Lamadrid, les portes du pénitencier

Dans la banlieue de Buenos Aires, le Club Atlético General Lamadrid cohabite avec l'unique prison de la capitale argentine. Fondé en 1950, le club végète aujourd'hui en quatrième division. Récit d'un conflit interminable, entre supporters retranchés au siège du club, attaquant espion-prisonnier et fermeture de la prison.

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« J'étais armé. J'avais des couilles énormes à l'époque. Un proche m'a donné le pistolet, je le gardais tous les jours. On s'est retranché quatre jours dans les installations du club. On jouait aux cartes, on buvait. Finalement, on a bien déconné. Et on a réussi notre coup. » Tito López est l'un des fondateurs du Club Atlético General Lamadrid. Et s'est toujours battu pour sa survie. À l'ouest de Buenos Aires, dans le quartier résidentiel de Villa Devoto, rien ne présageait que la rue Desaguadero pourrait un jour accueillir un stade de football. Le terrain vague qui cerne la prison Devoto servait alors de décharge. Jusqu'à la création de l'équipe de football du quartier. Nous sommes en mai 1950, et l'un des clubs argentins les plus singuliers est né. Voisin de l'établissement pénitentiaire Devoto, construit en 1927, General Lamadrid vit depuis sa genèse un conflit constant avec la prison. Marcelo Izquierdo, originaire du quartier de Villa Devoto et auteur du livre Carceleros, Lamadrid, el club y la prisión, explique : « Le club s'est installé sur un terrain qui appartenait à l'état. Et la prison a toujours voulu se l'approprier, depuis la fondation du club. En 1963, la direction de la prison a même essayé de récupérer le terrain par la force. Et les supporters ont répondu de la même manière. Ils se sont retranchés dans les installations pendant quatre jours. »

Frontière et squat


Devoto est aujourd'hui l'unique centre de détention de la capitale argentine. Tristement connue pour la tragique mutinerie de 1978 (une soixantaine de prisonniers morts), la prison fait aujourd'hui tache dans l'un des quartiers de banlieue les plus huppés de Buenos Aires. « C'est une île au milieu de rien, perdue dans le temps » , décrit Carlos Izquierdo dans une interview pour SinDial Radio. Autour de la bastille vieille de presque un siècle, le terrain du stade Enrique Sexto est tout aussi délabré. Tito López explique : « Un jour, alors que nos joueurs s'entraînaient, la prison a envoyé des gars pour nous virer et nous annoncer que le terrain ne nous appartenait plus. On s'est plaint à la direction de la prison, mais ça n'a rien changé. » Et d'ajouter : « Du coup, la direction du club s'est empressé pour construire un mur de séparation, une sorte de frontière entre le stade et la prison. Ils ont fait les travaux trop vite, le mur était totalement tordu, presque en diagonale. Ce ne sont pas des professionnels qui l'ont construit. » La tension atteint son paroxysme en 1963, lorsque la direction de la prison clame haut et fort son intention de récupérer les installations du club. Les socios se réunissent, et certains s'y enferment pendant quatre jours. Nelson Blundi, supporter du Club Atlético General Lamadrid, témoigne dans le livre de Marcelo Izquierdo : « On s'est tous accordés pour ne pas aller au travail. On a contacté la presse, et ils sont venus faire un reportage. Personne ne pouvait nous sortir d'ici. » Pendant quelques années, le club possédait même un espion au sein de la prison. Ce dernier révélera même à ses coéquipiers du dimanche le projet improbable de la direction de la prison : « Ils voulaient construire un tunnel qui permettait aux gardiens de la prison de venir jouer quand ils le souhaitaient. Mais notre attaquant – le Negro Reina – bossait à la prison. Il nous a informés, et tous les jours, on faisait des rondes pour les empêcher de venir » , témoigne Tito López.

Le conflit prend fin lorsque le nouveau directeur de la prison vient à la rencontre de ces supporters prêts à tout pour leur club. Victor Catania, autre abonné de la première heure, raconte : « On lui a raconté notre histoire. Il nous a confié qu'il ne savait pas qu'un club de football était installé ici. On a fini par lui faire un asado, et il s'est excusé. L'ancien directeur lui avait dit que ce terrain appartenait à la prison et qu'il était infesté de rats. »

La prison, mystique du club


Une relation d'amour-haine qui perdure de nos jours. Marcelo Izquierdo explique : « Le problème, c'est que la prison et le club sont trop liés. Les supporters se battent contre une partie de leur histoire. Le surnom du club, c'est "los Carceleros" (les prisonniers en français, ndlr). Si tu enlèves la prison, Lamadrid perd de son identité, de sa mystique. » Une relation qui, selon l'auteur, offre « une sorte d'échappatoire pour les prisonniers, le seul contact qu'ils ont avec l'extérieur » . En effet, l'histoire du club au deux titres (champion de la cinquième division en 1977 et titré en quatrième division en 2011) grouille d'anecdotes. L'histoire la plus marquante est certainement celle de Mario Oriente. Supporter de Boca Juniors, il était prisonnier à Devoto. Izquierdo, qui l'a rencontré pour l'écriture de son livre, raconte : « Petit à petit, il est tombé amoureux du club. Il est sorti en tant que supporter de Lamadrid. Il est même devenu membre de la direction et il a composé l'hymne du club. » Il y a aussi ce fan d'une équipe rivale qui a accroché une banderole de son club pendant un match de Lamadrid. « Cela ne s'est pas bien terminé pour lui » , avance l'auteur et journaliste.

Mais que représente ce lien avec la prison pour les supporters ? Marcelo Izquierdo explique : « Lamadrid a un coté social très important. Paradoxalement, cela peut éviter à des gamins de sombrer. » Un fort sentiment d'appartenance aussi : « Le jour de la finale de la Ligue des champions, où Messi et Tévez jouaient, Lamadrid affrontait Juventud Unida. Avec mon fils, nous n'avons même pas réfléchi. On est allés au stade. On savait que ça allait être un horrible 0-0, sans occasions, sans jeu. Effectivement, c'était un triste match nul. Mais cette passion va bien au-delà des résultats. »

Avant-dernier de la Primera C Metropolitana, General Lamadrid pourrait voir une page de son histoire se tourner. « Une loi vient d'être votée, et la prison va fermer. On espère que le club pourra rapidement récupérer ce qui lui appartient » , explique Marcelo Izquierdo. Juan, supporter de Lamadrid qui vient de purger sa peine de prison à Devoto, conclut, amer : « Avant que je sorte, au sein de la prison, ils organisaient des matchs d'improvisation théâtrale. Personnellement, je m'en foutais. Les seuls matchs que je voulais voir, c'étaient ceux de Lamadrid. »

Par Ruben Curiel Tous propos tirés du livre Carceleros, Lamadrid, el club y la prisión sauf mentions.
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