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Le complexe du Kwon Flakes

Voilà onze mois que le pétale sud-coréen a été importé de sa péninsule pour être plongé dans le grand bol de la Ligue 1. Mais grâce à une adaptation express, le gaucher de Dijon a su garder tout son croustillant et donner à son club l’énergie nécessaire pour bien commencer sa saison.

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Le 28 novembre dernier, le stade de la Licorne d’Amiens semblait avoir trouvé son animal imaginaire. Au quart d’heure de jeu, Kwon Chang-hoon hérite d’un ballon anodin de son latéral Valentin Rosier. Orienté vers les tribunes, barré par deux défenseurs, le Sud-Coréen avait pourtant déjà tout vu. Le numéro 22 du DFCO s’appuie sur Sammaritano, avant de solliciter le une-deux. À l’entrée de la surface, il ouvre son pied et envoie une caresse du gauche dans le petit filet de Régis Gurtner. « Je ne le connaissais pas plus que ça, même si on l’a un peu étudié à la vidéo. Et quand nous avons affronté le DFCO, j'ai vraiment compris qu'il avait de vraies qualités » , explique le gardien picard qui ne peut que constater les dégâts. « Il est vif, technique, imprévisible. Il est très fort dans les petits espaces, dans les un-contre-un. Des joueurs de ce profil, il n'y en a pas beaucoup en Ligue 1. Maintenant, à chaque fois que je vais croiser un Sud-Coréen, je vais faire gaffe... »


Pour Kwon, ce but tout en délicatesse, ponctué d’un large sourire lors de sa célébration, est sa manière de dire qu’il ne s’est jamais senti aussi bien en Bourgogne, où il a débarqué en janvier dernier en provenance de Suwon Samsung Bluewings FC. Aujourd’hui, le petit Coréen (1,74m pour 66 kg) a disputé 23 matchs avec le DFCO et facture deux passes décisives et cinq buts, dont trois lors des quatre dernières journées de championnat. Des chiffres qui font dire à son entraîneur que Chang-hoon a enfin trouvé sa place dans la Cité des Ducs. « Kwon est bien dans sa vie et bien sur le terrain, assure Olivier Dall’Oglio. Il arrive à mieux comprendre ce qu’on lui demande et le jeu de l’équipe. Il n’est pas encore à plein régime, puisque j’estime que c’est un garçon qui a encore une marge de progression importante, mais il s’impose comme un rouage essentiel de l’équipe. »

Une barre d'énergie dans un matin calme


À Dijon, l’avènement de ce joueur est forcément une bonne nouvelle en vue de l’objectif maintien. Mais peu de personnes s’attendaient à voir le lutin Taegeuk à ce niveau aussi rapidement. « On savait que la différence culturelle entre la Corée et la France est tellement grande qu’il fallait se montrer patient » , replace Sébastien Larcier, responsable du recrutement du club à l’origine de son arrivée. « Je pensais que la période d’adaptation serait encore plus longue, à cause de la barrière de la langue, les habitudes de vie, le rythme d’entraînement, la découverte d’un autre football. Tout compte fait, six mois pour avoir ce niveau de performance et être titulaire, c’est très peu et évidemment qu’on est pleinement satisfaits. » Car les Rouges ont vu débarquer aux Poussots (le centre d'entraînement du DFCO, ndlr) un garçon dont la discrétion naturelle a été amplifiée par un voyage totalement dépaysant. Rien de plus normal pour un gamin de Séoul, métropole de dix millions d’habitants, qui débarque à 23 ans dans une préfecture régionale comme Dijon en ne parlant pas la langue locale et en baragouinant simplement quelques mots en anglais. « J’essaie de parler avec lui en coréen en utilisant Google Traduction pour qu’il soit à l’aise. Je lui ai appris petit à petit des mots utiles pour le foot, raconte Oussama Haddadi, le défenseur arrivé à la même période que le Sud-Coréen et qui l’a pris sous son aile. Aujourd’hui, c’est lui qui compte en français pendant les toros. »

Malgré le soutien de ses coéquipiers et l’encadrement du club, les premiers mois de celui que le vestiaire surnomme « Changuy » sont assez difficiles. Il part souvent faire de longues marches à pied dans la campagne, seul ou accompagné par son voisin Oussama Haddadi, après les repas et les veilles de match, cherche à retrouver des repères qu’il n’a plus en fréquentant régulièrement un petit restaurant coréen du centre-ville. Mais tout est rentré dans l’ordre quand ses parents l’ont rejoint en Bourgogne. Son père surtout, qui le suivait souvent des yeux au bord du terrain d’entraînement. « Il fallait qu’il soit bien dans sa vie d’homme pour être performant, confirme Olivier Dall’Oglio avant d’expliquer que le staff a aussi dû s’adapter. Pour nous aussi, c’était une nouveauté de fonctionner avec un joueur coréen. Durant les premiers entraînements, il agissait surtout par mimétisme, lui qui est très observateur. On a beaucoup travaillé avec la vidéo et des dessins, puisque ce sont les meilleurs moyens pour lui donner les consignes. Ensuite, on a pris contact avec la communauté coréenne de Dijon, qui est petite, mais qui nous a permis d’avoir une personne pour traduire quand on a besoin. Le temps nous a permis d’affiner les détails. Ce n’est pas toujours simple, mais ça reste une belle expérience. »

Pop-K


Après une préparation estivale complète, Kwon passe la vitesse supérieure et impressionne tout le monde quant à sa faculté à assimiler les choses. « C’est une éponge, balance Dall’Oglio. Il a pris de la confiance après ses premiers buts. C’est typiquement le type de joueur que j’affectionne : il est polyvalent, court beaucoup et longtemps, avec beaucoup d’énergie. S’il ne rechigne pas à se replacer, il a fallu lui inculquer une rigueur défensive tout en lui laissant une liberté offensive. On se sert de sa vivacité pour pénétrer au cœur du jeu. » Pas étonnant alors de le voir exploser à l’automne et permettre au stade Gaston-Gérard de découvrir les qualités qui l’ont fait venir à Dijon. Un petit gars qui a commencé le football à huit ans dans son école. Fils de boulanger, il répondait au surnom de « Ppanghooni » , qui signifie tout simplement « pain » . Le déclic est intervenu au moment de la Coupe du monde 2002, disputée chez lui, en Corée du Sud et au Japon. Bercé par les exploits des guerriers Taegeuk, il n'est encore qu'un lycéen lorsqu'il devient pro en signant à 18 ans au Suwon Bluewings, où il remporte une coupe nationale et finit deux fois dauphin de K-League. Une performance qui lui ouvre les portes de la sélection espoir, puis celles des A en 2015 où il compte désormais trois buts en quatorze sélections.


À l’inverse, Kwon Chang-hoon ne connaissait pas grand-chose de l’Europe et encore moins de la Ligue 1, même s’il a pu suivre les parcours de ses prédécesseurs Ahn Jung-hwan au FC Metz et Park Chu-young à Monaco. « Le championnat de France lui était complètement inconnu avant de venir ici » , confirme son coach. Dixième Sud-Coréen à fouler les pelouses du championnat français, il a été suivi cet été par son compatriote Suk Hyun-jun à Troyes, qui commence lui aussi à se montrer efficace. De quoi déclencher une mode ? « Évidemment que lorsqu'on fait un transfert comme cela, on a conscience de l’aspect marketing, avoue Sébastien Larcier. J’avais déjà recruté Daisuke Matsui lors de notre premier passage en Ligue 1. Et quand on recrute des joueurs asiatiques, on voit rapidement arriver la presse, avec des retombées positives en matière d’image, les réseaux sociaux qui explosent comme rarement. Mais ce n’est jamais notre premier critère de sélection. Le seul critère de sélection est sportif. Après, tant mieux si ça active d’autres leviers... » Pour le président, l’arrivée de Kwon est un vrai bénéfice, tant sportif qu’économique. « Il y a en Corée du Sud un engouement autour de lui, assure Olivier Delcourt. C'est aussi positif pour l'image du DFCO. Il y a, c'est vrai, des perspectives économiques que nous étudions avec certains groupes sud-coréens. »

Passeport bourguignon


Ce mariage n’était pourtant pas une évidence tant pour Dijon que pour Kwon, d’autant que le club n’est pas coutumier de ce genre de transfert exotique. « Un soir d'août 2016, après un succès face à Lyon (4-2), il y avait le président de Hyundai à ma table, ainsi qu'une dame chargée du développement des relations entre la région Bourgogne-Franche-Comté et la Corée du Sud, se remémore Olivier Delcourt, le président dijonnais. J'ai alors demandé à Sébastien Larcier, le responsable de notre cellule recrutement, de prendre des renseignements sur la Corée du Sud afin de voir s'il y avait des joueurs intéressants. » Sébastien Larcier, lui, se rappelle avoir d’abord découvert en image un jeune homme virevoltant. « Un agent nous a donné des informations sur un jeune international coréen, Kwon Chang-hoon, et a demandé si on pouvait être intéressés, raconte le chef du recrutement. On s’est mis à bosser dessus. Deux personnes ont regardé tous ses matchs de championnat et j’ai regardé tous ses matchs internationaux, pour avoir un indicateur face à une opposition européenne. Tout de suite, on a été séduit par la qualité de son pied gauche, par sa disponibilité dans le jeu, par son engagement physique, car c’est quelqu’un qui travaille beaucoup dans le replacement. C’était un super profil, il fallait y aller. » Séduit, le promu pose sur la table un chèque avec plus de zéros qu’il n’en avait mis jusqu’à présent, entre 1,5 et deux millions d’après nos informations. Ce qui fait beaucoup pour un pari.


La suite des négociations est à montrer dans toutes les écoles de recruteurs des clubs de milieu de tableau. « En France, nous étions les seuls sur le coup. On est un club qui a la réputation de jouer au foot malgré nos petits moyens. On pouvait lui dire qu’ici, il aurait du temps de jeu et qu’il se reconnaîtrait dans l’identité de jeu. C’est sûr que si on le mettait dans une équipe qui joue surtout sur de longs ballons, il n’y aurait pas le même résultat, détaille Sébastien Larcier. Pour des jeunes Coréens, la France est super attractive. C’est le passeport pour des championnats plus gros comme l’Angleterre ou l’Allemagne notamment. Ses agents n’avaient jamais travaillé avec des clubs européens, donc ça les intéressait d’y mettre un pied par ce biais. En Chine, ils auraient pu le vendre cinq ou six millions d’euros sur un coup, mais ça aurait été l’opération d’une seule fois. Alors qu’avec nous, il y a déjà eu un premier transfert et maintenant que le joueur a pris de la visibilité, sa valeur a été multipliée par deux ou par trois. » Une stratégie qui se base sur du gagnant-gagnant : le joueur se donne une chance de faire carrière dans les plus grands championnats, alors que Dijon trouve une parade aux difficultés qu’il connaît sur le marché des transferts depuis quelque temps. « On se retrouve parfois à devoir chercher à l’étranger, à tenter des coups qui nous coûteront moins cher qu’en France, continue le patron du recrutement dijonnais. Depuis que les Anglais viennent acheter directement en Ligue 2, ça devient inabordable pour un club comme Dijon de recruter un attaquant qui flambe un peu. »

Pas de chocolat pour le petit pain


Mais tous ces efforts auraient pu être vains si le staff du DFCO n’avait pas sous la main un joueur aussi concerné. « Il nous a facilité la tâche, car c’est un garçon attentif et très professionnel. Il vit pour le football. C’est un exemple pour les autres joueurs » , lâche Dall’Olglio, presque admiratif. Oussama Haddadi aussi a noté ce trait chez son collègue : « C’est quelqu’un de très professionnel : il se couche tôt, il ne mange aucun gâteau, même pas de chocolat, rien. C’est un des joueurs les plus sérieux que j’ai pu côtoyer. » Sébastien Larcier avance une raison socioculturelle pour l’expliquer : « Dans la culture sud-coréenne, on a affaire à des gens qui sont moins facétieux que chez nous avec notre côté latin. Il y a un rapport au travail et à la hiérarchie qui est différent, même si on ne peut pas généraliser. Ça serait prétentieux de dire qu’on a fait une enquête de terrain pour savoir avec qui il est marié, qui sont ses parents et tout ça. On partait un peu à l’aventure sur la personnalité. » Force est de constater que le garçon répond bien aux caractéristiques de rigueur et de sérieux que l’on attribue à ses compatriotes. « En plus de sa rigueur, le but était également qu'il ne perde pas sa créativité » , ajoute Olivier Dall’Oglio.

Tout pour faire de Chang-hoon un des principaux atouts de Dijon pour faire une belle saison, surtout que le garçon a une motivation supplémentaire avec une Coupe du monde qui se profile en fin de saison. « On a regardé attentivement les tirages au sort avec Changuy, trépigne Oussama Haddadi qui espère être appelé sous les couleurs de la Tunisie. On espérait tomber dans le même groupe, mais, malheureusement, on ne pourra pas se croiser avant les quarts de finale ou les demies ! Autant dire que ça sera compliqué ! » Sans aller jusque-là, si le garçon continue sur cette lancée jusque début juillet, il sera dur de le retenir en Bourgogne la saison prochaine. « On est un petit club de Ligue 1 et dès qu’on a un joueur qui sort du lot, il est automatiquement sollicité, déplore Dall’Oglio. C’est le genre de joueur que j’apprécie et qui bonifie une équipe. Donc pour un entraîneur, ce genre de joueur, c’est du gâteau. J’espère le garder. Après, on est dans un système qui est ce qu'il est. Si un grand club s’y intéresse, il sera certainement amené à partir. » Surtout que l’Angleterre et l’Allemagne ont déjà posé les jalons d'un futur transfert. « Quand on l’a recruté, on savait qu’il irait ensuite vers des territoires plus attractifs. Il faut accepter que ces joueurs ne soient que de passage, soupire Larcier. Il y a beaucoup de clubs qui sont en attente pour savoir comment un Coréen pourrait s’en sortir en France. Car s’il peut réussir en France, il peut réussir dans n’importe quel championnat. Et ça, ça peut vraiment attirer les papillons. »

Par Mathieu Rollinger, avec Alexis Billebault à Dijon Tous propos recueillis par MR et AB.