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Le coup de poignet qui dérange

Insulter son adversaire de branleur avec geste à l'appui ne passe pas en Allemagne. C'est ce qu'a pu apprendre cette semaine Daniel Baier, capitaine du FC Augsburg. Mais que se cache-t-il derrière cette provocation et qu'a-t-elle d'aussi choquant ?

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Skandal ! La réélection d’Angela Merkel quasi assurée, l’opinion publique allemande s’ennuyait ferme cette semaine. Au point que son attention s’est focalisée sur un geste unanimement qualifié de « choquant » et d' « obscène » . Le briseur de la quiétude germanique se nomme Daniel Baier, capitaine du FC Augsburg. Alors que les Bavarois s’offraient mardi le scalp du dauphin de Bundesliga, le RB Leipzig (1-0), le milieu de terrain a été surpris par les caméras en train de mimer une masturbation, adressant ce geste à Ralph Hasenhüttl, l’entraîneur des Roten Bullen. Blessé par cette provocation et ne souhaitant sûrement pas avoir contact avec les mains poisseuses de son agresseur, ce dernier a refusé de serrer la pince de Baier. « Il aurait dû recevoir un carton rouge, a-t-il ajouté face à la presse en fin de match. Dommage que le quatrième arbitre ne l'ait pas vu. Il ne s'est pas excusé non plus. »


La commission de discipline de la Fédération allemande s’est saisie de ce dossier et a condamné le joueur à un match de suspension, celui face au VfB Stuttgart ce samedi, et à 20 000 euros d’amende. Mais l’enquête laisse en suspens plusieurs questions auxquelles il paraît primordial de répondre. Difficile de connaître les tenants et les aboutissants de l’affaire (aucun précédent entre les deux hommes n’est connu publiquement), l’enjeu ici est de faire avancer les sciences humaines. Pourquoi verser dans un tel niveau de grossièreté sur un terrain de football ? Pourquoi le geste vient instinctivement avant la parole ? Quelle signification cache cette démonstration outrancière de virilité ?

Mâle alpha ou garçon bêta


La sémiologie, soit l’étude des signes linguistiques verbaux et non verbaux, ainsi que la synergologie, à savoir la discipline qui permet d'appréhender l'humain à partir de la structure de son langage corporel, permettent de fournir des éclaircissements précieux à cette quête. D’abord pour en savoir plus sur la nature de ce geste. « Le signe "masturbation" veut dire "gâcheur de sperme", ou "mauvais reproducteur". En gros, tu n'attires pas les femmes, car tu n'es pas dominant, donc tu es obligé de te masturber, traduit la sémiologue Marina Cavassilas, directrice de l’institut Sémiopolis. D'un point de vue éthologique, l'espèce humaine cherche naturellement sa survie, qui dépend de deux points : la capacité de l'individu à assurer sa reproduction et la capacité à affirmer son statut de dominant ou de chef, plutôt qu’être un soumis ou un suiveur. » Pour verser dans la psychologie de comptoir, cette obscénité révèle beaucoup de choses sur son auteur, notamment sa volonté d’affirmer sa supériorité. Voilà donc ce qui trottait également dans les têtes de Pascal Nouma et de Wojciech Szczęsny.


Comme le résume Élodie Mielczareck, sémiologue comportementaliste, «  il s'agit de prouver qu’on est un mâle alpha » , au détriment d'un concurrent. Et le choix de la victime n’est pas innocent : en s’en prenant au coach Ralph Hasenhüttl, le Bavarois choisit le leader d’un collectif et donc attaque par ricochet l’ensemble de l’équipe visiteuse, voire l’institution du RB Leipzig, sachant à quel point le club aux taureaux rouges est décrié outre-Rhin. Si cette lutte de pouvoir est commune à toutes les sociétés, elle est d’autant plus visible dans un contexte sportif, et dans le foot de surcroît. « Le taux de testostérone et d'adrénaline lors d'un match important sont plus élevés qu'à l'ordinaire. D’où les dérives pulsionnelles que l'on peut observer sur les terrains, continue Élodie Mielczareck. En définitive, nous restons des animaux. »

La branlette comme antistress


La réaction de Daniel Baier confirme cette thèse de l'instinct primaire. Mercredi matin, il présentait ses excuses sur le site du club : « Je reconnais que je n'ai pas été à la hauteur de mon rôle de capitaine du FCA, qui doit être exemplaire. Emporté par l'émotion, je me suis laissé aller à un geste sans même savoir pourquoi. » L'émotion comme justification. « Ça peut être une excuse recevable, juge Elodie Mielczareck. De manière générale, l'émotion est un levier qui nous submerge. Ses ressorts se situent dans des zones du cerveau très archaïques. Plus qu'une émotion, ici, le capitaine d'Augsburg est en stress. Tout le prouve : la façon dont le corps occupe l'espace, le rythme du geste et les expressions faciales sont symptomatiques. Peu importe que le geste soit inapproprié, obscène et filmé : le joueur a répondu aux stimuli du stress, lié à notre instinct de survie. C'est un phénomène difficilement contrôlable. »




Un autre indice pousse Gonzague Furtos à croire au caractère non prémédité du geste. « Le joueur a une attitude d'étonnement lors de la poignée de main de fin de match. Il ne comprend pas pourquoi l'entraîneur ne veut pas lui serrer la main alors qu'il a fait le geste quelques minutes plus tôt » , note le synergologue qui travaille sur les codes de dominance à l'issue d'un match de tennis masculin.

Éloge de la gesticulation


Reste à résoudre le problème du choix d'un geste visible de tous alors qu'un simple mot aurait pu faire l'affaire. L’auteur s'expose aux condamnations sachant pertinemment qu'il est filmé. Certains spécialistes mettent en avant le côté pratique. « Avec la distance et le bruit, le geste est une manière plus efficace pour pouvoir faire passer son message : là où les paroles se perdent et se brouillent, le geste est visuellement plus impactant et efficace  » , explique Elodie Mielczareck. Pour son homologue Marina Cavassilas, la raison est plus subtile. « Dans l'esprit commun, la parole est plus officielle et moins ambigüe qu'un geste. Au moment de s'expliquer, la déclaration "va te masturber" est sans appel alors qu'un geste... On peut toujours dire que ce n'est pas cela que ça voulait dire. » Une défense que ceux qui se sont fait choper à traîner sur des sites porno ont déjà bien usé.

Par Mathieu Rollinger Tous propos recueillis par MR sauf mentions
À lire : Elodie Mielczareck, Déjouez les manipulateurs, Éditions du Nouveau Monde (2016)
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