpellier. »

Quand vous êtes allé coacher à Geoffrey-Guichard, là où vous alliez parfois en famille, ça vous a fait quoi ?
J’ai beaucoup pensé à mes parents. Deux jours avant, je leur ai adressé un message, en disant : « Vous serez peut-être fier de moi. Et quand je lèverai les yeux, je vous verrai. » Ce sont eux qui m’ont donné l’envie, la passion du football et ils ont réussi à nous faire vivre, nous les enfants, des matchs fabuleux, PSV Eindhoven, Bayern de Munich, Dynamo de Kiev, Split… Mon père n’avait pas d’autres vices que le foot. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Aujourd’hui, moi, ce dont je suis fier, c’est que j’ai réussi à faire de ma passion mon métier. C’est quelque chose de fort.

Est-ce que vous vous intéressez à l’actualité générale ? Vous lisez des journaux autres que sportifs ?
Des fois, je sais pas si je vais vous faire rire, mais je dis à ma femme : « Dis-moi, est-ce qu’on a toujours le même président de la République ? »

Monomaniaque à ce point-là ?
Ouais, je regarde quand même beaucoup le foot, émissions, matchs, et y en a beaucoup, hein. Bon, j’essaye, quand même de regarder les gros titres. Comme tout le monde, j’ai été un peu déçu par le monde politique. Je suis un mauvais Français, à Bastia, j’avais fait une procuration à ma mère, mais depuis qu’elle est partie… C’est pas bien, c’est un devoir, il faut voter. Un jour, je regarde un Monaco-Nice, et il y a une minute de silence. Je me dis : « Mais c’est quoi, ça ? » Donc j’ai repris le Corse-Matin : « Ah merde, y a eu des intempéries, des morts. Mais tu es vraiment un abruti ! »

Propos recueillis par Vincent Riou
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