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Mattler, vie debout

Figure du Sochaux des années 1930, Étienne Mattler aura marqué son époque par un style brutal et un côté enfant modèle cher à la maison Peugeot. Puis, il y aura la Seconde Guerre mondiale où l'ancien capitaine deviendra un résistant incontournable. Le voilà numéro un des Lionceaux.

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#1: Étienne Mattler

Un regard, ou plutôt le regard d'Étienne Mattler. Des yeux rieurs, assez rieurs pour atténuer un physique de bœuf. Il faut dire que le mec en impose : quatre-vingt-cinq kilos, sur un mètre et quelque quatre-vingt-deux centimètres. Peut-être est-ce pour ça qu'il ne sent pas la douleur. Il y a bien ce jour au Parc des Princes où un sale contact après dix minutes de jeu aurait dû le stopper. Impossible, face à lui, il y avait l'Italie, alors il attendra la fin du match pour s'évanouir sur ses ligaments arrachés. Il aurait pu y avoir aussi ce rendez-vous contre l'Espagne où, la mâchoire en l'air, il insista pour ne pas lâcher les armes. Mattler ne pouvait pas abandonner, ce n'était pas dans son ADN.


Alors, il est devenu un héros, un éclaireur du football professionnel français ou plutôt Le Déblayeur. C'étaient les années 1930, le foot n'était pas encore structuré et, avec, on gagnait juste assez sa vie – 2000 francs par mois en moyenne, soit le double d'un ouvrier - pour se payer un bolide qui tenait la route et filer au dancing. Dire que Mattler était une star au départ serait exagéré. Né en 1905 à Belfort, il est alors arrivé à Sochaux, en 1929. En parallèle du foot, celui qui s'est taillé sa réputation en défense, à l'US Belfort, bosse à l'usine, chez Peugeot, évidemment. Son quotidien est un copier-coller quotidien : Étienne Mattler arrive à sept heures le matin à son poste, se couche à neuf heures tous les soirs. Entre-temps, il en impose, là aussi, bien plus que ce qu'il ne le racontait bien souvent en affirmant faire ce qu'il avait à faire, « rien de plus » .

Le guidon, le capitaine et les sifflets


En défense, Mattler avait une technique assez simple : balancer le plus loin possible, histoire d'éloigner les attaquants adverses de son but, soit un truc assez éloigné de la classe de son idole Lucien Gamblin, qu'il avait rencontré lorsqu'il était tourneur à Paris au sortir de l'adolescence. Voilà comment le Lion a construit son empire et est devenu le patron du Sochaux des thirties au milieu des frères Laurent, du monstre Di Lorto, de János Szabó, de Roger Hug, de Roger Courtois, d'André Abegglen, de Bernard Williams... Voilà aussi comment l'armada va soulever la France en 1935 et 1938 tout en soulevant également une Coupe de France en 1937 contre Strasbourg (2-1). Si Mattler en est le capitaine, c'est avant tout car aux yeux de Jean-Pierre Peugeot, l'un des premiers défenseurs de la professionnalisation du foot, le colosse est devenu un modèle sur mesure, un homme qui a une vie normale, rangée et qui ne dépasse jamais. Pourquoi le capitaine est-il comme ça ? Car les tentations de la vie ne l'intéressent pas et que son seul intérêt est de se venger d'un destin qui lui a volé un frère sur la route alors qu'il n'était encore qu'un gosse. Le tout à une période où Étienne Mattler, solide derrière un guidon, aurait pu filer à Paris pour tenter sa chance sur le Tour de France. Comme quoi, la vie.


Puis, c'est surtout chez les Bleus qu'il deviendra une référence, ou plutôt le mec aux trois premières Coupes du monde (1930, 1934, 1938). On aime Mattler pour sa solidité défensive, son amour du duel, son jeu de salopard, mais on le respecte avant tout pour ce qu'il va bientôt représenter en dehors du terrain. 4 décembre 1938, l'équipe de France est à Naples et s'incline (0-1). Le quotidien L'Auto fait la fête : « L'Italie ne gagne que par 1-0. » Dans la tête d'Étienne Mattler, tout ça est pourtant un peu plus qu'un match. « Les sifflets du public de Naples, jamais je ne les oublierai » , racontera-t-il bien après une rencontre amicale située sous le signe d'un nationalisme qui ne se cache plus. Avant le match, l'hymne français n'a pas été joué. Après, Mattler va entrer dans la légende du sport français en grimpant sur la table d'une brasserie de Naples pour lancer une Marseillaise. Ses coéquipiers le suivent. La France vient de découvrir l'une de ses figures patriotes majeures.

Le « chef d'infanterie »


À l'époque, Étienne Mattler alterne alors entre le brassard de Sochaux et le brassard des Bleus. La presse sportive s'amuse souvent à le décrire comme « un chef d'infanterie » et invente parfois des anecdotes pour faire briller un peu plus encore un symbole qui n'a pas besoin de ça. Dès février 1942, Mattler s'engage pourtant au cœur de la mise en place d'une Résistance à Belfort. Interrogée dans les colonnes de L'Équipe il y a quelques années, Marie-Antoinette Vacelet, auteur de l'ouvrage Le Territoire de Belfort dans la tourmente : 1939-44, avait alors expliqué la mission précise de l'ancienne vigie de Bonal : « Il faisait du renseignement et était en contact avec les services secrets anglais présents dans la France occupée. En décembre 1943, il a également récupéré des armes qui avaient été parachutées par les Alliés. »


Deux mois plus tard, après avoir été dénoncé, Étienne Mattler est arrêté le soir du baptême de sa deuxième fille. L'homme se fait cogner par la Gestapo, il n'avouera jamais son appartenance à la Résistance tout en gardant un survêtement de l'équipe de France pour se donner du courage pendant les interrogatoires. Il sera finalement libéré, placé en liberté surveillée, partira quelques semaines en Suisse pour fuir et participera finalement à la libération de sa région. Comme un vrai héros, Mattler n'évoquera jamais ces faits de guerre. Il reviendra plutôt jouer quelques matchs supplémentaires en tant qu'entraîneur-joueur avec le FC Sochaux avant de s'éteindre en mars 1986. Aujourd'hui, son héritage a été trop souvent malheureusement passé sous silence. Comme ce jour où le Musée de l'aventure Peugeot de Sochaux a décidé de planquer dans ses réserves une plaque dédiée à sa mémoire. Restent alors seulement les souvenirs laissés par la bête.

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