« Le foot est une nouvelle forme de religion »

Mike Leigh, le réalisateur anglais de la Palme d'Or 1996, Secrets et Mensonges, et du Lion d'Or de Venise 2004, Vera Drake, prend sur lui pour parler foot, dont il se fout allègrement: « Parce que si tu vois par là, le réfrigérateur rouge, là, pourrait me faire penser à Manchester United, on ne s'en sortirait jamais... » . Extorsions d'idées sans torture, avant refus catégorique de répondre. Définitivement. « Crois-moi, tu as de quoi faire un papier intéressant avec tout ce que je t'ai déjà dit... » . Bon.

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Né à Salford, berceau de Manchester United, vous ne vous êtes jamais vraiment intéressé au football...

Je m'intéresse à tout, au foot également mais pas de manière obsessionnelle. Il est question de football dans mon dernier film, “Another Year”, et principalement de Derby County. C'est de là dont vient le personnage, et l'acteur, car je laisse une grande marge de création aux gens avec qui je travaille... Je n'ai absolument pas souhaité insérer des images de matchs ou de stade car ça n'avait rien à voir avec l'histoire, aucun intérêt, il faut de bonnes raisons pour faire cela. J'aime l'humour dans le tragique, je laisse la vie et l'histoire se dérouler. Les gens qui s'intéressent au football ne sont pas tragiques, ils sont probablement sains d'esprit et y trouvent leur compte. Le foot doit rester la toute petite partie émergé de l'iceberg. Derby County était organiquement là, dans les improvisations des acteurs, il n'y avait pas besoin d'en rajouter: ils s'intéressent à l'équipe, se soucient de leur résultat, et habitent à trois rue du stade, point. J'ai moi-même expérimenté cette proximité avec le stade: mon ex-femme est de Liverpool et habitait sur Anfield Road. Assis dans le salon, on pouvait suivre le match grâce aux chants, mais on était loin de s'énerver, hein, si les Glasgow Rangers battaient l'équipe 4-0 en Coupe d'Europe, ça ne changeait rien pour nous. Ou alors, uniquement parce qu'on ne pouvait pas se garer notre caisse...

Le film est construit autour d'un couple parfait aux yeux des autres. L'avez-vous élaboré en opposition à l'image du couple médiatique par défaut au Royaume Uni, celle du joueur et du mannequin ?

Il y a une obsession dans les médias pour la célébrité, qui inclut les joueurs de football, mais ceci est malsain, tant les sujets traités que leur prolifération: la réalité des médias est devenue celle des gens au quotidien, un monde virtuel se met en place. Les sommes versées aux joueurs pour, en grande partie, adopter un style de vie magique et exotique que personne ne peut se permettre, sont indécentes. C'est une nouvelle forme de religion qui est en passe d'en remplacer d'autres, plus traditionnelles.

Quel regard avez-vous sur la sophistication des images de football?

C'est normal que dans différents pays, il n'existe finalement, à quelques détails près, qu'une seule manière de filmer le football parce que tout n'y est qu'opportunisme et efficacité. Il ne faut pas croire que dans un monde idéal, les réalisateurs filmeraient différemment ce sport : le football n'est pas un film, c'est de l'action en train de se dérouler, sous nos yeux. Il faut gérer la spontanéité de l'instant et ne pas envisager le filmer avec trop de sophisticité. Peut-être est-ce différent pour les films sur le football... Pour autant, je pense, en tant que réalisateur, que la manière dont le football est filmé est de mieux en mieux, cette combinaison de plans larges, de plans sur le terrain avec la steady-cam, et surtout de plans dans les buts, quand la balle y rentre et recouvre l'écran. La combinaison des différents supports de captation, des positions de caméras et des rythmes de séquences est très réussie et permet vraiment de raconter une histoire. C'est très inventif et très intéressant. Nous ne sommes pas spectateurs dans le stade, nous le sommes devant notre écran et pourtant, la narration est là, même mieux montrée. L'histoire du jeu est détaillée, parfois très profonde avec les ralentis, les moments isolés: on peut vraiment expérimenter le jeu en quatre dimensions. Je préfère de loin regarder le match à la télévision pour toutes ces raisons, car une nouvelle langue cinématique est impliquée. Mais je ne fais pas de documentaire, c'est une autre manière de filmer. Tout le monde est intéressé à l'idée de filmer un match mais d'autres que moi sont plus en capacité.

Avez-vous lu des faits divers sur le football qui constituent matière à être développés?

Oui, j'en ai, mais personne n'a vraiment mis les moyens sur un match de football pour raconter une histoire, c'est trop cher et trop compliqué. Je sais que certains films sont faits, c'est très bien, mais c'est terrible à l'écran, il n'y a rien dedans, c'est très limité. Un des trucs que j'utilise, et que beaucoup d'autres réalisateurs utilisent aussi, consiste à confronter un sujet avec les moyens envisagés pour le faire. Si ça peut être fait on l'envisage, sinon, on ne le fait pas. “Another Year” est le film que j'ai fait avec le plus petit budget. Donc oui, il y aurait matière à filmer une histoire autour d'un match, mais pour faire cela, il faudrait deux équipes dans un stade, c'est un gros truc, à moins que tu aies beaucoup d'argent. Et s'il y avait cet argent disponible, honnêtement, je filmerais autre chose qu'une histoire sur le foot en premier...

Parmi vos proches, avez-vous constaté des traits de personnalité plus prononcés en fonction des équipes qu'ils supportent ?

Non, (rires). En fait, certaines personnes que je connais supportent des équipes mais le vivent tranquillement. Mon fils aîné a grandi à Londres, est étonnamment fan de Manchester United, est allé voir plusieurs Coupe du Monde, au Japon, en Allemagne et en Afrique du Sud. Il a trente-deux ans et s'est blessé au genou avec son équipe l'année dernière, il fait des croquis et vignettes sur le foot, avec son boulot. Lui est la meilleure illustration de la relation de mes proches au football: il a beaucoup d'humour et de recul, il ne va pas péter la jambe de quelqu'un parce qu'il est fan de Madchester City, comme vous l'écrivez sur la couverture... Les gens n'ont bien souvent pas de rapport assez sophistiqué et élaboré au football, et ça, c'est triste.

Propos recueillis par Brieux Férot

A voir: “Another Year”, de Mike Leigh avec Jim Broadbent, Lesley Manville, Ruth Sheen, Peter Wight... 2h09. Prix du Jury au Festival de Cannes 2010. En salles depuis le 22 décembre.

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En Corée du Nord aussi il joue au ballon http://tourl.fr/adpl
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