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« Le joueur "musulman" devient surdéterminé par sa religion »

Co-auteur avec Abdellali Hajjat du livre Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » , Marwan Mohammed, sociologue du CNRS, renvoie directement à quelques petites crispations du moment et des vestiaires.

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Certains affirment qu'aujourd'hui l'Islam imposerait sa loi dans le foot. L'exception qui confirme la règle ?
Pour moi, au contraire, le discours de quelqu'un comme Dianel Riolo illustre parfaitement ce que j'appelle la construction du « problème musulman » . Jusqu'à présent, le foot était plutôt épargné de ce point de vue-là, même si j’ai eu écho de pratiques ou de propos plus que limites tenus à Clairefontaine sur la pratique de l’Islam au niveau foot à 11. On saisit des petits cas particuliers, comme l'affaire du Paris Football Gay, et on fabrique le tout. Le joueur « musulman » devient surdéterminé par sa religion, en tout et tout le temps. Tu retrouves un argumentaire assez répandu désormais : des « personnes » tenteraient d'imposer leurs normes, leurs règles et leurs croyances face à des institutions dépassées par une lame de fond islamiste. Dans la réalité, il existe très peu d'équipes exclusivement musulmanes par exemple, ce qui n'est pas plus choquant d'ailleurs que les clubs portugais ou antillais. La seule question, c'est comment tu vis ensemble. Je me suis longtemps occupé d'un club de futsal et je fréquente encore beaucoup le foot amateur le week-end, et je perçois de fait surtout beaucoup d'accommodements : on entre après les autres dans la douche, on porte des shorts plus longs, etc. Je doute énormément que Daniel Riolo connaisse cette réalité empirique du football amateur, du football populaire. Je n'ai pas l'impression, non plus, que les présidents des clubs pros aient exprimé un profond malaise sur le sujet, y compris face à une pratique telle que le Ramadan qui peut, chez les joueurs pratiquants, induire quelques complications. À part les clashs qui attirent forcément la caméra ou le micro, la plupart du temps, tout le monde arrive à s'arranger.

Vous vous êtes fait connaître avec vos travaux en immersion parmi les bandes, or, depuis Knysna, certains Bleus sont dépeints avec les traits distinctifs des « caïds » . Cela vous semble tenable en terme de « street cred » ?
Franchement, après le boucan médiatique autour de Samir Nasri et de son doigt sur la bouche, je peux te garantir que dans la rue, dans les HLM et ou chez les jeunes de cité, tout le monde a beaucoup rigolé devant une telle disproportion entre le geste et les réactions outrées. Concrètement, il est vrai que les codes et habitudes des quartiers populaires se révèlent plus rugueux, plus rentre-dedans, que dans le reste de la société. Et que comme le foot s'avère un sport légèrement plus populaire que le golf, des attitudes s'y retrouvent immédiatement exprimées avec beaucoup d'intensité. Après tout, c'est quelque part la vertu du foot que de le permettre, d'offrir un espace d'expression à cette forme de culture populaire, de construire du lien social pour employer une forme de langue de bois. Ensuite, quand la rue envahit le terrain, comme récemment à Ivry, tu bascules vers d'autres problématiques. Mais qu'y peuvent les responsables des AS ? Je suis déjà personnellement débordé comme dirigeant. Les stades sont des lieux ouverts, quand deux quartiers ou deux villes sont en conflit, à part repousser le match, ce qui devraient être fait plus souvent, comment réagir ? Dans ce cas, tu ne parles pas du comportement des joueurs, l'enjeu ratisse plus large. Pour revenir à l'équipe de France, par exemple au sujet de Gourcuff, tu constates d'abord un grave défaut de coaching avant de surinterpréter le reste. J'ai été entraîneur avec des gamins, des ados, des adultes aussi, ton premier rôle consiste à gérer les différents caractères. Domenech n'a pas été débordé par les « lascars de halls d'immeubles » , quoi qu'en pense madame la ministre, sinon il faudrait m'expliquer pourquoi les mêmes filent droit dans leur clubs ? Franchement, que valent ces fameux « caïds » quand tu vois, de l'autre coté, la réalité de la rue ?

Ils devraient chanter La Marseillaise pour être mieux acceptés ?

Une fois encore, il faut discuter avec les jeunes et les habitants de ces quartiers pour comprendre où se situe le gap. Les grands penseurs qui stigmatisent constamment les minorités en les renvoyant à leur étrangeté dans la société française. Leur demande en retour de manifester en permanence leur patriotisme, y compris en clamant l'hymne national dans un stade. Deux secondes avec les gars des cités et tu mesures les dégâts que cette contradiction provoque dans les têtes. Ensuite, il existe un écart entre l'expression du patriotisme et le sentiment d'appartenance. Karim Benzema est emblématique. On ne lui pardonne rien et évidemment de ne pas marquer. On oublie qu'il est issu de l'immigration post-coloniale, que sa famille a connu « l'Algérie française » , tout cela pèse sur lui. Il peut ensuite y avoir une difficulté, une gène, à chanter La Marseillaise avec l'histoire qu'elle charrie. C'est autre chose que de ne pas se sentir français ou ne pas être fier d’en porter le maillot.

Et, à l'inverse, quand d'autres évoquent l'apport positif de l'immigration dans le foot ?
Comment veux-tu mesurer cette contribution ? Je pourrais évidemment citer le Mondial 98 et l'Euro 2000, mais est-ce que les premiers concernés se voyaient ainsi, avec une telle charge symbolique sur les épaules ? Moi, quand je me retrouvais coach sur un terrain, je gérais des bonshommes, ou pour les plus jeunes des filles et des garçons. Point. Tout le monde apporte quelque chose et force est de constater qu’en matière de football, sur le terrain, notre palmarès national repose d’abord sur la contribution du « petit peuple » des fils d’ouvriers et d’employés.

Propos recueillis par Nicolas Kssis-Martov
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