Le Mondial des sans papiers

Depuis trois semaines, près d'un millier de grévistes sans papiers sont rassemblés sur le parvis de l'Opéra Bastille. Alors que les raisons d'un tel rassemblement sont évidentes, beaucoup de Parisiens ignorent cette manifestation comme s'il s'agissait d'une vulgaire brocante. Le temps d'un match, hier, eux aussi étaient derrière un écran.

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19h30 - Coup d'envoi. A peine descendus de vélo, on rencontre Dalla, tirelire à la main, pin's CGT et sourire Freedent, l'attirail parfait du bon manifestant. Première belle rencontre et bonne occasion de se renseigner sur les raisons exactes de ce rassemblement massif, que peu de gens connaissent. Quelques dribbles sont nécessaires pour percer le catenaccio des policiers et se retrouver en compagnie de Bakari et Mamadou, joueurs clés de l'équipe des sans-papiers. Les deux amis ne tardent pas à expliquer le pourquoi de ce rassemblement : « On bosse ici depuis des années et on y met du cœur » . C'est là tout le malheur de ces joueurs, titulaires indiscutables au sein de leurs entreprises, mais sous-payés ou exploités, faute de papiers. « La plupart d'entre nous payent des impôts, tu te rends compte, je paye la chambre d'hôtel de Rama Yade » . Coupe du monde oblige, le discours s'oriente vers le foot. Les revendications sont là, mais le ballon rond est sans doute ce qui rapproche le plus ces manifestants de leurs adversaires politiques.

20h00 - Reprise. Le match redémarre sur des chapeaux de roues : place à l'équipe de France. Mamadou est un fervent supporter des Bleus, comme la majeure partie du campement. Si les matches de 13h30 et de 16h « se regardent au café » , celui de 20h30 est diffusé « sous la tente » . Au centre du terrain devant le grand écran placé sous la tente donc, les fans de foot commencent à prendre place. La plupart des grévistes arborent le maillot bleu. Parmi eux, Paul, 45 ans, fan inconditionnel de l'équipe de France qui a « découvert les Bleus au bled, à 15 ans » et « les soutient depuis cette époque » sans la moindre infidélité. Quand on interroge les grévistes sur leurs joueurs préférés, Thuram et Zidane sont les plus cités. Autant dire que l'équipe de France 2.0 a moins la cote que son illustre ainée, à l'instar d'un Franck Ribéry au centre de toutes les moqueries. Quand certains, comme Paul, apprécient le maillot bleu, d'autres ne peuvent pas en voir le coq : « Moi je n'aime pas l'équipe de France. Le foot m'intéresse peu, mais je ne vois pas pourquoi je supporterais l'équipe d'un pays qui me laisse sur le carreau » . Tacle rugueux du gréviste, coup-franc.

20h15 - Temps additionnel. C'est donc le clivage majeur sur le camp : les uns font une différence entre le foot et la politique, et d'autres, déçus par les gouvernants de ce pays, ne supportent pas ou plus cette sélection. Une chose est sûre, les grévistes sont là depuis 20 jours et la vie sur le campement commence à être difficile. Les préoccupations varient, tantôt on espère partir demain, tantôt on attend de voir ce que va donner le match et les réactions politiciennes qui en découleront. En attendant, cet avant-match se termine sur un résultat nul sans relief, un bon vieux zéro-zéro, entre des grévistes plein d'envie et d'arguments, et des politiques apathiques.

20h30 - Le second match peut commencer. Un écran est hissé sur un poteau et un projecteur envoie le spectacle. France-Mexique commence et on se place debout, au milieu d'une foule compacte. A moins d'un mètre quatre-vingt, même les talonnettes ne suffiraient pas. L'installation est précaire et l'antenne lâche parfois : comme à la maison, ça fait chier tout le monde. A chaque action un peu dangereuse, le public s'excite. On regarde du foot quoi, rien ne change. Touré à gauche supporte la France, mais un mec démesuré à droite est clairement en faveur du Mexique. Bref, y'a de tout. Côté jeu, ils ont tout compris : Lloris est très applaudi, et certains avouent un faible pour Toulalan, qui est bien le seul à faire vraiment son travail. Puis ça casse : « Anelka devait pas tirer, faut faire une passe là. Ils sont trop perso, y'a pas assez de collectif » . Du classique, mais juste. Personne n'est dupe, la prestation tricolore laisse pantois sur le parvis de l'Opéra Bastille : « Mais Ribéry, là il est pas bon. Il court mais ne fait jamais de passe. C'est nul » . Oui, c'est nul. Ils n'ont pas de papiers, mais ils comprennent le foot visiblement mieux que Domenech. De même, ils ne se font pas trop d'illusions sur les équipes africaines, comme le souligne Bayo : « La Côte d'Ivoire ça peut passer, et le Ghana, ouais ils sont bons, mais en attaque c'est trop léger. Nigéria et Cameroun c'est fini » . On ne parle même pas de l'Afrique du Sud.

Mi-temps - Un orchestre festif se met en place, et un autre spectacle démarre. Au retour des vestiaires, voilà que le but arrive : des applaudissements retentissent, pour à peu près un tiers des spectateurs. Ceux qui sont pour le Mexique, par défiance plus que par passion sans doute. Le temps d'un match, on est bien loin du parcours chaotique qui a structuré la vie de ces travailleurs indésirables. Comme la trajectoire de Cissé : Bamako puis arrêté au Maroc et retour au Mali, bus pour l'Algérie, traversée à pieds d'une forêt pour rejoindre à nouveau le Maroc, puis bateau à 4h du matin vers l'Espagne, et enfin la France en 2003. Il se souvient du jour et de l'heure. Lundi 29 Juin à 9h. La réalité n'est jamais très loin. La suite du match, on la connait.

Par Swann Borsellino et Thibault Françon

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