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« Les footballeurs sont comme les autres »

Professeur de philosophie, Didier Deleule est l'auteur de "Le football, que nous apprend-il sur notre vie sociale ?", paru en 2008. À l'heure où l'Équipe de France en prend plein la gueule pour pas un rond, il avait forcément des choses à dire.

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Pour reprendre le titre de votre ouvrage : que nous apprennent les récentes polémiques autour de l'Équipe de France sur notre vie sociale ?


Je crois qu'il faut bien distinguer les cas en question. Si on se tourne vers la fameuse main d'Henry, nous sommes véritablement confrontés à une phase de jeu. Nous sommes dans un match de football. L'idée que j'avais essayé de défendre dans ce petit livre était que le match de football constitue le grossissement de ce qui se passe de manière plus discrète, plus larvée, plus souterraine dans la société globale. Ici, on a un cas d'espèce. Ce qu'il se passe pendant un match de football, c'est aussi bien des relations de solidarité, de compagnonnage, voire un esprit de sacrifice, que les ruses, les tricheries, une manière de contourner les règles. Dans le cas de Thierry Henry, il s'agit simplement d'une faute de jeu. Qu'elle soit volontaire ou involontaire, on peut en débattre. Je me fie uniquement à la vidéo qu'on peut voir sur Internet, on a le sentiment qu'il n'a pas cherché à arrêter la balle de la main. En ce sens, on pourrait dire qu'il y a une main involontaire, mais il l'a remise en jeu. Donc la seconde phase était une phase de faute ou de tricherie. Mais ça fait partie du jeu. C'est aux arbitres de repérer s'il y a eu faute et de la sanctionner. Et comme, par ailleurs, Thierry Henry est un joueur exemplaire dans sa carrière, voilà... C'est une phase de jeu qui naturellement entraine une faute. Il y a bien sûr eu des conséquences, mais on n'est même pas dans le cas de figure de la fameuse main de Maradona. Celle-ci était vraiment concertée, voulue et accomplie comme telle. Là j'ai l'impression qu'il y a eu deux phases, mais peu importe l'interprétation qu'on peut donner, nous sommes dans le cadre d'une phase de jeu. Décisive, certes, mais une phase de jeu : il y a eu une faute, elle n'a pas été sanctionnée, tant pis.

Ce qui est étrange, c'est que l'on retrouve quasiment la même indignation, les mêmes débats, avec l'affaire récente de prostitution.


Oui, mais ce n'est pas comparable. En ce qui concerne les cas Ribéry, Govou, Benzema et je ne sais qui encore, on est tout à fait en dehors du champ du football, on est dans le domaine de la représentation. C'est autre chose. C'est une représentation de l'extérieur, qui n'est pas liée à une confrontation sur un terrain de football. Cela fait partie de la peoplisation qui nous accable de plus en plus. Là, on entre dans un domaine qui est celui de la vie privée. Ils ont parfaitement le droit de vivre comme ils l'entendent, ce ne sont pas les seuls à aller aux putes. Naturellement, ça prend une proportion démesurée parce qu'ils sont considérés comme des vedettes, parce qu'on veut absolument attacher à l'image des footballeurs une sorte d'exemplarité dans la vie civile. Mais les footballeurs sont comme les autres. Le problème n'est pas là. Après tout, nos gouvernants ont également, de leur côté, des avatars dans leur vie sentimentale.

On revient aussi à ce qu'on disait au moment du coup de tête de Zidane, lorsqu'on l'a quasiment forcé à venir s'excuser auprès des enfants.


C'est complètement absurde. Ça fait aussi partie du jeu. Le football peut être, à l'occasion, un sport assez violent. Il l'est beaucoup moins qu'au temps de la soule, il a été civilisé par les règles de 1863, mais ça reste un sport relativement violent et qui peut comporter des actes apparemment répréhensibles. La provocation fait aussi partie du jeu. Naturellement, l'intelligence est de ne pas y répondre, mais bon... (rires)

Le fait que les footballeurs soient adulés par une partie de la population ne doit-il pas en faire, tout de même, des modèles de “vertu” ?


Oui, mais je reviens à la distinction que j'effectuais à l'instant. En ce qui concerne le jeu, on n'a pas à s'interroger sur l'honnêteté foncière du joueur, ou sa malhonnêteté. Il y a dans le rythme même d'un match de football toutes sortes de tricheries qui font partie du jeu. Qui sont répréhensibles, bien sûr, mais que les arbitres sont précisément là pour réprimer. Donc, de ce point de vue-là, le joueur n'a pas à être exemplaire. Et il n'a pas non plus à être exemplaire dans sa vie privée. C'est un joueur, il remplit son contrat, il travaille. Par conséquent, il peut être l'objet de la vindicte publique ou de l'adulation du public, deux choses excessives, mais en l'espèce, ça n'a rien à voir avec la représentation qu'est un match de football par rapport à la société globale. En ce qui concerne Ribéry, etc., pourquoi seraient-ils plus exemplaires que d'autres ? Que les hommes politiques, que les vedettes du show biz. Bien sûr, il y a des sous-entendus derrière tout ça. Pour Ribéry c'est différent, encore qu'il soit converti à l'islam, mais en ce qui concerne Benzema ou Zidane, des Français issus de l'immigration, ces joueurs ont réussi leur vie, se sont intégrés, arrivent au summum de leur carrière et gagnent beaucoup d'argent. Ils apparaissent comme des sortes de modèles dans certaines banlieues. La position que l'on a là-dessus, c'est de vouloir en faire des modèles pour la société toute entière alors qu'en réalité, ce qu'on sous-entend, c'est qu'ils devraient être des modèles pour leurs coreligionnaires.

Dans “L'Éloge du mauvais geste” (à paraître le 10 mai), Ollivier Pourriol passe au crible six gestes célèbres du football, a priori mauvais. Il explique que la main d'Henry n'avait rien de “poétique”, contrairement au coup de tête de Zidane et au « kung fu » de Cantona, totalement autodestructeurs, ou à la main de Maradona, très symbolique et esthétique. Est-ce que cela pourrait expliquer pourquoi beaucoup de Français en veulent à Henry alors que peu s'en sont pris à Zidane ou Cantona ?


C'est difficile de répondre à cette question. En ce qui concerne Henry, il était considéré comme un meneur, comme Zidane. Ce sont les vainqueurs de la coupe du monde et ils apparaissent comme exemplaires en tant que joueurs (même si Zidane s'est souvent fait expulser). Je ne sais pas si le geste d'Henry a été moins poétique que celui de Zidane, mais en tout cas il a été efficace.

Justement, c'est peut-être ça qui en fait un geste moins poétique. Ceux de Zidane et Cantona étaient totalement gratuits.


Si on assimile le fait d'être une sorte de loser en fin de carrière à un geste poétique, ça peut marcher pour Zidane et Cantona, mais pas pour Maradona.

Le geste de Maradona était une autre forme de poésie.


Donc le geste d'Henry ne serait pas poétique car il n'a pas cherché la balle. Autrement dit, il n'a pas provoqué la chose, il l'a subie.

Avec la polémique Ribéry and co, le « mauvais geste » sort carrément du terrain. On parle de plus en plus de ce qui se passe à côté et de moins en moins du jeu. C'est une dérive ?


C'est aussi vrai pour Domenech, dans un autre registre. Sa manière de vivre, ses relations avec sa compagne, ses goûts littéraires, son amour du théâtre, cette manière qu'il a de jouer la comédie. C'est un comédien, Domenech. De ce point de vue, c'est vrai qu'on arrive dans la société du spectacle. Mais toute société est spectacle. La société est, par définition, spectaculaire. La rue est un spectacle. Mais en ce qui concerne Ribéry et les autres, il s'agit de leur vie privée, qui est livrée avec une hargne assez invraisemblable. Après tout, pourquoi a-t-on donné les noms ? Dans des affaires comme ça, on évite d'habitude de donner les noms, alors qu'ici les noms ont été donnés d'emblée. Je ne sais pas quelles sont les relations de Ribéry avec son épouse, mais ce n'est pas la meilleure manière d'arranger les choses. Il y a là quelque chose qui ressemble à de l'outrance. Mais ça fait partie du jeu. Du jeu social.

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