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Le stade du mur de Berlin

Ce jeudi, le Hertha Berlin retrouve l'Europe en tour préliminaire contre Brøndby. Pour l'occasion, le club de l'Ouest de Berlin n'accueille pas dans son Olympiastadion habituel, mais au Jahnstadion, à quelques mètres de Mauerpark. Un stade historique de Berlin-Est qui bordait le mur et qui peine à retrouver vie depuis la réunification.

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Pour les nombreux touristes qui s'aventurent à Berlin, le Mauerpark est une adresse renommée pour son marché aux puces du dimanche, avec festivités et curiosités, notamment sous forme de karaoké géant. Il rassemble parfois jusqu'à 40 000 visiteurs en fin de semaine. Au-dessus des cabanes et des stands, il y a pourtant ce mur peinturluré qui détonne et rappelle ce que sont ces lieux : un ancien no-man's land qui barrait la route entre l'Est et l'Ouest. Et derrière ce mur, il y a un stade. Souvent vide, anonyme, oublié, alors qu'il est le troisième plus grand de la ville – le deuxième si on considère uniquement les places assises. Le Friedrich-Ludwig-Jahn Sportpark a ainsi son enceinte de 20 000 places qui reste plantée là dans l'attente d'un nouveau frémissement, comme un mémorial des espérances de la RDA et un rappel du paradoxe des envies footballistiques dans la capitale allemande. Le Jahnstadion est un stade abandonnée qui a vu presque toutes les équipes de Berlin : le Hertha a débuté au même endroit en 1904, quand le lieu s'appelait encore l'Exer ; le Vorwärts puis le Dynamo en ont pris possession pendant la période RDA ; l'Union y a joué quelques rencontres au début des années 2000 et l'équipe parlementaire du FC Bundestag s'y entraîne… quand ce n'est pas le German Bowl ou la finale féminine de la Ligue des champions qui s'y incruste. Le stade a vécu et survit encore, mais il est surtout l'un des derniers à conserver les stigmates de la RDA dans Prenzlauer Berg, en restant désespérément vide.

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Le parc olympique de l'Est


« Au début, c'est le Vorwärts, le club de l'armée, qui s'installe dans le stade » , explique simplement René Wiese, historien spécialiste du football en RDA. Pas de hasard en fait, l'histoire du Jahnstadion se confond déjà avec son environnement, puisqu'il est situé sur un ancien camp d'entraînement (Exerzierplatz en allemand) de l'armée prussienne, au milieu du XIXe siècle. « L'Exer » se transforme toutefois à la fin du siècle en terrain d'exercices plus civils, avant d'être adopté par un club de foot, le futur Hertha. Les véritables débuts du futur grand club de Berlin y ont lieu. Mais la division de Berlin après la Seconde Guerre mondiale change évidemment la donne. Passé à l'Est, le terrain est dans un premier temps choisi pour accueillir le Festival mondial de la jeunesse, qui réunit les jeunesses communistes du monde entier. L'Exer devient donc un Sportpark, un parc de sport, qui mélange stade, pistes d'athlétisme et autres complexes dédiés. Le lieu est un pendant à peine caché de l'immense parc olympique de 1936, qui accueille par la suite entre autres une arrivée du Tour de la Paix et un meeting d'athlétisme concurrent de celui de Berlin-Ouest.

De l'armée à la Stasi


Côté football, c'est donc le club de l'armée qui est mis là en 1953. « Le Vorwärts entretient alors de bonnes relations avec le Hertha et plusieurs matchs amicaux sont organisés, notamment parce que l'ancien «  Kiez  » (le quartier) du club est situé ici » , précise René Wiese. Seulement, les événements géopolitiques et la marche forcée du football en RDA modifie le rapport amical entretenu. En 1971, dix ans après le Mur, le Vorwärts est expédié à Francfort-sur-l'Oder. Les dignitaires de la Stasi et son Dynamo Berlin s'imposent sur place. La rupture est symbolique et confirme ce qui se sent déjà, pour René Wiese. « Le mur a cassé les liens affectifs et le Hertha est déjà parti loin. » L'Exer n'est plus qu'un souvenir. L'Ouest paraît loin. Pendant une vingtaine d'années, les Bleu et Blanc vont faire de leur enceinte le lieu de leur pouvoir sans partage. Plus que les titres de DDR à la pelle – le Dynamo en gagne 10 sur la période –, le stade accueille alors les matchs européens du club contre Monaco, Hambourg, Brême, etc., ou l'amical gagné par la RDA contre la Belgique. Après la chute du mur, le Jahnstadion reste l'un des derniers lieux de résurgence du football de RDA, avec les deux finales de Pokal de 90 et 91. Matthias Sammer y soulève son dernier trophée avant de filer à Stuttgart. « La dernière finale a dû avoir lieu dans une atmosphère assez glaçante, alors que le championnat était déjà dissout. » Tout comme les effectifs des clubs de l'Est, le stade se vide désespérément.

Le stade du Berlin perdu


Aujourd'hui, le Jahnstadion semble encore être un stade inadapté et mal réintégré à l'Allemagne de l'Ouest, sans lien avec son quartier. « La signification de ce stade a été un peu perdu, d'autant que ce quartier a beaucoup changé en quelques années. À Prenzlauer Berg vivent maintenant des gens originaires du Nord de l'Allemagne, de Bavière, de la Ruhr… » Le stade marque ce cœur footballistique de Berlin qui se cherche encore, qui n'arrive pas à attirer et à se définir une nouvelle identité, coincé par un rapport Est-Ouest dépassé. Il est resté pendant plusieurs années sans club résidant, sauf des passages express pour des problèmes d'homologations du Berliner AK ou du Türkiyemspor Berlin. Tous les ans depuis 1995 (sauf en 2007), il accueille certes la finale de la « Coupe de Berlin » , la compétition réservée aux clubs amateurs de la région qui offre une place en premier tour de DFB-Pokal au vainqueur, mais malgré les affiches très rétro – on trouve parmi les finalistes des clubs comme le Dynamo, le Tennis-Borussia et les vieux BFC Preußen ou Berlin AK 07 –, le public ne vient presque pas. 7000 au mieux pour un Dynamo-Tasmania. Il manque le club au quotidien pour faire vivre les tribunes. En 2014, le Dynamo Berlin donne un chouïa d'espoir. Pour sa montée en 4e division, le Dynamo revient avec une pointe à peine cachée de nostalgie. Le porte-parole Martin Richter est enthousiaste grâce aux affiches à venir : « Celui qui a une envie soudaine de football, il doit sinon aller loin. Au Jahnsportpark contre Madgebourg, Iéna ou Zwickau, c'est du vrai football. Le feeling est de nouveau là. » Le stade ne revit pas pour autant. Le Dynamo attire moins de 2000 personnes en moyenne, une goutte comparée au marché voisin... ou à l'Union et son Alte Försterei. « Au quotidien un stade de la tristesse » , dégaine René Wiese. Sauf pour ce match européen du Hertha qui vient rompre la routine. « Ça va être dingue ! C'est à guichets fermés ! » Pour une fois, l'atmosphère des années 1980 et les gens ne seront pas au Mauerpark, mais bien au stade. Le temps d'un match.

Par Côme Tessier
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Dans cet article

Superbe article qui conjugue football-histoire-sociologie. Un régal.
DieGelbeWand Niveau : Loisir
Le dernier match du Hertha at Ludwig-Jahn c'était également un BSC-Brondby en 2009. Le hasard fait décidément bien les choses
HerbyCohen Niveau : CFA2
ça fait plutôt plaisir un article comme celui-ci.

Les gens qui viennent dans le quartier, lorsqu'ils y viennent pour du sport, c'est surtout pour les Füchse Berlin, la Max-Schmeling-Halle est juste à côté. Et déjà que eux ils ne remplissent pas la salle... Par contre, c'est clair, beaucoup de gens pratique du sport (foot, basket, course à pied) dans le coin, les installations sont biens.

ça renvoie aussi au problème général inhérent à Berlin (selon moi) a savoir: ce n'est pas une ville de sport. An der alte Forsterei est toujours pleine, mais ce n'est pas le bon exemple. Déjà le stade est dans "son" quartier, même si la gentrification bat son plein, il reste pas mal de gute alte Össis. Ensuite justement l'Union draine tous les gens du Brandenbourg, beaucoup font les trajets depuis Frankfurt (O) justement. Le Herta ne rempli pas l'Olympia (même si je concède que le stade est immense mais, 3.5M d'habitants tout de même). Les Eisbären Berlin eux, sont les seuls à pouvoir ce targuer de remplir systématiquement leur "Halle".

Prenzlau c'est justement très peu de Berlinois et un quartier très "hipsterisé", familial, artistique et bourgeois, ça joue aussi, mais je n'en ferais une explication. Malgré tout, si on prends l'exemple de HH, très largement peuplée par des non-Hambourgeois, on se rends compte que dans ce cas c'est très différent. Am Millerntor et le Volkspark sont toujours pleins. Feu le HSV Handball drainait pas mal de monde aussi malgré Kiel et Flensburg à quelques encablures. Et pourtant la ville est plus petite et possède un pourcentage de "non-locaux" plus élevé que Berlin, par rapport à sa population totale.

Le rapport au sport de Berlin comparativement aux autres grandes villes et très intéressant mais je ne serais trop l'expliquer. Spontanément je dirais: La ville à toujours eu un côté subversif, artistique, créatif et marginal. Ce qui s'oppose très bien aux visions du sport qui ont traversées Berlin, à savoir: Le sport selon les Nazis, puis selon les communistes. Les deux ont voulus faire de Berlin cette vitrine sur le monde. Rejeter le sport, c'est aussi rejeter des systèmes. L'exemple de la popularité de l'Union le montre bien car ce club est estampiller DDR, Köpenick c'est à peine Berlin en plus. Pas le même délire que dans la "Innenstadt".

Je pense que ça pourrait être aussi une des premières explications de ce rejet relatif du sport à Berlin. Bon c'est juste un post et je n'ai pas fait d'études dessus, je dis peut-être des inepties, mais la question mérite d'être posée je pense.
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