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Leicester, l’épopée oubliée des « Rois de la glace »

C’est une histoire méconnue faite de glace et de rêve. En 1962-1963, alors que l’Angleterre est touché par l’hiver le plus rude depuis 200 ans, Leicester s’invite au bal des prétendants à la couronne. Portés par Gordon Banks, les Foxes devenus « Ice Kings » se plaisent longtemps à croire à l’exploit. Avant de glisser et de tomber si proche du but.

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Il faut presque y voir un tableau apocalyptique. Un décor crépusculaire enveloppé d’une neige omniprésente, de brouillards épais qui ne peuvent se dissiper, de bourrasques soufflant à plus de 190 km/h, de sols gelés sur soixante centimètres. À l’époque, l’Angleterre n’offre qu’un unique horizon blanc sur l’ensemble de son territoire. Avec des températures glaciales atteignant par moment jusqu’à -30°C, c’est alors l’hiver le plus froid du XXe siècle qui touche le pays de Sa Majesté en 1962-1963. Les journaux britanniques parlent de « Big Freeze » ou de « Deep Freeze » pour dépeindre ce qui s’apparente à un caprice de la nature sans précédent. Au cœur d’une nation paralysée, l’une de ses distractions les plus chéries est également contrainte de s’arrêter. Le football, source de réconfort et exutoire de tout un peuple, n’est plus. Sauf à Leicester. Là-bas, on s’évertue tant que bien que mal à préserver le jeu. Ou ce qu’il en reste.

Pendant que Blackpool fait appel en vain à l’armée pour utiliser des lance-flammes afin d’essayer de redonner vie à sa pelouse de Bloomfield Road, que Liverpool s’entraîne dans des lycées, que Chelsea s’exile à Malte pour garder la forme, que Wrexham répand quatre-vingt tonnes de sable sur son terrain, que certains ont recours à des brûleurs de goudron fréquemment utilisés sur les autoroutes ou qu’Halifax Town renonce en utilisant son enceinte du Shay comme une patinoire géante, les Foxes, eux, sont les seuls à résister aux affres de ce rude climat. Grâce à l’ingéniosité de son gardien du stade, Bill Taylor, qui avait d’abord recouvert le rectangle vert de Filbert Street avec un mélange d’engrais et de désherbants l’été précédant le « Big Freeze » , avant d’ajouter des bidons de coke de pétrole autour du terrain afin de combattre les intenses gelées, ils reprennent les débats fin janvier en Cup. Soit cinq semaines avant la plupart des équipes. Le début d’une épopée ébouriffante qui verra ceux qu’on surnommait en ces temps lointains les « Ice Kings » se hisser jusque sur le toit du Royaume. Avant la chute, à la fois regrettable et soudaine. Car, ironie de l’histoire, c’est en même temps que la neige fondait au crépuscule de cette saison que les « Rois de la neige » ont abandonné leur rêve de couronne nationale.

Dans l’ombre des cadors et influence du Onze d’or hongrois


Alors que le Royaume s’éveille aux sixties et à tous les chambardements que cela comporte, l’Angleterre du foot a déjà ses équipes favorites menées par une ribambelle de héros patentés. Le Liverpool de Bill Shankly, le Manchester United de Matt Busby, l'Ipswich Town d’Alf Ramsey (champion en 1962), les Toffees d’Harry Catterick, le Leeds de Don Revie, le Burnley d’Harry Potts ou encore les Spurs du chef d’orchestre Bill Nicholson. À l’époque, Leicester, qui jouit d’une réputation respectable, affiche un palmarès presque vierge (1 FA Cup en 1949). Sixièmes en 1960-1961, les Foxes ont essuyé l’immense déconvenue cette même année de s’incliner en finale de FA Cup, puis ont terminé la saison suivante à une 14e place de First Division peu flatteuse. À l’aube de l’exercice 1962-1963, c’est donc une troupe de renards ambitieuse qui s’avance. « Je pense que lors des deux-trois années précédentes, l’équipe ne faisait que progresser et devenir plus forte » , assurait récemment Frank McLintock, défenseur central de Leicester, arrivé en 1956. « À l’époque, Manchester City, United ou les Spurs n’avaient pas encore de grands noms comme maintenant. On avait donc vraiment envie de montrer ce dont on était capable » , confirmait quant à lui le mythique Gordon Banks, alors jeune gardien prometteur.


Une formation jeune, affamée, en quête de reconnaissance. Outre McLintock et Banks, les talents ne manquent pas dans les rangs et les tâches assignées sont bien définies. Meneur de jeu attitré, Dave Gibson ( « c’était comme notre Riyad Mahrez » dixit le défenseur Richie Norman) est chargé d’alimenté en ballon le prolifique Ken Keyworth (27 pions cette année-là en championnat). Les virevoltants Mike Stringfellow et Howard Riley, eux, doivent constamment provoquer et arpenter leur couloir respectif. « Nous étions assez proches de la façon dont joue aujourd’hui Leicester, exposait McLintock en mars dernier. On était bons et bien organisés défensivement, bons dans les airs, physiquement forts et on opérait en contre-attaque. » Un collectif bien huilé et une somme d’individualités dessinés sous la houlette du manager Matt Gillies. Assisté de son adjoint Bert Johnson, l’Écossais développe à l’époque un style de jeu peu en vogue dans une Angleterre réputée pour sa rigidité. Grandement inspiré du Onze d’or hongrois de Gusztáv Sebes et de l’Autriche de Walter Nausch, Leicester se singularise par la flexibilité et la polyvalence de ses joueurs. Ce qui désarçonne des adversaires peu habitués à appréhender ce genre de tactique. « Ce système a totalement déboussolé les équipes ! » martelait, il y a quelques semaines, l’ancien magicien Dave Gibson.

« Where does the white go when the snow melts ? »


Les préceptes de Matt Gillies sont tellement bien appliqués par ses hommes que Leicester réalise une première partie de saison de haute volée. Jusqu’au Boxing Day, date de l’interruption du championnat, la formation de l’East Midlands n’essuie que cinq revers en 23 journées et occupe la quatrième place après un 5-1 infligé à Leyton Orient. Avant l’arrivée tonitruante du « Big Freeze » . « C’était une expérience pourrie, relatait McLintock en 2011, encore marqué par cette période glaciale. Peu importe la quantité de charbon que nous avons jeté sur le feu ou les gallons de soupe chauffée qu’on avait à la pelle, nous avons passé plusieurs semaines sans pouvoir nous réchauffer. » Après quarante-cinq jours d’arrêt forcé et grâce au savoir-faire de Bill Taylor, les Foxes reprennent le chemin des terrains le 9 février, bien plus tôt que la plupart des autres escouades. Contraint de composer avec des conditions climatiques peu communes, Leicester adopte un jeu bien plus direct. Et certains, à l’instar de Gordon Banks dans les bois, utilisent des méthodes singulières pour combattre le grand froid : « Sur mon pied droit, je portais ma chaussure normale, avec des crampons de cuir cloutés, tandis que je portais une chaussure avec des crampons en caoutchouc moulés sur mon pied gauche, ce qui permettait d'avoir de meilleurs appuis sur les surfaces dures. Sous le bras, je portais deux autres chaussures. Une fois que je savais dans quelle moitié de terrain nous allions défendre lors de la première mi-temps, je changeais une de mes chaussures pour avoir une paire normale. »


La méthode est rodée. Ce qui apparaissait comme un désavantage devient une force pour les Foxes qui s’appuient sur les éléments de la nature afin de disposer de leurs adversaires. De la reprise de la First Division jusqu’au 8 avril 1963, ils enchaînent avec onze matchs sans défaite (9 succès et 2 nuls pour 5 pions concédés). Surtout, ceux que la presse anglaise se plaît alors à surnommer « The Ice Kings » ou « The Ice Age Champs » s’emparent du trône de leader devant Tottenham et Everton. « Une des choses les plus étranges est que quand nous sommes arrivés en tête du championnat, personne n’en parlait, avouait à ce sujet Howard Riley. Ni le président, les coachs ou les joueurs. On était focalisés sur le prochain match. » En parallèle de ce parcours remarquable, les Renards réussissent à se hisser en finale de FA Cup après avoir écarté Liverpool (2-0), grâce notamment à un Banks éblouissant (auteur de 30 arrêts !). Ce qui vaudra d'ailleurs à McLintock de juger cette victoire comme « la plus grande parodie de justice que j'ai vu pendant vingt et un ans en tant que professionnel  » . Leicester ne le sait pas encore, mais c’est le dernier frisson vécu cette saison-là. Déjà ralenti par un revers à West Ham (0-2), puis peu à peu plombé par les blessures, le club voit sa courte avance s’étioler et s’écroule avec quatre défaites lors des quatre dernières journées disputées à l’extérieur. Au classement final, la troupe de Matt Gillies termine au pied du podium, à neuf longueurs du champion Everton. Histoire de boire le calice jusqu’à la lie, celle-ci ne fait pas le poids face aux Red Devils de Bobby Charlton, Denis Law et Paddy Crerand en finale de la Cup (1-3). « Dans des circonstances normales, terminer quatrième et aller en finale de Cup aurait été considéré comme une saison réussie, soufflera des années plus tard Banks. Mais pour nous, c’était comme être relégués. » Dans la foulée de la déconvenue mancunienne, le capitaine de Leicester Colin Appleton, lui, lâchera à ses coéquipiers ces quelques mots, empreints d’une frustration palpable : « Nous avons appris une leçon importante aujourd’hui, les gars. Mais en ce qui me concerne, je ne sais pas de quoi il s’agit.  » Peut-être celle que, tôt ou tard, la neige finit par fondre. Même quand on s’appelle les « Ice Kings » .

Par Romain Duchâteau Tous propos extraits du Daily Mail, Sky Sports, Guardian et de Banksy : The Autobiography

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Note : 1
Leicester, une histoire biblique :
http://derturista.blogspot.fr/2016/04/scandale.html

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