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La tragédie du bomber Jacovone

Dans les années 70, le club de Taranto, emmené par son attaquant vedette Erasmo Jacovone, cultivait le rêve d'une montée historique en Serie A. Jusqu'au jour où l'équipe perdit tragiquement son buteur à moustache.

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Il est minuit quarante, ce lundi 6 février 1978. La soirée se termine et le restaurant La Masseria, situé à San Giorgio Ionico, à quelques kilomètres de la ville de Taranto, est sur le point de fermer ses portes. Les derniers clients, qui viennent d'assister à un petit concert d'Oreste Lionello pendant leur dîner, sortent de l'établissement, et montent dans leur véhicule pour regagner leur domicile. Parmi les voitures, il y a une Citroën Dyane 6, immatriculée dans la ville de Modène. Le conducteur est seul à son bord. Il démarre, avance lentement sur un petit sentier et s'apprête à rejoindre la Nationale qui le ramènera en quelques minutes à Taranto. Mais au moment de tourner sur la route en question, un autre véhicule, une Alfa Gt 2000, déboule à 180 km/h, tous phares éteints, pour échapper à une voiture de police lancée à sa poursuite. La Dyane 6 n'a pas le temps de piller que la Gt 2000 la percute de plein fouet, avec une violence inouïe. Celle-ci fait quelques tonneaux et termine sa course dans un champ, quelques mètres plus loin. Le fugitif qui était au volant, Marcello Friuli, en ressort indemne, avec juste quelques blessures minimes. Le pilote de la Dyane 6, lui, est éjecté de sa voiture. Il sera retrouvé vingt mètres plus loin, sans vie. Il s'appelait Erasmo Jacovone. Il avait 26 ans et était attaquant du club de Taranto, en Serie B. À ce moment-là, il était même meilleur buteur du championnat, et idole des supporters.

« Un bon sens du but et un excellent jeu de tête »


Dire que la carrière d'Erasmo Jacovone (ou Iacovone, on peut écrire les deux, ndlr) était sur la pente ascendante est un moindre constat. Pendant plusieurs années, ce joueur né dans le petit village de Capracotta, en Molise, a galéré dans les divisions inférieures. Il débute à 19 ans avec le club de l'OMI Roma, en Serie D. 25 matchs, deux buts. Pas franchement le ratio d'un futur crack. Pourtant, un an plus tard, il est repéré par la Triestina, un niveau au-dessus. Un flop, puisqu'il ne trouve jamais le chemin des filets en 13 apparitions. À l'été 1973, retour en Serie D, donc, cette fois-ci à Carpi. Le bon choix. À 21 ans, Jacovone va enfin sortir du bois. Il devient l'un des joueurs clefs de l'équipe, plante 13 pions et contribue grandement à la montée de Carpi en Serie C. Mais le gaillard a la bougeotte, il ne réussit pas à rester plus d'un an dans le même club. Du coup, en 1974, il accepte l'offre de Mantoue, à nouveau en Serie C.


Là-bas, il va confirmer son rendement et ses bonnes dispositions. La Gazzetta dello Sport de l'époque parle alors d'un attaquant « de stature moyenne, physiquement fort, qui possède un bon sens du but et un excellent jeu de tête » . Des qualités qui amènent le club de Taranto, pensionnaire de Serie B, à s'intéresser à lui. L'équipe est ambitieuse. Cinquième de Serie B en 1974, elle espère obtenir rapidement sa première montée en Serie A. Et pour ce, elle a besoin de se renforcer. Jacovone fait donc partie du projet. Pour sa première saison là-bas, il inscrit 9 buts en 27 matchs, et Taranto termine neuvième. La saison 1977/78 commence alors de la meilleure des façons. Le bomber Jacovone est en feu, et plante pratiquement à chaque match. Victoire 1-0 contre la Pistoiese lors de la première journée, but de Jacovone. Victoire 1-0 contre le grand rival Bari lors de la onzième journée, but (splendide) de Jacovone.

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À tel point qu'à la quatorzième journée, l'attaquant est en tête du classement des buteurs et que Taranto, équipe frisson, est deuxième, à six points d'Accolé ( « l'Ascoli dei miracoli » ), en plein dans la zone pour la montée. De quoi faire rêver les supporters.

Un stade, une statue, une rue


Lorsque le mois de janvier 1978 débute, la Fiorentina contacte les dirigeants de Taranto. Le sujet ? Le club florentin souhaite recruter Jacovone lors du prochain mercato estival. Le président de Taranto, Giovanni Fico, avait déjà refusé une offre de Pescara quelques mois auparavant. Mais la Fiorentina est prête à mettre sur la table une offre conséquente. Le buteur est flatté, mais veut d'abord atteindre son objectif avec Taranto, d'autant qu'il est clairement le chouchou du public, avec sa moustache devenue marque de fabrique. Le 5 février, Taranto reçoit la Cremonese. Un match qui serait rapidement passé aux oubliettes (0-0) s'il ne s'agissait pas de la toute dernière apparition d'Erasmo Jacovone sur un terrain de football. Une rencontre où le joueur a trouvé à deux reprises les montants. Comme si le destin lui avait refusé la joie d'un dernier but. De fait, le soir même, invité par un ami, le joueur se rend au restaurant La Masseria pour passer un bon moment en écoutant de la musique. Ce soir-là, Erasmo est seul. Sa femme, Paola, enceinte de quelques mois, s'est rendue chez ses parents, à Carpi, pour des contrôles obstétriques. Aux alentours de 8h du matin, le 6 février 1978, elle sera prévenue par la police du tragique décès de son mari.

Mais ce n'est pas seulement sa femme qui le pleure. C'est toute une ville qui est en deuil. Les funérailles ont lieu le lendemain à l'église San Roberto Bellarmino, et sont suivies par un hommage à couper le souffle à l'intérieur du stade Salinella, devant plus de 15 000 tifosi de Taranto, la plupart en pleurs. Deux jours plus tard, dans un discours rempli d'émotions, le président Giovanni Fico annonce que le stade Salinella (nom du quartier dans lequel il est situé, ndlr) sera renommé stade Erasmo Jacovone. Triste sort : après le décès de son attaquant vedette, Taranto va s'écrouler, terminant le championnat à la sixième place, après avoir longtemps rêvé d'une historique montée en Serie A. Considéré comme l'un des plus grands joueurs de tous les temps du club de Taranto, Jacovone a désormais une statue à son effigie sur une place non loin du stade, et une rue à son nom. Taranto, lui, n'a plus jamais lutté pour la Serie A, et navigue aujourd'hui dans les abysses de la Serie D. Quand l'histoire tient à un putain d'excès de vitesse.

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    Par Éric Maggiori
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    Guinness boy Niveau : CFA2
    Super article, merci.
    Talalestunelégende Niveau : District
    C'était vraiment autre chose les maillots à l'époque
    C'est bien triste tout ça. En plus il avait une bouille sympathique, heureusement que sa femme enceinte ne l'accompagnait pas ce soir là.

    Il a dû se faire une (petite) place au paradis des buteurs.
    leopold-saroyan Niveau : Ligue 1
    Merci pour ce chouette article..
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