1. // Coupe du monde 2014
  2. // 1/4 de finale
  3. // Pays-Bas/Costa Rica (0-0, 4tab2)

Le tabouret de Van Gaal

Il ne se lève que très rarement de son siège pour transmettre ses consignes. Il a une allure de prof d'université quand il note d'interminables remarques sur son carnet posé devant lui. Van Gaal n'entraîne pas, il instruit.

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Quelque part dans nos têtes, malgré les centaines d'heures passées à regarder 22 hommes s'organiser pour faire passer un ballon de l'autre côté d'une ligne, il restera toujours cet inavouable soupçon. On sait bien, voyons, que les entraîneurs font partie du jeu. On en a connu, depuis le temps. On en a vu des médiatiques, des vulgaires, des malpolis et des élégants. Certains sont même devenus chauves à force de s'inquiéter, d'autres ont mis les doigts dans les yeux de leur prochain pour se faire respecter. Et puis si on le vire quand on perd, c'est bien qu'il y est pour quelque chose, n'est-ce-pas ? C'est de sa faute à lui, à ses choix, à son manque de charisme, à ce quelque chose d'indéfini mais d'insupportable dont, intuitivement, on devine qu'il est le seul et unique responsable. Au fond, le commun des mortels a, devant un entraîneur agitant ses bras, la même réaction que devant un chef d'orchestre qui remue une baguette. Le premier regard est toujours circonspect à l'endroit de cette drôle de pantomime. L'essentiel du travail de l'entraîneur, comme celui du chef d'orchestre, est invisible, quasi mystique. Il est donc toujours suspect.

Bouger son séant


Hier soir, il fallait le voir, Louis van Gaal, au milieu de ses quatre assistants : cravate orange, costume, stylo, carnet. Ils portaient tous les cinq rigoureusement le même uniforme. Il n'y a que la taille des carnets sur leurs genoux qui distinguait leur grade respectif dans cet étrange escadron. Le plus grand, posé devant lui sur une serviette en cuir noir, était réservé au professeur Van Gaal. Assis au deuxième rang entre Danny Blind et Patrick Kluivert (qui avait si chaud dans cet accoutrement qu'il avait discrètement disposé une serviette pour s'éponger le visage au-dessous de lui), Louis van Gaal ne s'était levé que pour féliciter un joueur remplacé qui quittait le terrain. Le reste du temps, impassible, il prit des notes et écouta attentivement les impressions de son premier adjoint, Danny Blind, futur sélectionneur en 2016 après Hiddink qui succèdera à Van Gaal à la fin du Mondial (oui, en Hollande, tout est déjà prévu). Quand il s'adressait à son chef, les autres tendaient l'oreille pour attraper quelques syllabes de conversation entre les deux philosophes. Et ensuite ils notaient, ils notaient. Louis van Gaal s'était plaint au début du Mondial de la hauteur de son poste d'observation au bord du terrain à Salvador de Bahia. Il avait trouvé le banc de touche beaucoup trop bas pour lui : « Le banc de touche est en dessous du niveau du terrain et, depuis ma place, il y a en plus une caméra juste devant moi. Je suis obligé de bouger la tête comme ça (il mima des mouvements de gauche à droite) pour arriver à regarder la rencontre. Je vais bientôt avoir besoin d'un tabouret de bar pour pouvoir regarder les matchs. » Mais voyons, Aloysius, lève-toi, tu verras beaucoup mieux.

La cage dorée


La majorité des coachs profitent d'un match pour occuper tout l'espace qui leur est réservé dans la fameuse « zone technique » . Seul l'entraîneur en chef a le privilège de trôner sur cette estrade imaginaire dessinée à la craie sur le sol, de laquelle il crie des consignes inaudibles le forçant ensuite à remuer exagérément les bras pour figurer les mouvements qu'il a en tête. Beaucoup y passent tout un match sans jamais aller se rasseoir. De là, ils ont un point de vue privilégié sur le déroulement de l'action. Pourtant Van Gaal n'est pas de cette espèce : « Moi, je suis un coach qui reste assis, pas un coach qui se lève. » Mais pourquoi donc ? Pourquoi Van Gaal reste-t-il donc toujours assis ? N'a-t-il pas lui aussi envie de se planter au bord du terrain, de hurler un bon coup et de diriger un peu ? Debout, en plus, il aurait un bien meilleur point de vue et cesserait de se plaindre. Assis dans sa cabane, il ne doit voir que des chaussettes aller d'un point à un autre, un ballon rouler ici ou là. Pourtant, il s'obstine. Il est vraiment bizarre, ce type. A-t-on jamais vu un chef d'orchestre refuser de monter sur son pupitre pour ensuite s'asseoir au premier rang de la salle et prendre des notes tandis que son orchestre entame le deuxième mouvement d'une symphonie de Mahler qu'il était censé diriger ? Van Gaal, lui, préfère abandonner son poste. Drôle de chef, ce chef.

Socrate en hollandais


Mais si Van Gaal ne se lève pas, c'est qu'il a une bonne raison de ne pas bouger de son siège. Comme on ne peut pas tout diriger du haut d'une estrade ou du sommet d'une colline, Van Gaal ne dirige pas seul au bord du terrain. Installé sur son banc de touche, aux côtés de ses adjoints, il dirige le match d'une toute autre façon. Il prend des avis ici ou là, il interroge ses interlocuteurs, écoute leurs sensations et note sur son carnet. Debout, il serait condamné au soliloque qui rend fou ; assis, il dirige un match comme on mène une conversation. José Mourinho et Pep Guardiola, ses deux plus illustres disciples, ont ainsi gardé une grande admiration pour cet homme qui entraînait comme Socrate instruisait. « Dans l'équipe technique de Van Gaal, expliquait un jour Mourinho, il existe toujours un espace pour la divergence. Van Gaal adore quand on se met à débattre d'une question et quand quelqu'un n'est pas d'accord. Ce désaccord viendra ensuite cimenter son idée à lui et nous emmènera, grâce au dialogue, à des solutions complètement différentes. » Comme Socrate, Van Gaal est un entraîneur qui a confié sa vie aux vertus de la dialectique. La sagesse, c'est la conversation.

L'idée du hasard


Quand Tim Krul entra sur le terrain pour cette séance de penalty, il avait déjà arrêté toutes les tentatives costariciennes à l'entraînement avec Franck Hoek, le préparateur des gardiens hollandais et adjoint du philosophe. Le Mou encore : « Van Gaal a parfaitement conscience qu'il y a des gens qui savent faire certaines choses mieux que les autres et délègue à la personne appropriée telle ou telle fonction. » Hier soir, pour expliquer son choix, Van Gaal sourit légèrement et éradiqua d'un coup toute idée de hasard. «  Bien sûr qu'on y avait réfléchi, en faisant notre liste de 23 joueurs. Chacun à des qualités et des défauts qui ne coïncident pas toujours. Nous pensions que Tim (Krul) était le plus approprié pour arrêter les penalties. » Quand les autres choisissaient leur deuxième ou troisième gardien comme on eut opté pour un matelas plutôt qu'un autre, Van Gaal choisit un deuxième gardien en lui donnant une responsabilité propre et le temps de s'y préparer. Fier de cette responsabilité qui lui fut confié, Krul plongea 5 fois du bon côté et arrêta 2 penalties. Van Gaal venait de gagner encore une fois, sans bouger de son siège.

Par Thibaud Leplat
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Tu fais plaisir à lire, Thibaud. Merci.
Note : 1
Superbe
ArseneWengou Niveau : District
Banni par la mère des dragons, Ser Jorah arpenta les terres d'Essos, à la recherche d'un nouveau maître. Il le trouva en la personne de Maester Van Gaal.
J'aime bien Thibault Leplat, plus d'article, et encore plus de bouquin aussi, car on les achètes,o n est peut être pas nombreux mais moi j'aime ca.
On aime ou pas Van Gaal (qu'il faut reconnaître est un personnage pas très marrant) mais sa compétence n'est plus à prouver.

Franchement, sans lui, cette équipe n'aurait pas dépassé les 1/8 voire les poules. Les Pays-Bas 2014 sont moins forts que 2010 et malgré un parcours pas simple du tout ils se retrouvent en 1/2. Chapeau.

Finalement, la meilleure chose qu'il soit arrivé à MU c'est le plantage monumental de Moyes. Il récupère un technicien hors pair qui devrait très vite les remettre sur de bons rails.
LincolnDeGalatasarayOnT'OubliePas Niveau : Loisir
Thibault y a des bandeurs sur toi, si un jour t'es en manque...
Message posté par kevick
On aime ou pas Van Gaal (qu'il faut reconnaître est un personnage pas très marrant) mais sa compétence n'est plus à prouver.

Franchement, sans lui, cette équipe n'aurait pas dépassé les 1/8 voire les poules. Les Pays-Bas 2014 sont moins forts que 2010 et malgré un parcours pas simple du tout ils se retrouvent en 1/2. Chapeau.

Finalement, la meilleure chose qu'il soit arrivé à MU c'est le plantage monumental de Moyes. Il récupère un technicien hors pair qui devrait très vite les remettre sur de bons rails.


Donc, les PB 2010 auraient mis une telle branlée aux champions du monde?
C'est fou comment en France, les Pays-Bas qui gagnent 10 de leurs derniers matchs en CDM et qui sont invaincus sur le temps réglementaire sont chanceux.
T'as Strootman dans cette CDM, ils la gagnent les doigts dans le nez.
Message posté par Ruud07



T'as Strootman dans cette CDM, ils la gagnent les doigts dans le nez.


Merci de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Entre lui et De Jong... Dur.
Funk Doctor Niveau : CFA2
Van Gaal est un cador au niveau des coaches, un grand tacticien, quelqu'un capable de s'adapter à son effectif, et qui arrive à tirer le meilleur de son groupe.

Il a du mal à être reconnu pour quelques raisons...

- il n'a jamais fait aussi bien que son passage à l'Ajax, et la superbe équipe qu'il avait entre 94 et 97. Pourtant revoyez les matches de cette période, c'était du grand football, et tous les jeunes hollandais de cette période (Kluivert, Davids, Overmars, Seedorf...) ont explosé grâce à lui

- son caractère le rend difficile sur la durée, il a toujours eu vite des résultats dans ses clubs, au Barça et au Bayern, mais au boût de 2-3 saisons ça explose

- Ses relations avec Cruyff, qui ont sacrément terni son image

Mais, Van Gaal, ça reste le top au niveau des coaches. Manchester a fait le bon choix pour retrouver rapidement les résultats.
Encore un excellent papier de Mr Leplat, qui nous habitue à des articles de haute volée.
Après perso, Van Gaal vient de faire franchir une étape au coaching. Espérons que ça va se poursuivre, car ce match, même s'il s'est terminé parun score nul et vierge, a été d'une intensité rare (attaque défense avec un Kaylor et un Yeltsin en feu, capbales de tenir en respect Robben, Van Persie et Sneidjer et compagnie, ce qui n'est pas rien...
Et puis, grâce au génie du Pélican, on pourra encore voir la frimousse de Dirk Kuyt
Spartakist Niveau : CFA2
Message posté par Funk Doctor
Van Gaal est un cador au niveau des coaches, un grand tacticien, quelqu'un capable de s'adapter à son effectif, et qui arrive à tirer le meilleur de son groupe.
Il a du mal à être reconnu pour quelques raisons...
- il n'a jamais fait aussi bien que son passage à l'Ajax, et la superbe équipe qu'il avait entre 94 et 97. Pourtant revoyez les matches de cette période, c'était du grand football, et tous les jeunes hollandais de cette période (Kluivert, Davids, Overmars, Seedorf...) ont explosé grâce à lui


Pour moi, cette équipe de l'Ajax est la plus belle équipe de ces 20 dernières années. On sentait qu'il ne pouvait rien leur arriver. Ils pouvaient prendre deux ou trois buts mais ils en marquaient cinq ou six. C'était du foot offensif et vraiment séduisant. Je veux dire vraiment séduisant. Pas comme le Barça de ces dernières années. Puis, y'a eu l'arrêt Bosman et une Juve stéroïdée aidée par l'UEFA...

Pour en revenir à van Gaal, son passage au Barça lui a été vraiment préjudiciable. Ça a détruit sa réputation. Il a essayé de recréer l'Ajax en faisant venir beaucoup de néerlandais. Et ça n'a pas marché. Il s'est également embrouillé avec les anciens cadres barcelonais dont Rivaldo. Van Gaal a d'ailleurs toujours eu une relation difficile avec les brésiliens. Marcio Santos à l'Ajax ou Sonny Anderson au Barça peuvent en témoigner.

En Catalogne, il a envoyé chier sa direction et les supporteurs à maintes reprises. Je me souviens d'une banderole géante déployée plusieurs fois au Nou Camp avec sa tronche dessus et avec écrit "GO HOME CHEESE HEAD". Il a obtenu une réputation de mec ingérable et hautin.

Ses échecs avec les Oranje ou son faux retour à l'Ajax ont ensuite achevé de ternir sa réputation. Il a ensuite été se refaire la cerise à Alkmaar où son passage a été magnifique avec un titre de champion et plusieurs bons parcours en Europe. Le Bayern a ensuite été bien malin de le signer. Jusqu'à ce qu'encore une fois, ça pète avec la direction.

Van Gaal, c'est une vraie tête de con. Un entêté à l'ego démesuré (Comme son Padawan Mourinho). Avec lui ça passe ou ça casse. Il a une vision et s'y tient. Il est responsable de plusieurs fiascos, en sélection comme en club. Mais il a toujours su renaître de ses cendres grâce à ces coups de folie et à son intelligence tactique. La marque des grands.
C'est surtout son calme qui est incroyable je trouve. Il y en a des entraîneurs qui donnent l'impression d'être imperturbables (Blanc, le Mister, Del Bosque, etc...) . Mais lui c'est un pur stoïcien. Je me demande si il a toujours été comme ça ou si c'est le fruit de l'expérience.
M. LePlat vous nous avez écrit un papier avec du relief!!!
Message posté par kevick


Merci de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Entre lui et De Jong... Dur.


Et maintenant Vlaar
malchance délirante!
Eomer fils d'Eomund Niveau : CFA2
En plus de ses capacités et faits d'armes que tout le monde a cités ce type à surtout le surnom le plus classe des entraîneurs.

Le pélican bordel! La bestiole qui ne ressemble à rien mais intrigue.

Sinon ça fait plaisir de voir des coachs qui influent réellement sur l'identité de jeu et sur les matchs de leur équipes.
Le type ne se laissent pas porter par la vague en faisant le poseur dans sa zone avec une touillette à la bouche.
Dans le même style j'attends avec impatience de voir le nouvel Olympique de Bielsa
Son coup de coaching est une leçon de vie:
Tout était réuni pour que les Pays Bas perdent la séance de TAB, l'historique récent, la forme de Navas, la malchance des attaquants...etc
Il nous prouve qu'il y a toujours un moyen d'influer sur son destin, que dire.....génial!
Wayne Né-roux Niveau : DHR
Cet article a tendance à mettre à mal sa réputation de dictateur en tant que manager. Il le ferait même passer pour quelqu'un de très progressiste et ouvert à la contradiction. Surprenant. Merci pour l'article en tout cas, très agréable à lire :)
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